lundi 30 novembre 2009

Tanya from Russia, America and Paris

Dearest Tanya, I think you'll like this short extract from She's so lovely, filmed by Nick Cassavetes, based on a scenario by his father, the magnificent John Cassavetes.
Thank you for coming : you are so lovely…
Patrick



Un hamster s'est installé ici la nuit dernière : Tanya Roessler. Je vous invite à vous rendre à son blog http://mushroomsandberries.blogspot.com/. Née en Russie, vivant actuellement en Amérique, elle connaît bien Paris. Elle a l'esprit en éveil, curieux des choses, vigilant des gens que nous aimons.

Two extracts, from one of your favourite movies, Tanya : Le feu follet, filmed by Louis Malle, based on a book by my poor and dear Pierre Drieu la Rochelle.






She' so lovely (1997)
Avec Sean Penn, Robin Wright Penn, John Travolta, Harry Dean Stanton, Debi Mazar, Gena Rowlands, James Gandolfini
Réalisé par Nick Cassavetes, fils de John Cassavetes et de Gena Rowlands (au panthéon tous les deux !)
Musique de Joseph Vitarelli
Produit par René Cleitman, Avram Butch Kaplan, Bernard Bouix, Gérard Depardieu, Sean Penn et John Travolta
Trouvé chez Priceminister au prix de 1,95 € d'occasion, et de 4,19 € neuf.

Ci-dessous : Gena Rowlands, Nick Cassavetes, John Cassavetes
























Le feu follet (1963)
Maurice Ronet, Léna Skerla,Yvonne Clech, Hubert Deschamps, Jean-Paul Moulinot, Mona Dol, Pierre Moncorbier, René Dupuy, Bernard Tiphaine, Bernard Noël, Ursula Kubler, Jeanne Moreau, Alain Mottet, François Gragnon, Romain Bouteille, Jacques Sereys, Alexandra Stewart, Claude Deschamps, Tony Taffin, Henri Serre
Réalisé par Louis Malle
Scénario : Louis Malle d’après le livre de Pierre Drieu la Rochelle
Image : Ghislain Cloquet
Décors : Bernard Evein
Musique : Erik Satie
Trouvé au prix de 19,49 € (livraison gratuite à partir de 20 € d'achats) chez Amazone



«[…] si un homme, au-delà de dix-huit ans, parvient à se tuer, c’est qu’il est doué d’un certain sens de l’action. Le suicide, c’est la ressource des hommes dont le ressort a été rongé par la rouille du quotidien. Ils sont nés pour l’action, mais ils ont retardé l’action; alors l’action revient sur eux en retour de bâton. Le suicide, c’est un acte, l’acte de ceux qui n’ont pu en accomplir d’autres. C’est un acte de foi, comme tous les actes. Foi dans le prochain, dans l’existence du prochain, dans la réalité des rapports entre moi et le prochain. Je me tue, dit Alain, parce que vous ne m’avez pas aimé, parce que je ne vous ai pas aimés. Je me tue parce que nos rapports furent lâches, pour serrer nos rapports. Je laisserai sur vous une tache indélébile. Je sais bien qu’on vit mieux mort que vivant dans la mémoire de ses amis. Vous ne pensiez pas à moi, eh bien, vous ne m’oublierez jamais»
Pierre Drieu la Rochelle, Le feu follet, Gallimard (extrait)

samedi 28 novembre 2009

Un temps à mettre Paris dehors

Après Le pont des sourires et Le pont des soupirs (voir les deux articles précédents), continuons avec Paris, dont je ne finis pas d'entendre la romance.



Trenet fut mon autre grand Charles, mon enchanteur favori, et je me réjouis de retrouver dans les souvenir que Jean-Jacques Debout (voir l'article Un jeune homme d'autrefois) a enfin achevé d'écrire (Ma vie à Dormir Debout, éditions XO), de très belles lignes sur l'homme qui fit chanter notre route…
L'autre matin, il faisait un temps magnifique, un temps éblouissant, un temps de Libération, de fusillade heureuse. L'autre jour, il faisait un matin de Paris, le vent soufflait, chassait de gros nuages, en rapportait d'autres, chargés de pluie et de gris.
Il était midi et demi, comme l'indique la très grande horloge de la place de la Concorde.











Document : Chanson La romance de Paris (Georges Van Parys- Charles Trenet), du film au titre éponyme de Jean Boyer (1941), avec Charles Trenet, Yvette Lebon, Robert Le Vigan.
Autres photographies : PM

vendredi 27 novembre 2009

Le pont des soupirs

Cris et suçotements
Le même pont Alexandre III, ce matin. Il fait un soleil à rendre jaloux le matin précédent. Nous sommes sur le trottoir d'en face, de la rive gauche vers la rive droite. Des halètements, des soupirs semblent venir des deux figures centrales. Il n'y a personne. En contrebas, le flot de la Seine suit un cours apaisé, un bateau mouche le remonte. Un figure de bronze sourit.



D'apparence colossale, elle soutient de son dos une partie de la balustrade. J'aime ses muscles saillants, son cou féminin et puissant tout à la fois, son trapèze herculéen. On entend une voix,
comme venue de dessous le tablier du pont, qui encourage quelqu'un à mener une besogne à son terme, mais rien moins que tragique. Deux amoureux ont-ils trouvé un refuge inconfortable, pour s'y étreindre ? Pourtant, un détail aurait dû me sauter aux yeux…



Car enfin, si sa main gauche est innocente, elle n'ignore point ce que fait sa main droite :



Et sa non moins colossale voisine ? Elle n'est pas en reste, mais de la main gauche :

































À l'extrémité du pont, une sorte de diablotin, au dos et aux fesses de lutteur forain, se réjouit du spectacle.






















Alors, bien sûr, commencée dans ces conditions, la promenade se poursuit et «sollicite» le sens des choses les plus banales :























Même la tour Eiffel, au milieu de sa broussaille :






















Et, place des la Concorde, ces deux figures de l'extase :










































Enfin, aux Tuileries, deux hommes, fort bien faits de leurs personnes, dont l'un est entièrement nu, conduits par une manière de Marianne complaisante, tournent des regards enamourés et soumis vers une figure tutélaire…






















… qui n'est autre que Pierre Waldeck-Rousseau (1846-1903), fervent démocrate et humaniste convaincu. S'attendait-il à cet hommage ? À Paris, décidément, «on» ne pense qu'à ça !


jeudi 26 novembre 2009

Le pont des sourires









Bronze aimable
Pont Alexandre III, ce matin. Alternance de moments ensoleillés et de ciel assombri. Qu'importe, il n'est pas de plus belle perspective au monde, tant en amont qu'en aval de la Seine. Jugement excessif ? Certes ! Mais ne faut-il pas aimer avec un peu d'excès ? Le piéton de Paris, même quand il ne fait que passer de la rive gauche à la rive droite, est «accosté» par de charmants visages. Je dirais volontiers qu'il y en a pour tous les goûts : les angelots joufflus, les jeunes filles nubiles, les gaillards musculeux… Ils nous font une escorte amusée depuis le septième arrondissement jusqu'au huitième, ou l'inverse, selon le sens où l'on franchit le «grand Alexandre». Ils sont fidèles, ils nous attendent toujours au même endroit, ils se laissent admirer, caresser. Ils offrent la rondeur de leurs épaules, la grâce de leurs poses, leur taille si bien prise, leur nudité à peine vêtue… Pour la concurrence sensuelle, je ne vois que Florence !

mercredi 25 novembre 2009

Les dames dans la vitrine 2






















Toujours Blaise Cendrars.
Passant devant la vitrine d'une galerie hautement fréquentable, ce matin encore, je me souvins de ces vers du grand B. :

«Seigneur, les humbles femmes qui vous accompagnèrent
à Golgotha,
Se cachent. Au fond des bouges, sur d'immondes sophas,

Elles sont polluées par la misère des hommes.
Des chiens leur ont rongé les os, et dans le rhum,
Elles cachent leur vice endurci qui s'écaille.
Seigneur, quand une de ces femmes me parle, je défaille.

Je voudrais être Vous pour aimer les prostituées.
Seigneur, ayez pitié des prostitués
»

Les Pâques à New York, Du monde entier, préface de Paul Morand, Poésie/Gallimard



Je cède la parole à Nicole Canet, qui dirige la galerie Au Bonheur du jour ; elle recèle souvent des trésors de la vie interlope et de magnifiques photographies en noir et blanc.
«Ma Galerie "Au Bonheur du Jour" présente une rétrospective sur les bordels parisiens et la prostitution — un seul établissement de province est illustré : « Le Palais Oriental», à Reims, lieu magnifique, avec une très riche décoration égalant les meilleurs lupanars parisiens.
Cette exposition comprend un ensemble spectaculaire de photos, dessins, peintures, objets, documents sur ce thème. Sans oublier les "Bordels d'Hommes", existant depuis l'Antiquité, qui sont évoqués par une trentaine de photos et dessins.
L'exposition comme le livre catalogue sont organisés en rubriques : Les lieux, Les pensionnaires, Tableaux vivants, Fessée et flagellation, Lingerie libertine, Bordels d’hommes, Guides et publicités, Les jetons, Les objets, Peintres et illustrateurs Cartes postales, Chansons, Journaux illustrés, Littérature, Cinéma, Prison St-Lazare, Fermeture.
Un accent particulier est mis sur un ensemble de maisons mythiques, comme Le Chabanais, Le One Two Two, Le Sphinx, la Fleur Blanche, L’Etoile de Kléber, Le Palais oriental à Reims.»

Exposition-vente du 28 Octobre 2009 au 31 Janvier 2010
11 rue Chabanais 75002 Paris
Du mardi au samedi 14h30-19h30 et sur rendez-vous en dehors de ces horaires.












































Documents : l'entrée et l'escalier du Chabanais, fameuse et luxueuse maison close parisienne, située 12, rue Chabanais. Il s'y pressait les amateurs, le grand monde, les jolies femmes et les petites mains du plaisir tarifé.
Photographies prise dans la vitrine de la galerie Au bonheur du jour, ce matin.

Les dames dans la vitrine 1

Il pleuvait, ce matin, peu de lumière, un ciel gris. Ce n'était pas un temps à faire des photographies, ni le trottoir…
Je pensais à Blaise Cendrars, le premier poète électrifié, le grand Blaise, humble et génial. Avant tous les autres, dans le tunnel, il aperçut la sortie. Il sentit sur sa joue un petit vent frais, qui annonçait l'accélération du siècle…
-«Blaise, es-tu loin de Montmartre ?
-«Oui, Patrick, j'en suis loin !
Donc, je pensais à Blaise lorsque je croisai le regard et les poses de ces créatures :





















































































Elles me parurent aussi maussades, maigres et méprisantes que leurs consœurs de chair et, surtout, d'os. Je ne vous dirai pas qui les habille ainsi, je me contenterai de penser qu'elles ne gagneraient pas à être déshabillées…
Et Blaise Cendrars, précisément, le manchot lumineux, le fantôme de toutes les gares, glisse à mon oreille :
«Les couturiers font un sot métier
[…]
«Sous la robe elle a un corps»

Il n'y aura bientôt plus de corps sur les podiums.

lundi 23 novembre 2009

Tania, Nadia et Phil

Pour saluer Tanya Roessler et son blog mushroomsandberries.blogspot.com/. As somebody said, about The Hours, a film based on Virginia Woolf's life : «It's just so damned strong» (music and movie). Voici la bande annonce du superbe film de Stephen Daldry, sur un scénario de Michael Cunningham et David Hare, The Hours, avec Nicole Kidman dans le rôle de Virginia Woolf, Julianne Moore (Laura Brown), Meryl Streep (Clarissa Vaughan), Stephen Dillane (Leonard Woolf), Claire Danes (Vanessa Bell). Musique de Philippe Glass, que notre amie Tanya Roessler aime beaucoup.
Tanya, you welcome !





On ne sait pas toujours, en France, le rôle fondamental que joua Nadia Boulanger (1887-1979) dans la formation des grands orchestrateurs et compositeurs contemporains, souvent américains, parmi lesquels Quincy Jones et Philip Glass.
Nadia est la fille d'Ernest Boulanger et la sœur de Juliette-Marie Olga dite Lili. Celle-ci, morte prématurément (1893-1918) laisse une œuvre considérable et raffinée, des psaumes, des pièces pour piano seul, pour piano et orchestre, pour chœur et orchestre… Les étrangers l'admirent, la reconnaissent et la jouent. Les français l'ignorent, ou, tout au moins, la négligent…
Nadia Boulanger reçut donc sa part de génie familial (sa mère, d'origine russe, était également musicienne), dont elle fit profiter ses élèves, accouru du monde entier. Pianiste, chef d'orchestre, elle consacra l'essentiel de son temps au métier de pédagogue. Sa méthode fit merveille auprès de tous ses élèves, lesquels, plus tard, réussiraient à l'Opéra ou dans la musique populaire.
Quincy Jones voue un culte à son professeur, et ne manque jamais une occasion de lui rendre hommage. Nadia Boulanger évoquée avec reconnaissance par Quincy : telle est ma France !
















Nadia Boulanger



Philippe, dit Phil, Glass, qui est le vrai sujet de ce message, est né à Baltimore (Maryland, USA), en 1937. Musicien confirmé, il a touché à tous les genres, n'hésitant pas à collaborer avec David Bowie ou Patti Smith. Dans l'univers musical contemporain, on le confine au genre «minimaliste», or, son sens de la mélodie, sa maîtrise des sonorités, sa disposition à installer une atmosphère forment tout simplement les éléments constitutifs d'un excellent compositeur. On pourra voir dans sa «manière» répétitive l'écho des leçons qu'il reçut de Nadia Boulanger sur l'art de Jean-Sébastien Bach.



Philippe Glass

Documents : Nadia Boulanger (droits réservés) ; Philippe Glass (droits réservés)

vendredi 20 novembre 2009

Milena dans le labyrinthe K























Milena Jesenská (1896-1944)

Il n'osait pas, elle osait tout. Elle s'approcha de lui, jusqu'à le toucher. Il consentit à courir le risque de l'aimer. Elle lui prit la main, et, au-delà des apparences de leur rupture, en conserva pour toujours l'empreinte. Nadia Moscovici s'est avancée dans le labyrinthe amoureux où Kafka retrouve Milena, puis cherche sans doute à s'égarer lui-même. De Prague à Vienne, voici M. K, Milena… et Nadia




Je vous dis Kafka, vous pensez immédiatement Métamorphose et Procès. Un auteur tourmenté, torturé, des ambiances lourdes, étranges parfois, des situations compliquées. Et pourtant, par-dessus tout, il y a les Lettres à Milena. Vous y découvrirez un homme d'une sensibilité à fleur de peau, des lettres d’amour émouvantes et merveilleusement belles. Une manière d'entrer dans son intimité sans voyeurisme, par la porte du cœur.
Milena Jesenska, c’est d’abord l’apparition fugitive et indistincte d'une silhouette en mouvement dans le brouhaha d'un café de Prague. Très vite, elle part vivre à Vienne avec son mari, l’écrivain Ernst Pollack.
En 1920, elle lit les premières nouvelles de Kafka et décide de traduire ses textes en tchèque (quoique pur Pragois, il écrivait en allemand). Elle lui envoie ses traductions, qu’il critique. Ils se rencontrent à Merano, lieu de cure de l’écrivain. Il lui dit ses peurs, ses angoisses, sa maladie. Une correspondance s’engage entre eux. Peu à peu, ces relations épistolaires se transforment en une liaison passionnée dont Les lettres permettent de suivre le progrès. Cette passion ne dure qu'un instant, elle tient en quelques mois à peine. Milena force Kafka à la voir, il veut rester dans la distance, temporise, ironise, avant de céder. On est en juillet 1920 : ils passent quatre jours à Vienne, quatre jours, «[…] et ton visage au dessus du mien dans la forêt, et ton visage au dessous du mien dans la forêt et ma tête qui repose sur ton sein presque nu… Le premier jour a été celui de l’incertitude, le deuxième celui de la trop grande certitude, le troisième celui du repentir, le quatrième a été le bon.». Milena est omniprésente dans le Journal, aux années 1920-1922. Mais elle accepte mal cette distance, veut revoir Kafka, il refuse, invoque sa maladie, son travail, son impuissance à dominer ses démons. Ils se retrouvent enfin à Gmund, à la frontière autrichienne. Un échec. «Ce jour là nous nous sommes parlé, nous nous sommes écoutés, souvent, longtemps, comme des étrangers.».

Les lettres racontent d'un bout à l'autre ce «roman d'amour», véritable orgie de panique, d’adoration et de crainte. L’amour de Milena et Kafka se nourrit du manque et de l’absence - encore plus palpable pour nous qui ne disposons que des lettres de Kafka - totalement et volontairement destructeur («[…]tu es le couteau avec lequel je fouille en moi»). Une passion désincarnée, follement narcissique, brutalement indifférente à l'autre, au regard, au visage, au plaisir, à la vie même de l'autre. Sur cette relation intense mais douloureuse, transcendée par la trouble béatitude de l'échec et de l'incomplétude, Franz Kafka a construit l'édifice littéraire superbe et poignant d'un amour stérile, se nourrissant exclusivement de la distance, des vides et des souffrances, se défaisant tristement, misérablement, à chaque rencontre réelle, à chaque instant de présence physique. «Tu ne devrais pas me parler de venir à Vienne ; je ne viendrai pas, mais toute allusion à un tel voyage me fait l’effet d’une petite flamme que tu me promènerais sur la peau».
Les lettres à Milena s'espacent et finissent par cesser, la condamnant à ce qu’elle nommera dans une lettre à Max Brod, l’ami de Franz, le «mal d’absence». Cynique envers lui-même comme envers elle, il écrit : «Ce qui fut un lien brûlant est maintenant un mur, une montagne, ou, plus exactement, une tombe.». L’ultime lettre de Franz est datée de juillet 1923. Elle annonce à Milena qu’il a «trouvé à Muritz une aide prodigieuse en son genre» : Dora Dyamant, une Berlinoise de 19 ans qui enfin lui apporte l’apaisement et l’accompagne jusqu’à sa mort, l’année suivante le 3 juin.
Dans le Narodni Listy du 7 juin 1924, Milena, sans la moindre note d’acrimonie, publie un hommage funèbre : «Il était timide, inquiet, doux et bon, mais les livres qu’il a écrits sont cruels et douloureux. Il voyait le monde plein de démons invisibles qui déchirent et anéantissent l’homme sans défense… Il a écrit les livres les plus importants de la jeune littérature allemande ; toutes les luttes de la génération d’aujourd’hui dans le monde entier y sont incluses, encore que sans esprit de doctrine. Ils sont pleins de l’ironie sèche et de la vision sensible d’un homme qui voyait le monde si clairement qu’il ne pouvait pas le supporter et qu’il lui fallait mourir s’il ne voulait pas faire de concessions comme les autres…».

Milena quitte son mari, rentre à Prague, poursuit son activité de traductrice et de journaliste, s’engage. Militante communiste, elle dénonce la montée du nazisme, entre en résistance et meurt à Ravensbrück le 17 mai 1944.

Par delà le désespoir, la félicité, la mortification et l'humiliation, prenons pour amour comptant cet exercice ou exorcisme littéraire qui nous a donné ces lignes.
Pour moi, je n’ai jamais rien lu de plus beau :
«Je ne trouve rien à écrire, je ne sais que flâner autour des lignes dans la lumière de vos yeux, dans l’haleine de votre bouche, comme dans une journée radieuse».
«J’ai besoin pour toi de ce temps et de mille fois plus que ce temps : de tout le temps qu’il peut y avoir au monde, celui de penser à toi, de respirer en toi, (…) de ce présent qui t’appartient. Je ne sais ce que j’ai, je ne puis plus rien t’écrire de ce qui n’est pas ce qui nous concerne seuls, nous dans la cohue de ce monde. Tout ce qui est étranger à cela m’est étranger. (…) Ou le monde est bien petit, ou nous sommes gigantesques, en tout cas, nous le remplissons

«J’ai vu aujourd’hui un plan de Vienne ; et je suis resté un moment sans comprendre qu’on ait bâti une si grande ville alors que nous n’avons besoin que d’une chambre».

Nadia Moscovici























Franz Kafka (1883-1924)












Franz Kafka, Lettres à Milena, CD audio
Robin Renucci (le narrateur)
Disc compact paru le 01/10/2009
Editeur Gallimard, coll. Écoutez Lire
ISBN 978-2-07-077215-5
EAN 9782070772155

Franz Kafka, Lettres à Milena
Éditions Gallimard, coll. L'imaginaire
Portraits de Milena Jesenská et de Franz Kafka, droits réservés

mardi 17 novembre 2009

La rumeur lointaine de l'amour

À ceux qui disent : «La barbe, ce film ! Je m'y ennuie ou je m'y endors !», je réponds simplement : «Gardez-donc les yeux fermés, vous entendrez mieux la musique.»
Quant aux autres, les extatiques, les «hypnoctateurs», ceux qui s'agenouillent afin de recevoir l'onction de l'amour par Wong Kar-wai, tel qu'il l'administre dans In the mood for love, je leur dis : «Voici encore un peu de la beauté mouvementée, hanchée de Maggie Cheung, un peu de la grâce de son cou de cygne jaune, et encore un peu de l'élégance triste de Tony Leung. Voici encore un peu du lent ballet de leur désir mutuel, de leurs frôlements, de leur effarement mélancolique.»



In the Mood for Love, avec Tony Leung et Maggie Cheung
Metteur en scène : Wong Kar-wai
Musique originale composée par Umebayashi Shigeru
On pourrait traduire littéralement le titre anglais par : D'humeur amoureuse

lundi 16 novembre 2009

Les témoins de Marcel

Vous connaissez sans doute cette «recherche du temps passé» à laquelle s'était livré Roger Stéphane, en compagnie de Gérard Herzog, pour la défunte ORTF, en 1962. Stéphane, fervent admirateur de Marcel Proust (ainsi que de Malraux et de Gide), avait retrouvé les grands témoins de sa vie. Parmi ceux-ci, Céleste Albaret, sa gouvernante, et Paul Morand, son ami intime.

Céleste Albaret :


Proust 3


Puis Paul Morand :


Proust 4


Ce portrait-souvenir de Roger Stéphane, patient travail d'un homme qui aimait admirer et ne craignait pas de témoigner sa reconnaissance, fut rediffusé par Arte, voici quelques années. Il me semble qu'on ne trouve plus ce document dans le commerce.
La conversation de Roger Stéphane était un enchantement d'intelligence et de sentiment ; co-fondateur, avec Gilles Martinet et Claude Bourdet, de L'Observateur, point encore Nouvel Obs, dont il s'était rapidement éloigné, gaulliste très indépendant, il avait connu tout le monde et ne parlait avec plaisir que de ceux qu'il aimait ou respectait. Engagé dans la Résistance, il prit d'assaut l'Hôtel de Ville de Paris, en août 1944. Homosexuel tranquille, il connut le grand amour dans la personne d'un jeune normalien, Jean-Jacques Rinieri, qui devait décéder des suites d'un accident d'automobile. Il a rapporté, dans un récit troublant, l'inguérissable et universel chagrin que nous fait éprouver la disparition d'un être qui nous était indispensable et demeurera irremplaçable (Parce que c'était lui). On lira avec grand plaisir ses mémoires, «Tout est bien», publiées par Daniel Rondeau au Quai Voltaire (1984 ; difficile à trouver, hélas !). Se sachant malade, il se suicida, dans son modeste appartement parisien du VIIe arrondissement, en 1994. Sa Céleste à lui, une femme remarquable, se chargea de placer son chien Olaf dans une bonne maison
.























Documents : Roger Stéphane (droits réservés)
Portrait de l'aventurier : Thomas Edward Lawrence, André Malraux, Ernst Von Salomon, préface de Jean-Paul Sartre. Coll. Les cahiers rouges, Grasset. «
«Parce que c'était lui»
, éd. de poche, H&O éditeur, 4.66 euros par le site alapage.com, livraison gratuite)

vendredi 13 novembre 2009

Comme un rêve de pierre

Je me trouvais, l'autre soir, à Paris, dans un lieu enchanteur, un hôtel particulier dont l'appareil, à l'arrière, ouvre vers un parc. Il faisait doux, je laissai les autres invités et m'avançai sur la pelouse. Au fond, sous les arbres, des statues éclairées par des projecteurs : des chérubins joufflus et la belle silhouette d'une femme. Je fis le tour de ces créatures de pierre, m'attardai… J'allais m'éloigner quand j'entendis une voix très suave, pleine d'une bienveillance moqueuse : «Monsieur ! Monsieur ! Revenez !». La statue s'animait ! Elle me parlait ! Elle me souriait.
– J'ai très peu de temps à vous consacrer, monsieur. Chaque année, le sort qui m'a pétrifiée m'accorde quelques instants de vie. Ce soir, puisque vous êtes présent pour ma métamorphose, je souhaite que vous en soyez le spectateur. Et, pour que mon souvenir ne vous quitte pas, voyez ce que j'ose faire.
Et elle souleva le voile de sa robe, découvrant ainsi sa nudité «antique», sans cesser de me sourire.
En voici les preuves :



jeudi 12 novembre 2009

Entre deux

Ceci, dont on reparlera, pour le seul plaisir de l'entendre, pour la fraîcheur des cœurs, des intentions, des visages. Parce qu'un blog, toute proportion gardée, c'est un lieu où l'on craint de se perdre et où l'on espère se retrouver.



Et cette version, qu'on dira «paradisienne» :

vendredi 6 novembre 2009

La femme du Pigall"s

Ingrid Caven : Liebe kommt, paroles et musique de Peer Raben



Enregistrement public réalisé au cabaret Le Pigall's, Paris, en 1978 : nous y étions. Elle parut dans une pénombre rouge, dans un crépuscule de cabaret qui rendaient plus blafard son teint, plus outré son maquillage, plus sombre son mascara. Nous fûmes conquis par cette femme post-fatale aux cheveux rouges.
Ce fut le spectacle phare de cette époque. Ingrid Caven réactivait la «rauque attitude» des chanteuses allemandes de l'Avant-guerre. Son personnage soufrée exhalait une odeur de cuir, de tabac et de foutre. Nous étions encore jeunes, elle ne l’était plus assez pour nous laisser indifférents. Au contraire, nous étions à un âge où l’on prend une maîtresse «rompue aux servitudes».et maternelle. Enfin, elle avait été la femme du Diable, l’homme à la moto, le voyou querelleur, l’allemand insupportable : Rainer Werner Fassbinder.



On l’oublia. Elle revint en 2000, avec une valise de nostalgie et la voix un peu plus traînante ; autour d’elle, l’ombre des morts. Elle était encore en vie, et nous fûmes au rendez-vous. Son présent mari, Jean-Jacques Schuhl, et le compositeur préféré de la Diva lasse, Peer Raben, écrivirent l’essentiel des chansons de l’album Chambre 1050. On y trouve également les noms de Oscar Wilde (Each man kills the things he loves), de James Joyce, associé à John Cage, de Léon-Paul Fargue en compagnie d’Eric Satie, pour l’Air du rat et Spleen, enfin d’Albert Giraud et Arnold Schönberg pour Nacht, extrait du Pierrot lunaire, créé à Berlin, en 1912.
Ces deux disques sont évidemment indispensables à la survie en milieu hostile.



Tenez, Mademoiselle Nadia, John-Bernard en personne, m'a prié de vous dire qu'il jouait spécialement pour vous ceci :



Spéciale dédicace aux penseurs du zinc, aux philosophes kronenbourg, aux handicapés du vocabulaire et de l'orthographe, aux ventripotents de l'éructation qui lancent des menaces dans l'anonymat des veules, et qui, pour désigner les africains, disent «les congoïdes» : strange fruits, par Billie Holiday. Elle vit de ces «strange fruits» pendus à une branche, victimes de la même justice expéditive qu'aimeraient instaurer certains gros ventres à bière. Chère Billie, qui fut sans doute plus durement traitée par les Noirs que par les Blancs…



Especially for Cheveux d'encre, Misty, by Ella Fitgerald :



And here is Sarah Vaughan :



Pour illustrer l'échange entre Cheveux d'encre et votre serviteur, j'ai pensé à ce duo : à priori, je n'aime pas le mélange des genres, il donne des résultats improbables, qui me mettent mal à l'aise. Or, pour une fois, cette rencontre entre James Brown et Luciano Pavarotti me satisfait entièrement. L'orchestration est parfaite, alors qu'elle aurait pu n'être que kitsch, et l'interprétation est éblouissante. Les deux hommes s'accordent parfaitement, ils s'«apparient». Jamais, peut-être, James B. n'a chanté aussi bien son fameux It's man's world. Ce faisant, il incarne admirablement la sonorité soul, directement inspirée par la simplicité biblique et la plainte vers Dieu. À la fin, les membres de l'orchestre applaudissent.
James et Luciano (voyez comme ce dernier paraît fatigué) mourront peu de temps après ce beau moment.

jeudi 5 novembre 2009

Le bout de la route

Je ne dégage plus, semble-t-il, cette odeur de sapin que nul parfum ne parvenait à effacer. Pour fêter ça, je vous propose ces quelques merveilles, glanées ici et là.
Pour commencer, Bobby Troup, que vous ne connaissez peut-être pas. Le voici dans une interprétation de sa propre chanson, un véritable standard, repris par les Rolling Stones eux-mêmes : «Get your kiks on Route 66». Il s'agit d'un hommage à la mère de toutes les routes américaines, la fameuse 66. Voyez cette impeccable mise en scène d'une chanson, ce dénuement graphique bien propre à mettre en valeur les sons et les hommes.



La seconde (donc dernière) femme de Bobby Troup se nommait Julie London, un long rêve blond inaccessible, qui chantait ceci :



Enfin, pour la beauté de l'ensemble, qui évoque l'esthétique de Tamara de Lempicka, mon cher Nat King Cole, la séduction même, dans sa version de «Get your kiks on Route 66»



Et encore ceci, que je croyais inaccessible. On ne trouve plus cette interprétation de Ray «black eyes» Charles dans le commerce. Attention, c'est lacrymal ! D'aucuns, puristes, crieront au saccage sirupeux. Je les laisserai crier.



Je ressens une exécration presque sacrée à l'endroit de ceux qui désignent les Noirs sous l'abominable qualificatif de «congoïde», et je leur redis que je n'accepterai jamais leur présence chez causeur. La musique contemporaine est sortie des chaudrons de Claude Debussy, des filtres de Igor Stravinsky et des fioles des blue's men.

lundi 2 novembre 2009

Les mots pour le dire

Blue Bashung et Villa Bevilacqua
Une chanson qu'on croirait écrite pour lui ; d'ailleurs son interprétation est une re-création. Un type «clos de mur» imagine une rencontre improbable, un froissement imperceptible, une vague poussière soulevée par le vent chaud, quelques particules en suspension… Et lui viennent des mots capables de libérer une «tempête du désert» immobile…
Alain Bashung, Les mots bleus




Nadia demande, j'exécute : Bevilacqua !




Séquence recueillement : ce soir-là, j'étais dans la salle…

dimanche 1 novembre 2009

Un temps de saison

La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver
Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l'enfant grandi de son oeil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse?

Charles Baudelaire (1821-1867), La servante au grand cœur, extrait de Les Fleurs du Mal, Tableaux Parisiens.




Un vrai climat de Toussaint ! J'aurais pu placer ici Les feuilles mortes, j'y penserai, d'ailleurs, mais dans une version que je n'ai pas encore trouvée.




Extrait du film La cavalcade des heures (1943)
Metteur en scène : Yvan Noé, scénario du même, d'après une idée originale de Louis A. Pascal
Avec : Simone Antonetti, Pierrette Caillol, Fernand Charpin, Jean Chevrier, Jean Daurand, Fernandel, Jeanne Fusier-Gir, Lucien Gallas, Pierre Juvenet, Jules Ladoumegue, Meg Lemonnier, Gaby Morlay, René Noel, Félix Oudart, Michel Roux, Tramel, Charles Trenet.



Dans ce film, Trénet interprète Que reste-t-il de nos amours ? (Charles Trenet et Léo Chauliac), ainsi que Débit de l'eau, débit de lait (Charles Trenet et Francis Blanche)
À ma connaissance, n'existe qu'en VHS.




Voici la version de Autumn leaves (Les feuilles mortes, musique de Joseph Kosma, paroles de Jacques Prévert. On l'entend dans le film Les portes de la nuit, de Marcel Carné, 1946) que je souhaitais vous présenter : celle de Nat King Cole



Et, en supplément, cette belle «jazzerie» sur le même thème, par Stan Getz