mercredi 24 février 2016

Vous reprendrez bien un peu de crépuscule…




« Dieu se sert de tout, même d’un manchon, même d’une ombrelle ; même de cette ombre que fait une robe de femme passant sur la terre. »
Abbé Mugnier

Et Satan aussi, se sert de tout.
Andrzej Zulawski est mort le 17 février. Malade depuis quelque temps, il vivait très à l'écart, en Pologne. Ses films suscitèrent des mouvements divers, comme on dit à l'Assemblée nationale quand on veut évoquer le brouhaha. Cet homme devenu vieux (75 ans) avait été fort beau, dans le genre ténébreux, compliqué, retenu. D'une immense et solide culture, doué de cette ironie teintée de désespoir affleurant propre aux intellectuels polonais et tchèques, toujours hésitant entre la joie et la dépression, il ne pouvait s'exprimer que sur le mode de la tension (de l'hystérie parfois, irritante), de l'oppression des sentiments exacerbés. De ce point de vue, sa plus belle réussite fut L'important c'est d'aimer.
Je dois avouer un désolant paradoxe, qui me signale parfaitement : lorsque je vis ce film pour la première fois, je ne voulus pas même le considérer. J'étais un jeune homme arrogant, prétentieux, une manière de con à jabot. J'avais dans la tête des principes esthétiques, et je passais volontairement à côté de choses aimables en feignant d'en ignorer l'intérêt. Et je théorisais tout cela, me donnant des airs d'intellectuel à effet de moulinets. Je différais ainsi le moment où je devrais reconnaître qu'il était temps de me débarrasser de mes médiocres prévenances auprès d'un soldeur de néant.
Je revis, plus tard, L'important c'est d'aimer et j'acceptai la joie qu'il me procura, et je voulus la retrouver, cette joie, cette acceptation de l'étrangeté qui, au fond, me constitue depuis toujours, avec ce refus enfantin du réel brut, qui m'accable quand il ne me blesse pas.
Le temps a passé. Le cinéma français m'est devenu presque toujours insupportable. D'ailleurs, ce cinéma français « mainstream », aussi bien celui qu'on destine au  « grand public » que celui qu'on réserve à la nouvelle bourgeoisie (dé)pensante, c'est de plus en plus de la télévision sur grand écran. C'est du cinéma pour petite gauche libérale-démocrate, sans tabou, jouisseuse dans des proportions acceptables : ses dieux Lares se nomment Desplechin et Ozon (comme on dit Roux et Combaluzier),  des réalisateurs « intellos », coqueluches de festival, primés, décorés, périmés.
 
Andrzej Zulawski, au contraire, c'est du brutal ! Son cinéma sent la sueur et le foutre, et le sang séché. Quand on y lance un appel, on entend, en retour, l'écho d'un rire hypercritique. C'est du martyr, du chemin de croix, de l'ascension au Golgota « c'est à dire la place du crâne (Charles Péguy) ».
Le Mal est relatif, puisqu'il met en relation des êtres, qui étaient destinés à se trouver pour se perdre sans doute, et pour s'accomplir aussi. Et le Mal est absolu, il résout définitivement les contradictions humaines, il leur offre une issue fatale et simple, au contraire du Bien, qui rend toute chose complexe, et nous enseigne l'hésitation. Le mal nous entraîne, le Bien nous retient. La Mal nous est naturel, il nous sollicite à notre insu, nous surprend, nous suit, nous fait un siège patient. Le Bien, c'est l'anti-nature.
Les personnages, dans L'Important, sont très éloignés des stéréotypes du présent cinémoche français. Nul monolithe ne les hante. Certes, et heureusement, ce n'est pas un film « politique », il ne regarde pas la société française avec le souci absurde et vain de la changer ! Son sujet est ailleurs, il est politique dans la seule mesure où il traite des humains, des humains extrêmes, prisonniers de l'emprise infernale qui les étouffe progressivement. Un film romantique, bien sûr, mais romantique de l'Est, romantique façon slave, avec quelque chose d'acéré, des sentiments comme du barbelé. Les êtres qui s'y croisent, s'épuisent dans l'ultime frottement de leurs corps déjà las et de leurs âmes épuisées. Il y a un véritable enjeu, des fluctuations spirituelles : rien ne se passe comme dans ces atroces téléfilms de télécinéma, qui sèment leurs misérables stéréotypes, observent leurs insupportables personnages indignes de porter un quelconque sentiment un peu complexe, d'éprouver des contradictions.
Romy Schneider, sans fard (sans maquillage) le visage nu, offert, défait, cherche un homme dans les ruines d'humanité où prospère la canaille. Elle en trouvera un beau specimen. Mais trop tard, ou, si l'on préfère, juste à temps, car, juste à temps c'est précisément trop tard !






Ajouté jeudi, 26 février
Je viens de trouver ceci, dans une corbeille à papier, il s'agit d'une déclaration officielle. L'état de décomposition avancé dans lequel se trouve le ministère de la Culture sous le « gouvernorat » de François Hollande, ne sera certes pas freiné par la dernière détentrice du maroquin. Faut-il ajouter quelque chose à ce communiqué sans doute écrit entre deux portes par un « conseiller » négligent. Il faut le lire pour le croire. Il paraît que Jean Jaurès, très  brillant intellectuel, homme de la complexité, de l'analyse, fut de ce parti, et M. Blum…

Hommage d’Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication, à Andrzej Zulawski

Publié le 17.02.2016 à 16h30
Communiqué de presse

Andrzej Zulawski était un cinéaste polonais de talent mais aussi un grand ami de la France.
Original et novateur pour son époque, formé aux côtés d’Andrzej Wajda, c’est avec des acteurs et des producteurs français, qu’il tournera ses films les plus marquants, d’une force impressionnante : L’important c’est d’aimer, Possession, La femme publique, Mes nuits sont plus belles que vos jours
L’univers d’Andrzej Zulawski, en cinéaste mais aussi en écrivain, était à la fois éclatant et très sombre, déchiré et déchirant.
J’adresse mes plus sincères condoléances à sa famille et à ses proches.

(Que peut bien signifier « L’univers d’Andrzej Zulawski, en cinéaste mais aussi en écrivain » ? Quel est ce jargon de vaniteux incompétent ?)


Je ne crois pas que Zulawski soit son genre, mais je veux signaler ici que Ludovic Maubreuil vient de rouvrir son indispensable blogue, consacré au cinéma. Après une courte pause, il livre une analyse excitante d'intelligence (sur le cinéma américain, cette fois), et toujours depuis l'angle de la plus grande surprise, un genre dont il a le secret : C'est par ici  

Sur Romy, sur les choses du trouble et du sentiment, on lira Les héros dans le placard, ou le complexe de Cendrillon 

L'amour est un acte asocial

5 commentaires:

Ludovic a dit…

Merci ! Et aussi de vos mots sur Zulawski (que j'aimais beaucoup, et puis que j'ai un peu oublié).

Patrick Mandon a dit…

Oui Ludovic, Zulawski fut un artiste, et c'est cela qui importe. On peut ne pas aimer son art, mais on ne saurait douter de son état d'artiste. Quant à son œuvre, évidemment, elle est pleine de scories, elle charrie tant de choses, une tel flux de sentiments ! Cependant, la construction de L'important c'est d'aimer est parfaite, elle démontre la maîtrise de l'architecte.

Nuageneuf a dit…


Et puis les femmes de sa vie montrent également tout son talent et sa justesse de goût.

Nuageneuf a dit…

en cinéaste mais aussi en écrivain, s'entend!

Patrick Mandon a dit…