jeudi 29 décembre 2016

Un dernier tour de piste

Il y aura toujours un jeune homme, qui accordera sa mélancolie à la musique du monde. Il y aura toujours un jeune homme, qui marchera dans les rues parmi les ombres de ses héros misérables. Dans cinquante ans, il se trouvera un garçon aux mèches brunes, qui trouvera dans ses errance parisiennes le réconfort des présences ressuscitées. Ses pas, comme comptés par des voix amicales, le guideront vers des lieux hantés, où des lampes allumées éclaireront des fantômes par lui seul pressentis autant qu'aperçus…

La chanson Send in the clowns est énigmatique, par son contenu propre et par son titre, qui revient régulièrement : « Send in the clowns ! » ( « Envoyez les clowns ! »). Il relève du vocabulaire de cirque : c'est par cette injonction qu'on demande aux clowns d'intervenir à l'improviste, à l'occasion d'un incident par exemple, ou, simplement, de jouer leur partie. Or, on cherchera ici en vain les clowns et la piste ronde, où ils s'animent comiquement. Il s'agit d'une séparation amoureuse, d'un adieu, d'un dépôt de bilan après constat d'échec.
Cette chanson, signée Stephen Sondheim, paroles et musique, extraite de la comédie musicale A little night music, a connu immédiatement un grand succès, et fut chantée par de nombreux artistes dans le monde. 
Elle rapporte l'ultime entrevue de deux êtres qui s'aimèrent et se désaccordèrent sincèrement.
Cela commence par un détournement de sens ironique : « Isn't it rich ? », qu'on pourrait peut-être traduire par « Quelle réussite ! ». 
Suivent l'énoncé des échecs, le cortège des renoncements :
« Formons-nous un couple ?
Moi par terre
Toi en plein ciel,
Où sont les clowns ? »
 
Qui, de l'homme ou de la femme, parle ? Nous ne le savons pas. Nous n'entendons qu'une déploration, énoncée sur un mode « circulaire » : il, elle tire sur le fil des espoirs déçus, et les mots qui lui viennent rendent compte du désarroi intime qui le, la saisit. Le climat de la chanson est plutôt cotonneux, doux comme un chagrin longtemps tenu à distance, apaisé, acclimaté.
 
Isn't it rich? 
Are we a pair? 
Me here at last on the ground, 
You in mid-air, 
Where are the clowns? 
 
Isn't it bliss? 
Don't you approve? 
One who keeps tearing around, 
One who can't move, 
Where are the clowns? 
Send in the clowns. 
 
 Just when I'd stopped opening doors, 
Finally knowing the one that I wanted was yours. 
Making my entrance again with my usual flair 
Sure of my lines 
No one is there. 
 
Don't you love farce? 
My fault, I fear. 
I thought that you'd want what I want 
Sorry, my dear! 
And where are the clowns 
Send in the clowns 
Don't bother, they're here. 
 
Isn't it rich? 
Isn't it queer? 
Losing my timing this late in my career. 
And where are the clowns? 
There ought to be clowns 
Well, maybe next year
 
 
« Send in the clowns »
Sarah Vaughan, en 1987. On est à Broadway, en hiver, on entre dans un club, il fait chaud, on retire son manteau, on s'installe près de la scène. L'obscurité se fait, puis la rampe s'allume, les musiciens prennent place, le pianiste joue quelques notes. Les lumières se tamisent, elle paraît sous les applaudissements : Sarah Vaughan !
Sarah transforme tout ce qu'elle chante, elle l'incorpore et le restitue comme projeté d'un alambique de sorcellerie moderne : on est ébloui !
 
 
 
Et toujours Franck Sinatra, parce qu'il incarne une autre perfection. Il a d'abord donné une version de studio, introduite d'un texte court, où il dit son admiration pour cette composition. Puis il a cherché quelque chose de plus « tendu », donc de plus dépouillé. Il a trouvé la formule  ici :  acoustique,  proprement éblouissante.
 

Enfin cette interprétation par Blossom Dearie, la plus singulière, peut-être la plus belle, et parfaite assurément, accompagnée par elle-même au piano, extraite de son album (indispensable) « From the meticulous to the sublime ». Blossom Dearie est une grande artiste méconnue.




Alors, direz-vous, que vient faire l'évocation d'un jeune homme, au début de cette affaire ? Aucun rapport avec ce qui a suivi ; c'était un souvenir, une ombre surgie du passé, une silhouette très ancienne, que le brouillard emportera en se dissipant.
 
Our kind of town    La carte noire de Melville : les passants de la nuit   La nuit 2    Frankie from Hollywood   La nuit 6 Variation sur un même « j'aime ».    «Séducswing»  La nuit 5     La nuit 4 

samedi 24 décembre 2016

Noël avant la fin (de l'année).

- Tiens, te voilà de retour !
- Eh bien oui, c'est moi ! Mais comment avez-vous fait pour me reconnaître, j'ai tellement changé ?
- Tu n'as pas changé, tu as seulement vieilli.
- Mais vieillir, c'est changer !
- Pas exactement, vieillir, c'est finir par se ressembler.
- Certainement pas ! jeune, on me disait charmant ; mûr, on m'a trouvé séduisant, mais, aujourd'hui… 
- Aujourd'hui, on ne te remarque même pas.
- C'est cela, je suis devenu transparent. Je n'entre plus dans le calcul de personne.
- De toute façon, que d'erreurs ils ont commises ! Quand ils pensaient t'avoir additionné, tu te hâtais de te soustraire.
- Je me suis multiplié.
- Sans te reproduire !
- Je ne suis pas un multiple de deux.
- Tu est plutôt une division de toi.
- Deux fois moi ne font qu'un.
- Deux fois toi ne font rien.
- À la fin, qui êtes-vous pour me juger ? Et comment m'avez vous reconnu, alors que je ne vous ai jamais vue ?
- Je te l'ai dit : tu as fini par te ressembler. Qui suis-je ? La dernière de ta liste, celle que tu ne pourras barrer d'un trait, mais qui t'effacera sans regret.
- Allez-vous en !
- J'allais partir, on m'attend ailleurs, mais tôt ou tard, nous nous retrouverons.
- Je n'en ai nulle envie.
- Qu'on me désire ou pas, j'accomplis toujours ma besogne à l'heure dite.
- Mais qui êtes-vous à la fin ?
- C'est à la fin, précisément, que tu le sauras, en attendant, retiens ceci : je suis l'inconnue qui passe et te fera passer !

Et, à tous ceux qui passeront peut-être par ici, je souhaite non pas de bonnes fêtes de fin d'année, comme le proclament les journalistes de France-inter et Laurent Joffrin, arrogant « kaputaine » de Libération, journal comptant bientôt plus de pages que de lecteurs, rafiot rafistolé, radeau des médusés, je souhaite, disais-je, avant d'être grossièrement interrompu par ces fâcheux, un joyeux Noël !




Et, pour le plaisir, ce bref extrait d'un livre de souvenirs sur un égaré qui s'est perdu, et dont l'ombre maudite et amicale me suit depuis l'adolescence : 

« Drieu était charmant, intelligent, décadent, pervers, réticent, imprudent, timoré, ni tout à fait bourgeois, ni tout à fait antibourgeois, cérébral et risque-tout, généreux avec profondeur, vulnérable, perpétuellement disponible, noble, écœuré, dévoué, égoïste, inquiet, solitaire, délicat, lucide, aristocrate, sceptique, enthousiaste, désespéré, malade de la volonté, ambitieux et résigné, clairvoyant et naïf, vibrant et paresseux, homme nouveau et homme attardé, bon camarade, mais toujours prêt à se fâcher, et enfin, ajoutons-le, en dépit de ses manières accueillantes, secret, très secret, comme tous les êtres systématiquement sincères. Plus que secret, indéchiffrable, esclave, sur un rythme déconcertant, de toutes les tentations intellectuelles, des moindres données immédiates de sa conscience agitée. En même temps il allait paresseusement à la recherche de quelque impassibilité enfin définitive. Mais quel délicieux compagnon de flânerie, quel voisin de table ! »
André Beucler De Saint Petersbourg à Saint-Germain-des-Prés, Gallimard

dimanche 26 juin 2016

À bientôt, à demain, à septembre


Barbara - Dis quand reviendras-tu? par Souoland

Je pars, je reviendrai. Quand ? Sans doute en septembre. Oui, je reviendrai en septembre. Dans l'immédiat, j'interromps le fil du temps ; celui qui s'écoulait ici, celui qui faisait défiler tant d'ombres chères, tant de fantômes qui me constituèrent, un peuple sur lequel je règne en despote attendri. Ils furent et demeurent mes sujets tyranniques.


                                                    Jeune homme, qu'est-ce que tu crains
                                                          Tu vieilliras, vaille que vaille
                                                          Disait l'ombre sur la muraille
                                                          Peinte par un Breughel forain
                                                                         Louis Aragon, Quatorzième arrondissement, Les Poètes

Je vous remercie : vous avez consenti à leur parade plus ou au moins réussie.
Plus que jamais je crois que la vie passe comme l'eau d'une rivière pressée, qui ignore le misérable barrage, que nous formons avec nos mains dans l'espoir de freiner sa course.
Et je crois aux trains de nuit, aux corps qui se frôlent, aux âmes qui se croisent.

Vous pouvez me laisser un message, je vous répondrai, et je rendrai visite à celles et ceux qui tiennent un blogue

À bientôt, à demain, à septembre…


Septembre (quel joli temps) par Sylvie_Courtois

Encore ceci : il s'est produit une chose étrange dans ce blogue. J'ai reçu récemment un message destiné à l'article Twisteuse 2, où j'évoquais, outre Zouzou, le chanteur Olivier Despax, disparu prématurément en 1974. Ce message était signé Despax, non pas Olivier mais Renaud. S'agit-il de son frère, d'un proche parent, de son fils ? Il ne le dit pas, il apporte seulement une précision relative à la disparition d'Olivier. Tout de même, cette intervention tardive (j'ai mis l'article en ligne en mai 2013), et si longtemps après le décès d'un chanteur aujourd'hui oublié, m'a quelque peu troublé : j'ai eu, pendant une fraction de secondes, l'illusion que Despax s'adressait à moi !
Le véritable tombeau des morts est bien le cœur des vivants !

Vous lirez l'intervention, très brève, de Renaud Despax
ici 

mercredi 18 mai 2016

Des ombres sur la scène

Dans l'article précédent, Un peu de désir dans l'eau froide, j'évoquais la belle figure de Jean-Luc Boutté. Voici un court portrait, qui témoigne justement de cette beauté, à tous les sens du mot. Entendez, par exemple, ce qu'il dit de son chien, un teckel, qui l'a « inspiré ». J'ai eu une chienne teckel, et même deux : elles se comportaient avec moi comme se comportent les mères ; j'étais leur fils, elles me « gourmandaient », veillaient sur moi. Les animaux en général devraient nous inspirer, alors que nous ne savons que les soumettre et les massacrer.



Dans l'extrait ci-dessus, on voit aussi le « jeune premier » Richard Fontana, mort prématurément : délicatesse et virilité des traits, un vrai prince de Racine ! Et l'on croise encore Françoise Seigner, qui eût pu jouer un sémaphore en demeurant immobile ! Elle fut la digne fille de son père, qu'il faut avoir vu dans Le Bourgeois gentilhomme pour croire que les miracles sont possibles.
Vous réclamiez cette version du Bourgeois ? la voici (enjoy !) :



Et, pour le plaisir, le vôtre autant que le mien (car le plaisir est un moment intense d'égoïsme partagé), voici peut-être ce qu'une troupe telle que celle de la Comédie française réussit mieux que tout, un genre qui convient parfaitement à sa mécanique de précision : Doit-on le dire ?, du grand, du très grand Eugène Labiche, lequel reconnut et encouragea le génie de Georges Feydeau, beau jeune homme triste, qui s'adonnait à tous les plaisirs sans paraître s'en réjouir.
Feydeau et l'autre grand du boulevard, musical celui-ci, Jacques Offenbach, furent tous deux plutôt neurasthéniques. Ils ne se plurent vraiment que dans le bel exercice et la volonté charmante de nous faire rire. Pour le reste, ils s'attendaient au pire, ce qui est infiniment respectable.
Alors, heureux ?


samedi 14 mai 2016

Un peu de désir dans l'eau froide

Je savais bien qu’il devait y avoir une raison pour être fille. La raison est que les hommes sont aussi beaux…
(Ondine, Jean Giraudoux)

À propos d'un très récent scandale…
Mes frères et sœurs qui êtes si désirables, vous dont la chair frémit à la moindre caresse, vous dont l'espoir est sans limite et le chagrin inépuisable, entendez la réponse d'Ondine aux hommes, dont l'épaisse grossièreté nuit gravement aux manifestations subtiles du désir humain et à la fantaisie amoureuse qu'il suscite. Oubliez le triste visage des peloteurs contrefaits, dessinez plutôt les merveilleuses figures de géométrie dans les spasmes, que cette même fantaisie vous inspire.
À titre personnel, je voudrais qu'Ondine, la belle et tendre nixe, fît taire également de honte Cécile Duflot. Cette effarante donneuse de leçons a cru trouver dans ce scandale, qui trouble l'image de son propre parti, l'occasion de sortir de l'oubli, où elle s'enfonçait progressivement (à ma grande satisfaction). Sa logorrhée moralisatrice est insupportable.

En apparence, Ondine est une très jeune fille, qui vit dans une cabane de pêcheur avec ses parents adoptifs. En réalité, son origine est mystérieuse, il faut la chercher du côté de l'eau, dans le lac même sur les bord duquel elle fut trouvée…
Un chevalier se présente, un jour, il demande un abri, il a faim :

[Le Chevalier, Auguste (le père), Eugénie (la mère), Ondine]
Ondine, de la porte où elle est restée immobile. – Comme vous êtes beau !
Auguste. – Que dis-tu, petite effrontée ?
Ondine. – Je dis : comme il est beau !
Auguste. – C’est notre fille, Seigneur. Elle n’a pas d’usage.
Ondine. – Je dis que je suis bien heureuse de savoir que les hommes sont aussi beaux… Mon cœur n’en bat plus !…
Auguste. – Vas-tu te taire !
Ondine. – J’en frissonne !
Auguste. – Elle a quinze ans, Chevalier. Excusez-la…
Ondine. – Je savais bien qu’il devait y avoir une raison pour être fille. La raison est que les hommes sont aussi beaux…
Auguste. – Tu ennuies notre hôte…
Ondine. – Je ne l’ennuie pas du tout… Je lui plais… Vois comme il me regarde… Comment t’appelles-tu ?
Auguste. – On ne tutoie pas un seigneur, pauvre enfant !
Ondine, qui s’est approchée. – Qu’il est beau ! Regarde cette oreille, père, c’est un coquillage ! Tu penses que je vais lui dire vous, à cette oreille ?… À qui appartiens-tu petite oreille ?… Comment s’appelle-t-il ?
Le Chevalier. – Il s’appelle Hans…
Ondine. – J’aurais dû m’en douter. Quand on est heureux et qu’on ouvre la bouche, on dit Hans…
Le Chevalier. – Hans von Wittenstein…
Ondine. – Quand il y a de la rosée, le matin, et qu’on est oppressée, et qu’une buée sort de vous, malgré soi on dit Hans…
Le Chevalier. – Von Wittenstein zu Wittenstein…
Ondine. – Quel joli nom ! Que c’est joli, l’écho dans un nom !… Pourquoi es-tu ici ?… Pour me prendre ?…
Auguste. – C’en est assez… Va dans ta chambre…
Ondine. – Prends-moi !… Emporte-moi !

Et voici la suite de cet acte, en images :



Jean Giraudoux, Ondine, acte I, scène 3 (extrait)

Ondine n'appartient pas au monde des humains : elle est une nixe, une fille des eaux, une créature du lac. Cependant l'allure du chevalier la séduit tant, qu'elle prend le risque de rompre avec son ordre « naturel ». Ce qu'elle croit saisir des hommes dans la personne du chevalier fonde un amour absolu, éternel. Or, le chevalier est inférieur et à son ordre, et, bien sûr, à l'idéal où l'a placé Ondine.
Elle l'a trouvé d'abord si beau, qu'elle en a conclu qu'il lui était destiné.
À la scène 5 de l'acte 1, Ondine pardonne le « crime » de la truite, puis elle évoque l'avenir d'une fille éblouie auprès d'un homme fort, qui la protège et la comble :      
http://fresques.ina.fr/en-scenes/fiche-media/Scenes00460/ondine-de-jean-giraudoux-mise-en-scene-de-raymond-rouleau-a-la-comedie-francaise.html

Ondine est vouée au malheur, bien sûr, mais elle aura connu le sentiment mystérieux, que les hommes, ces êtres si attachants et si décevants, nomment l'amour.

J'ai vu Ondine à la Comédie française, dans la mise en scène de Raymond Rouleau, en 1974. Jean-Luc Boutté,  magnifique comédien mort prématurément, y était le chevalier, au sens propre saisissant : regard d'une singulière intensité, visage d'italien croqué par Léonard de Vinci, buste puissant et mobile. Quant à Isabelle Adjani, elle incarnait Ondine, c'est à dire qu'elle rendait sensible à la fois son essence extra-humaine et le consentement tout humain à sa nouvelle, terrible et adorable condition. Elle avait vingt ans, en paraissait à peine quinze. Elle aussi venait d'ailleurs…

Sur l'ineffable Duflot, ces quelques lignes, définitives, de Françoise Hardy :
« Ses combats pour l'environnement ont beau être d'une importance incontestable, comment ne pas être choqué par l'arrogance et le sectarisme de cette petite bonne femme, persuadée de détenir la vérité au point de ne pas vouloir entendre ceux qui ne pensent pas tout à fait comme elle ou qui contredisent ses assertions en leur opposant des faits et des chiffres incontournables? Comment ne pas être irrité par sa logorrhée débitée sur un rythme de plus en plus précipité au point qu'on finit par avoir envie sinon de l'étrangler, du moins de la bâillonner pour qu'elle se taise enfin et nous laisse souffler? Elle ne parle pas: elle glapit.».
Françoise Hardy, Avis non autorisés, éditions Des Équateurs

Pour le reste, je crois au mystère, aux sources, aux ombres errantes, aux villes énormes ; je crois au train du soir, aux grilles qu'on ferme après le dernier métro, aux êtres qu'on frôle et aux âmes qu'on étreint. 

Sur la légende, à l'Opéra, d'une créature de l'eau amoureuse d'un homme, on lira  La note finale, suite


mercredi 4 mai 2016

Un blues qui se perd dans la nuit des vents

En d'autres temps, dans ce blogue (voir en bas les références), j'ai fait part de ma très ancienne inclination pour la musique et pour le chant des Tziganes. J'aime leurs sons déchirants, leurs plaintes affolées, leurs chagrins lancinants qu'un verre de vin ou une caresse font oublier. Hier, j'ai trouvé le commentaire d'une inconnue (je suppose qu'il s'agit d'une femme, puisque son intervention est signée Tamara (enfant, déjà, j'aimais les inconnues et les étrangères), destiné à l'un des articles, déjà anciens, que j'ai consacrés à quelques-uns des grands artistes de ce peuple  ici …Tamara me dit préférer Sonia Dimitrievitch et Maroussia à ma très vénérée Valia Dimitrievich et à son frère Aliocha (https://www.youtube.com/watch?v=2I1L-2oFQd0, le code d'intégration ne fonctionne pas). J'observe que le concert a été déposé là par RusNasledie (http://rusnasledie.blogspot.fr/). RusNasledie est un garçon éminemment sympathique, qui se voue à l'illustration et à la défense de la chanson tzigane. Donc, j'entends, sur les conseils de Tamara, la belle Sonia, accompagnée par Yoska Nemeth, maître des violons
L'enchantement est immédiat : je me transporte à Budapest, dans un restaurant très excentré que je connais, et qu'on atteint après avoir traversé un territoire assez grand bâti d'immeubles de type soviétique, plantés sur une sorte de terrain mouvementé. Quand vient le soir, les hommes se retrouvent autour de feux de cageots, au pied des immeubles. Ils sont tziganes. Ils parlent en silence, vous observent à la dérobée, sans vous accorder plus d'attention que cela
J'entends et J'aime Sonia, je remercie Tamara, mais je place toujours au-dessus de toutes et de chacun Valia Dimitrievitch. Elle est la voix (la voie) du voyage imaginé, du vent sur la plaine : une voix de plaisir et d'orgueil, une voix de muqueuse…
Présentée par RusNasledie : 

Sur la musique tzigane, vous lirez, si le cœur et le corps vous en disent  Valia, la voix des humeurs du vent  Aliocha, Yashband, Goga   Pour Corinne       Sortez vos mouchoirs !      Ferveur et marquisat      J'aimais déjà les étrangères…     Nouvelles de la brume
 

lundi 2 mai 2016

Variation sur un même « j'aime ».

On a beau dire que tout ici-bas est surtout le résultat du jeu des simulacres que les humains se donnent à eux-mêmes, il est des instants qui nous laissent apercevoir une ombre, qu'on pourrait prendre pour une charmante apparition. Mais il serait vain, et sans doute décevant, d'ouvrir les bras, comme pour l'inviter à s'y réfugier : nous avons plus qu'elle besoin d'un refuge, et ce simple geste la ferait fuir en riant. Plus tard, quand nous hésiterons à pousser un soupir, par crainte qu'il soit le dernier, nous souviendrons-nous qu'il nous fut permis de côtoyer l'illusion de la « belle vie » ?

La Belle Vie, l'un des très grands succès de la chanson, reprise dans le monde par les meilleurs ; Sacha Distel, où il se trouve aujourd'hui, peut être fier.


Sarah Vaughan : l'effet de sa voix est immédiat, elle trace un cercle d'envoutement, qui nous retient captifs, soumis, comblés.



Nancy Wilson  (1964 album Today, Tomorrow, Forever) : jeune, elle était délicieuse, puis elle gagna encore en élégance avec la maturité. Artistiquement, elle est du genre accompli, ce que ne sera jamais ni le beuglant du Pays basque, Cali, ni la meuglante des alvéoles publicitaires, Jenifer (je reconnais que ces comparaisons sont nulles et non avenues, mais elles me procurent une joie mauvaise).



Betty Carter : musicienne reconnue, elle a longtemps tourné dans les clubs, et attendit une reconnaissance, que son immense talent lui méritait bien plus tôt. La reconnaissance est une longue patience, elle s'apparente à l'habileté heureuse d'un laveur de carreau, qui résumerait l'incessant mouvement de balancier de tout son corps par cette formule hardie : « Je penche, donc j'essuie ! ».



Ann Margrett : jeune, cette native de Suède était simplement jolie, après trente ans, elle devint telle la vérité chez Platon : éminemment désirable. Son interprétation manque peut-être de perspective, mais non pas d'attrait(s).



Julie London : vouant à la London une reconnaissance illimitée, je déplore ici, de sa part, un côté « chantons pour les aérogares ».  Cela dit, je pardonne à Julie.



Gary McFarland (façon bossa nova)



 Carmen McRae : quelque chose comme une nuance, une pointe moqueuse vient encore renforcer l'impeccable entreprise vocale de la McRae, qui fut une amie de notre mère à tous et la mère de toutes nos mélancolies, toujours entre chute et rédemption, Billie Holiday.



Marie Fredriksson : la dame eut quelque succès naguère (années 80-90 de 1900) avec le duo « Roxette », constitué pour la promotion de la soupe pop-cuir présentable. Marie a surmonté (mais rechute récente) l'obstacle d'une tumeur au cerveaul. Elle chante seule, et elle a raison. Elle démontre ici une belle énergie, plus crooner énervé que vraiment rock, sexy vraiment : sur un rythme binaire bien marqué, elle « monte » lentement vers un final assez proche de Sinatra (quand il était en forme !).



Oscar Peterson : si vous portez un chapeau, découvrez-vous, inclinez-vous, extasiez-vous !  :



Petula Clack « early years » : une diction d'anglaise oxfordienne et une interprétation acidulée tendant vers le plus que parfait du subjectif !



lundi 18 avril 2016

La bimbeloterie antifasciste

« Une bonne partie de l’antifascisme d’aujourd’hui, ou du moins de ce qu’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide soit prétextuel et de mauvaise foi. En effet, elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique qui ne peut plus faire peur à personne. C’est en quelque sorte un antifascisme de tout confort et de tout repos. Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la société de consommation. » 
Pier Paolo Pasolini (1975)

L'antifascisme est une obscénité contemporaine, un attrape-nigaud, au même titre que les productions de Paul McCarthy, commerçant de l'art, fabriquant d'articles de provocation à l'usage de la nouvelle bourgeoisie. L'antifascisme, comme les déjections gonflables ou manufacturées du vieux roublard grimaçant de Los Angeles, est une balise destinée aux crétins, placée par des politiciens, ces derniers espérant prospérer sur la misère culturelle, l'ignorance politique, le pavlovisme idéologique d'une jeunesse toujours idéaliste.
Le fascisme, doctrine « totale » réellement passionnante à ses débuts, essentiellement d'origine et de destination culturelle, mérite mieux, en matière d'adversaires, que les casseurs et les enfants incultes, rejetons hagards du lamentable parti socialiste français, stationnés place de la République.
Pourquoi les pouvoirs publics ont-ils stratégiquement déserté ce quartier de Paris ? Pourquoi tolèrent-ils que se reproduisent, chaque soir, les mêmes désordres urbains, alors qu'ils ont institué l'état d'urgence ? Dans quel but ce pouvoir totalement déconsidéré laisse-t-il se fixer l'anarchie dans la capitale, alors qu'il est parfaitement en mesure de rétablir l'ordre républicain ?

Pour le plaisir, pour introduire par derrière et sans vaseline un plug anal en fil barbelé dans le fondement du vieil obsédé, milliardaire de la provoc pour lecteur de Libération, et pour rendre justice au génie créateur de l'Italie, au début du XXe siècle, excitant et dangereux, voici deux œuvres d'un immense artiste dit futuriste, Umberto Boccioni (1882-1916), mort assez tôt pour ne pas avoir connu les conséquences dramatiques de sa rage juvénile et nécessaire :
  
La strada entra nella casa (1911)



















Dimensioni astratte (1912)




















Comme remède à l'énorme bêtise ambiante, qui gagne absolument tout, je vous suggère d'acquérir ou de voler le DVD du film La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino (2013), où l'on voit un homme désenchanté, vieillissant mais encore séduisant, revenu des êtres et des choses, mais capable encore d'observer la grâce, errer dans la ville de la Beauté fatale, Rome. Ce film démontre avec éclat que l'Italie n'est pas tout à fait morte, et que nous pouvons compter sur la subtilité des italiens, sur leur terrible lucidité aussi, pour nous tirer d'affaire !
Je trouverai bien un moment pour vous en parler, avant de disparaître.

dimanche 17 avril 2016

Sacha, disent-elles


Il m'accompagne depuis l'enfance. Ses films, son allure, sa diction, toute sa séduction, tout ce qui le constituait, tout m'a toujours paru si différent de ce qu'offraient les autres, et si aimable, que je ne lui ai jamais cherché de rival. J'ai accepté d'emblée l'idée qu'il était unique et admirable.
On disait autrefois qu'il était prétentieux, vaniteux, et, aujourd'hui, que ses « mots » sont d'un autre âge, sa misogynie démodée, son goût de la dorure et de la plume blanche dépassé. On lui reprocha d'avoir de l'esprit, on lui fit grief d'aimer la France, les arts, la grandeur, le panache, la vie belle, le passé prestigieux, les grands artistes, l'intelligence. Enfin, il y eut, pour son malheur, ces « quatre années d'occupation »… Jean Cocteau et Sacha Guitry sont les deux enchanteurs du XXe siècle. Tous deux ont substitué leur fantaisie à la réalité.  
Comme cinéaste, sans le dire, sans théoriser jamais ses intentions, il a produit des œuvres très audacieuses, qui annonçaient même la Nouvelle vague. 
Il aimait les décors, l'artisanat cinématographique, toute la machinerie presque militaire d'un film. Et, par dessus tout, il aimait les acteurs. Nul mieux que lui n'a rendu hommage au peuple du cinéma.
Pour s'en convaincre, il suffit de suivre les premières images de Si Versailles m'était conté.
Sacha Guitry fut un seigneur. 


Si Versailles m'était conté par Production-On-Demand


On consultera   L'Histoire attendra  Quant à soi(e)  Sacha n'opposa aucune résistance…    Émilie dans la tempête     C'est difficile !     

mercredi 13 avril 2016

Vous passerez sans me voir



Voilà ! Son dernier album est disponible. Je n'ai trouvé que cette version abrégée de l'une des chansons très audibles qu'il contient.
Comme pour tout ce qui me plaît, s'enclenche un processus de fascination, que non seulement je ne refuse pas, mais que je sollicite. La beauté, en toute chose, n'est pas négociable ; le discours qui l'accompagne, ou qui tente de rendre compte des effets qu'elle provoque, relève de la sorcellerie. J'ai toujours disposé, pour évoquer ce phénomène, de moyens très inférieurs à ce qu'il suscitait en moi. Je demeure donc étranger à la beauté même.
C'était ma façon de revenir ici, de vous saluer, et de pleurer avec retenue sur mes paradis perdus.

Christophe avait créé la sensation, à l'Olympia. J'y étais. J'ai vu un loup, un solitaire qui ne montrait « à la canaille des rues que des dents effilés », pour reprendre un extrait du superbe poème, que l'ami Jean-Michel m'a fait découvrir ici.
Je me souviens de sa physionomie sulpicienne.



dimanche 27 mars 2016

Un aspect de la terreur 2


La dame Robine et le « réel » : combien de fois la pythie des pédagogistes use-t-elle du mot « véritablement » ? Serait-on en présence d'une manifestation syntaxique du trouble, que peut ressentir la représentante de la doxa pédagogiste, au moment précis où elle dissimule ses intentions derrière une manière de réel augmenté ? Le réel virtuel de la dame Robine viendrait ainsi transformer la réalité, plus précisément dissimuler le vrai à l'aide d'un modèle virtuel, qui en changerait la perception et, finalement, nous conduirait à prendre des vessies pour des lanternes. Les pédagogistes ne doutent de rien, c'est même à cela qu'on les reconnaît.



 Un chant de protestation malicieuse contre la terreur des pédagogistes, soutenus par leur ministre :



On lira Un aspect de la terreur

vendredi 25 mars 2016

Un aspect de la terreur


« Les élèves apprennent mieux sans professeur […] en se parlant les uns les autres » (Florence Robine)

Quelques minutes de pure terreur contemporaine (et non pas moderne), ou l'outrecuidance de Florence Robine, directrice générale de l'Enseignement scolaire, dans la présentation de la réforme du collège, préparée par ses soins, avec l'aide d'un aréopage (note : j'avais écrit aéropage, un ami m'a signalé cette faute, sans doute provoquée par un épisode d'aérophagie lexicale) de pédagogistes sans contrôle, soutenue par votre ministre de l'Éducation nationale, et par votre président de la République : il y a dans ces quelques minutes de communication, dans cette fanfaronnade mal grimée, un épisode de l'horreur d'établissement, c'est à dire officielle. Et, dans toute la représentation de cette dame, une suffisance, et un mépris que dissimule à peine un sourire de facilité !



Je n'appartiens pas à ce monde, ni à cette société, je n'en suis pas !

Voici mon monde, il est tout entier dirigé contre celui de Florence Robine. Je suis un cancre surnuméraire, un gosse vieillissant, un enfant gâté prochainement gâteux, une âme dérivante, une pièce de rechange, une pièce sans conviction, une personne déplacée. J'allume un brasier, je le compisse, et, loin de l'éteindre, j'en augmente ainsi la combustion : la réforme au feu, les pédagogistes au milieu !


dimanche 13 mars 2016

Sacha n'opposa aucune résistance…














Sacha Guitry à la mairie du VIIe arrondissement de Paris, après son arrestation, le 23 août 1944 : il n'opposa aucune « résistance ».


À la Libération, Sacha Guitry se retrouva bien seul. Parmi ceux qu'il avait aidés, secourus, assistés, sauvés parfois, ils ne furent pas si nombreux à se manifester en sa faveur, à l'exception notable de l'excellent Tristan Bernard, qui avait de la mémoire, lui !
Le 23 août 1944, vers 10 h du matin, Guitry est arrêté à son domicile, un hôtel particulier situé 18, avenue Élysée Reclus, hérité de son père, Lucien. Il avait transformé ce lieu en un superbe musée privé, un vaste cabinet où il exposait ses « curiosités », des lettres autographes, des tableaux, des meubles, des objets singuliers. Il avait le secret espoir que cette maison devînt, après sa mort, un vrai musée ouvert à tous. Il ne fut pas exaucé.
« J’ai eu quatre épouses, dit-il à Lana Marconi, sa cinquième, une jeune femme d'origine roumaine, vous serez ma seule veuve. ». Veuve de Sacha, elle le fut en effet, mais, pour des raisons sans doute multiples, elle ne conserva pas le bâtiment, qui fut démoli, et remplacé par un immeuble d'une banale laideur. Tout ce qu'il contenait fut dispersé. Sacha Guitry menait un grand train de vie, et avait un constant besoin d'argent. J'ai connu sa dernière infirmière, qui soignait également la maréchale Pétain (coïncidence !). Elle m'a rapporté qu'elle ne parvenait que rarement à se faire payer ses émoluments, mais elle lui prodiguait volontiers les soins qu'exigeait son état de santé, car elle l'admirait. Cette femme était d'ailleurs très intéressante. Déjà âgée, elle s'asseyait sur un banc, dans une rue passante du VIIe, observant le spectacle, sur ses genoux son minuscule chien teckel, aveugle de naissance, qu'elle avait sauvé d'une mort certaine en l'adoptant. Sa discussion était remarquable.

Ce 23 août, donc, il est surpris au lit par des résistants, auxquels il n'oppose, comme à l'accoutumée, aucune… résistance. C'est donc contraint et forcé qu'il consent à… collaborer. Il se retrouve dans la rue, encadré, bousculé par de farouches gaillards, des héros peut-être, ou des rebelles de la dernière heure, accompagné manu militari jusqu'à la mairie du VIIe arrondissement : « Mon pyjama se compose d'un pantalon jaune citron et d'une chemise à larges fleurs multicolores. Je suis coiffé d'un panama exorbitant, et quant à mes pieds, qui sont nus, ils sont chaussés de mules de crocodile vert jade. ».
Il s'était marié tant de fois, qu'il pouvait croire (ou craindre) qu'une « personne du sexe », séduite un soir, le contraignît à l'épouser. Mais l'affaire est encore plus grave. On l'accuse de tous les maux : antisémitisme, intelligence avec l'ennemi, membre de la secte des adorateurs du soleil caché, pétainisme, réfutateur désinvolte de la loi de Newton, ennemi déclaré de la marée montante, etc.
Il sera libéré, bien sûr, et blanchi de toutes ces vaines accusations. Que pouvait-on vraiment lui reprocher ? D'avoir été naïf, aveugle, étranger à son temps, définitivement exilé dans un pays intérieur.Il n'était pas seulement d'une autre époque, il était à lui seul une autre époque.

 http://aii.ensad.fr/projet.php?id=267

http://www.ina.fr/video/3469057001034

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Pour Sacha : L'Histoire attendra   Quant à soi(e)  C'est difficile ! (suite)

 

jeudi 10 mars 2016

On se souvient d'un visage, et l'on est vivant




















Quelque chose existe chez les hommes qui, me semble-t-il, n'existe pas chez les femmes ou tout au moins pas avec la même intensité, ni avec la même précision. Ce quelque chose se forme, se cristallise (référence Stendhal), lorsque deux garçons, après s'être reconnus puis séparés des autres, de tous les autres et du groupe plus restreint auquel ils appartiennent, s'élisent mutuellement : c'est ainsi que chacun des deux se désigne à l'autre comme « son unique et sa propriété » (référence Max Stirner)

Nous nous sommes rencontrés par hasard. Tout nous séparait, l'éducation, le milieu, « l'origine et la destination ». Une chose nous rapprochait : l'exclusion volontaire, l'isolement orgueilleux brisé régulièrement par des manifestations de morgue et des démonstrations de supériorité. Le lien entre nous se forma rapidement. Nous étions lui et moi les composants d'un précipité chimique, et, ensemble, nous allions former un nouveau corps, simple la plupart du temps, composé quelquefois.
Nous ne nous quitterons pas. Nous appartenons à un ordre différent, qui nous maintient hors d'atteinte des lois ordinaires. Ce qui nous unit fonde une attention permanente, un soin de soi, un souci de plaire et d'étonner, une émulation de l'apparence, un entretien du lustre de surface. Nous sommes l'un à l'autre une attraction renouvelée.
Se séparer simplement, après les cours, est un acte déchirant, dont nous différons le moment par une succession d'allers-retours vers le même, et nous allons ainsi, par les rues, compliquant un peu les itinéraires, de sa porte cochère à la mienne, inventant à chaque fois un alibi d'accompagnement. Nous constatons ainsi que notre rencontre fut à la fois miraculeuse et attendue. Et tout le reste est contingence.

Les séparations longues nous sont autant d'épreuves, et nous appréhendons les vacances, qui diviseront cette créature à deux têtes, que nous formons et qui se développe harmonieusement. Notre adolescence ignore les exigences subalternes du temps et de la mondanité. Nous ne voulons pas déjeuner ni dîner : à quoi bon s'asseoir à une table si nous n'y sommes pas côte à côte. À quoi bon participer à une dispute, si nous ne pouvons présenter à nos contradicteurs un front commun d'arrogance et d'ironie blessante ?

Si je sais qu'il m'attend en un lieu précis, pour m'y rendre, j'emprunterai les chemins les plus escarpés s'ils me mènent plus vite à lui. Avant l'âge du permis de conduire, il volera une voiture pour me rejoindre là où je me morfonds. Comme il avait, le jour d'avant, dérobé la capeline d'un sergent de ville, on retrouvera celle-ci à l'arrière du véhicule ! Entre nous, il n'y a pas vraiment d'interdit, mais des précautions, des curiosités, des tentations. Nous progressons dans la nuit des sentiments, où nous sommes aveugles et audacieux. Nos lettres n'épuisent pas le désir d'épanchement, et nous aimons nous y surprendre par des formules, des références de lectures précieuse et rares. J'apprends à me battre, je pratique assidument le judo. Il est faible, je le défendrai contre les assaillants. Une chose encore le place au-dessus de toute mêlée : il est intellectuellement surdoué. Pour le mettre à l'épreuve, j'invente des écritures codées : il en découvre les clefs, en reconstitue les grilles. Pendant l'année du baccalauréat, exclu du lycée au dernier trimestre, il se présente en candidat libre. Je ne le vois pas réviser. Il passe, ouvre un livre de cours, qu'il referme vite, m'interroge vaguement, se moque de mon inquiétude, et repart, drapé dans une cape noire vers les filles, qui l'attendent et l'entraînent  Il est reçu avec la mention bien et des notes remarquables en mathématiques, en français, en philosophie…

Il refuse d'entrer à l'université. Il part dans le sud de la France, couche dans les bergeries isolées, s'agglomère à une communauté. Je le vois par intermittence. J'apprends qu'il est en prison pour un vol commis dans une épicerie. Un soir, on frappe : c'est lui. Il tient un livre à la main, une édition rare des écrits d'Arthur Cravan, « poète et boxeur », que nous admirons tous deux : « Pour toi ! ». Il est épuisé. Il s'endort contre moi. J'ai le souvenir de sa peau encore lisse malgré l'errance et l'inconfort, de sa poitrine plate, de sa longue mèche brune qui lui fait un rideau de pluie sombre, de son odeur de jeune homme redevenu inquiet, vaincu par le sommeil.

Le lendemain, il repartira. Quelque temps après, j'apprendrai sa mort, que l'on dit accidentelle. Il voulait changer de vie, conduire des engins sur des chantiers exotiques. Lassé des errances, il redevenait épris d'exactitude, et s'avançait vers l'horizon toujours renouvelé des ingénieurs.
J'ai très peu d'amis. En ai-je eu d'autres que lui ?



mercredi 9 mars 2016

Saint Dominique

Toute séparation est comme un vertige, qui nous saisit alors que, funambule sur le fil mince de notre existence, nous progressons à pas glissé, attentif à maintenir fermement le balancier d'où nous vient tout notre équilibre. De vertige en vertige, la tête nous tourne, et le vide, alors, finit par nous attirer plus qu'il ne nous effrayait.

Et ce petit chef-d'œuvre pour accompagner notre mélancolie :



Adieu, à bientôt, à plus tard, quel joli temps pour se dire au revoir !

dimanche 28 février 2016

Consentement lacrymal

À quoi servent les refrains d'épanchement, les couplets d'effusion ? À éprouver des affections certes légitimes que nous refoulons pourtant, à nous amener à frôler des sentiments qui nous encombrent, à nous représenter des situations où nous jouons des scènes délicieusement cruelles, qui nous font adorablement souffrir. Souvent, nous refusons de nous sentir en simple harmonie avec la marche sentimentale du monde, parce que nous refusons de reconnaître son innocence. Est-ce parce qu'elle nous effraie, ou parce qu'en éprouver les effets nous navre ?
Les refrains d'amour nous mettent à l'unisson des autres, et nous refusons cette allure commune, cette promiscuité sentimentale. Or, c'est précisément leur facilité émotionnelle, leur pauvreté d'inspiration, qui leur permettent de contourner les défenses que nous leur opposons. Plus sophistiqués, cherchant à les ébranler, à les abattre, ils échoueraient. C'est en ignorant notre orgueil que les « airs de trois fois rien » nous surprennent et nous contraignent à nous représenter dans les rôles qu'ils distribuent.
Tôt ou tard, quels que furent nos efforts pour en différer le moment, nous devons nous faire l'aveu de notre misère, et consentir ainsi à nous reconnaître aussi misérable que nos semblables.

Sortez vos mouchoirs !









Pour Anne :





Et encore celle-ci, à l'intention de toutes et de tous, qui ferait pleurer une horde de Huns rassemblés dans un banquet où la viande crue serait servie dans les crânes de leurs ennemis vaincus !



Anne, j'ai d'abord pensé que vous vouliez dire « Pleurer des rivières », que voici, d'abord dans sa version française, fort honorable :




Puis dans sa version d'origine, évidemment magistrale, par une souveraine :



Et encore dans cette interprétation, qui serait ma préférée si…



… si Julie London n'avait pas existé : extatique je suis, figé, languide.



Mais, dans votre message, le titre est bien « Pleurer des fontaines ». J'ai fait une recherche, et j'ai trouvé une chanson et son créateur. Celui-ci m'évoque Depardieu dans le film de Xavier Gianolli « Quand j'étais chanteur ». Il y est un émouvant chanteur du samedi soir et du dimanche après-midi, un habitué des baltringues, celui qui, sur l'estrade, murmure des slows, pleure le chagrin des séparations, et rapproche encore les corps déjà moites. Au reste Franck Olivier -c'est son nom de scène- assume parfaitement son rôle, avec talent et sincérité, serviteur talentueux de la slow connection.



Je veux saluer Claude Gibrat, qui est venue s'inscrire dans notre « blogue note ». Je crois comprendre qu'elle fait partie d'un ensemble baptisé Totirakapon. Sa peinture m'a paru fort intéressante, et j'y reviendrai prochainement (quelque chose entre la maîtrise figurative et la tentation « Rothko », si j'ose dire).

mercredi 24 février 2016

Vous reprendrez bien un peu de crépuscule…




« Dieu se sert de tout, même d’un manchon, même d’une ombrelle ; même de cette ombre que fait une robe de femme passant sur la terre. »
Abbé Mugnier

Et Satan aussi, se sert de tout.
Andrzej Zulawski est mort le 17 février. Malade depuis quelque temps, il vivait très à l'écart, en Pologne. Ses films suscitèrent des mouvements divers, comme on dit à l'Assemblée nationale quand on veut évoquer le brouhaha. Cet homme devenu vieux (75 ans) avait été fort beau, dans le genre ténébreux, compliqué, retenu. D'une immense et solide culture, doué de cette ironie teintée de désespoir affleurant propre aux intellectuels polonais et tchèques, toujours hésitant entre la joie et la dépression, il ne pouvait s'exprimer que sur le mode de la tension (de l'hystérie parfois, irritante), de l'oppression des sentiments exacerbés. De ce point de vue, sa plus belle réussite fut L'important c'est d'aimer.
Je dois avouer un désolant paradoxe, qui me signale parfaitement : lorsque je vis ce film pour la première fois, je ne voulus pas même le considérer. J'étais un jeune homme arrogant, prétentieux, une manière de con à jabot. J'avais dans la tête des principes esthétiques, et je passais volontairement à côté de choses aimables en feignant d'en ignorer l'intérêt. Et je théorisais tout cela, me donnant des airs d'intellectuel à effet de moulinets. Je différais ainsi le moment où je devrais reconnaître qu'il était temps de me débarrasser de mes médiocres prévenances auprès d'un soldeur de néant.
Je revis, plus tard, L'important c'est d'aimer et j'acceptai la joie qu'il me procura, et je voulus la retrouver, cette joie, cette acceptation de l'étrangeté qui, au fond, me constitue depuis toujours, avec ce refus enfantin du réel brut, qui m'accable quand il ne me blesse pas.
Le temps a passé. Le cinéma français m'est devenu presque toujours insupportable. D'ailleurs, ce cinéma français « mainstream », aussi bien celui qu'on destine au  « grand public » que celui qu'on réserve à la nouvelle bourgeoisie (dé)pensante, c'est de plus en plus de la télévision sur grand écran. C'est du cinéma pour petite gauche libérale-démocrate, sans tabou, jouisseuse dans des proportions acceptables : ses dieux Lares se nomment Desplechin et Ozon (comme on dit Roux et Combaluzier),  des réalisateurs « intellos », coqueluches de festival, primés, décorés, périmés.
 
Andrzej Zulawski, au contraire, c'est du brutal ! Son cinéma sent la sueur et le foutre, et le sang séché. Quand on y lance un appel, on entend, en retour, l'écho d'un rire hypercritique. C'est du martyr, du chemin de croix, de l'ascension au Golgota « c'est à dire la place du crâne (Charles Péguy) ».
Le Mal est relatif, puisqu'il met en relation des êtres, qui étaient destinés à se trouver pour se perdre sans doute, et pour s'accomplir aussi. Et le Mal est absolu, il résout définitivement les contradictions humaines, il leur offre une issue fatale et simple, au contraire du Bien, qui rend toute chose complexe, et nous enseigne l'hésitation. Le mal nous entraîne, le Bien nous retient. La Mal nous est naturel, il nous sollicite à notre insu, nous surprend, nous suit, nous fait un siège patient. Le Bien, c'est l'anti-nature.
Les personnages, dans L'Important, sont très éloignés des stéréotypes du présent cinémoche français. Nul monolithe ne les hante. Certes, et heureusement, ce n'est pas un film « politique », il ne regarde pas la société française avec le souci absurde et vain de la changer ! Son sujet est ailleurs, il est politique dans la seule mesure où il traite des humains, des humains extrêmes, prisonniers de l'emprise infernale qui les étouffe progressivement. Un film romantique, bien sûr, mais romantique de l'Est, romantique façon slave, avec quelque chose d'acéré, des sentiments comme du barbelé. Les êtres qui s'y croisent, s'épuisent dans l'ultime frottement de leurs corps déjà las et de leurs âmes épuisées. Il y a un véritable enjeu, des fluctuations spirituelles : rien ne se passe comme dans ces atroces téléfilms de télécinéma, qui sèment leurs misérables stéréotypes, observent leurs insupportables personnages indignes de porter un quelconque sentiment un peu complexe, d'éprouver des contradictions.
Romy Schneider, sans fard (sans maquillage) le visage nu, offert, défait, cherche un homme dans les ruines d'humanité où prospère la canaille. Elle en trouvera un beau specimen. Mais trop tard, ou, si l'on préfère, juste à temps, car, juste à temps c'est précisément trop tard !






Ajouté jeudi, 26 février
Je viens de trouver ceci, dans une corbeille à papier, il s'agit d'une déclaration officielle. L'état de décomposition avancé dans lequel se trouve le ministère de la Culture sous le « gouvernorat » de François Hollande, ne sera certes pas freiné par la dernière détentrice du maroquin. Faut-il ajouter quelque chose à ce communiqué sans doute écrit entre deux portes par un « conseiller » négligent. Il faut le lire pour le croire. Il paraît que Jean Jaurès, très  brillant intellectuel, homme de la complexité, de l'analyse, fut de ce parti, et M. Blum…

Hommage d’Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication, à Andrzej Zulawski

Publié le 17.02.2016 à 16h30
Communiqué de presse

Andrzej Zulawski était un cinéaste polonais de talent mais aussi un grand ami de la France.
Original et novateur pour son époque, formé aux côtés d’Andrzej Wajda, c’est avec des acteurs et des producteurs français, qu’il tournera ses films les plus marquants, d’une force impressionnante : L’important c’est d’aimer, Possession, La femme publique, Mes nuits sont plus belles que vos jours
L’univers d’Andrzej Zulawski, en cinéaste mais aussi en écrivain, était à la fois éclatant et très sombre, déchiré et déchirant.
J’adresse mes plus sincères condoléances à sa famille et à ses proches.

(Que peut bien signifier « L’univers d’Andrzej Zulawski, en cinéaste mais aussi en écrivain » ? Quel est ce jargon de vaniteux incompétent ?)


Je ne crois pas que Zulawski soit son genre, mais je veux signaler ici que Ludovic Maubreuil vient de rouvrir son indispensable blogue, consacré au cinéma. Après une courte pause, il livre une analyse excitante d'intelligence (sur le cinéma américain, cette fois), et toujours depuis l'angle de la plus grande surprise, un genre dont il a le secret : C'est par ici  

Sur Romy, sur les choses du trouble et du sentiment, on lira Les héros dans le placard, ou le complexe de Cendrillon 

L'amour est un acte asocial

mercredi 17 février 2016

Je crois au train du soir

En passant, cette interprétation, déjà entendue mais si parfaite qu'elle supporte la répétition, d'une chanson, adaptée par Léo Ferré d'un poème de Louis Aragon, et parce qu'elle réjouira, grâce à la présence du beau Jean-Louis Trintignant, Florence, dont le blogue  Les exquis mots de Florence  ne cesse de m'émerveiller, tant il me paraît constituer une frontière, interdisant l'entrée sur son territoire de la médiocrité et de l'effroi « contingents ». Cette chanson, elle aussi, m'aura accompagné, je l'aurai fredonnée en maintes occasions, je l'aurai même chantée à part moi en Allemagne, alors que je me trouvai dans une caserne.
Il est des moments où une voix vient frapper la note de mélancolie qui est en nous, et la fait résonner longtemps. Le temps d'hiver se prête bien aux cérémonies secrètes, qui troublent notre ordinaire.




Le poème de Louis Aragon, qui fonde la chanson : les premières strophes sont d'une éblouissante maîtrise.

Bierstube Magie allemande

Et douces comme un lait d'amandes
Mina Linda lèvres gourmandes
Qui tant souhaitent d'être crues
A fredonner tout bas s'obstinent
L'air Ach du lieber Augustin
Qu'un passant siffle dans la rue

Sofienstrasse Ma mémoire
Retrouve la chambre et l'armoire
L'eau qui chante dans la bouilloire
Les phrases des coussins brodés
L'abat-jour de fausse opaline
Le Toteninsel de Böcklin
Et le peignoir de mousseline
Qui s'ouvre en donnant des idées

Au plaisir prise et toujours prête
Ô Gaenseliesel des défaites
Tout à coup tu tournais la tête
Et tu m'offrais comme cela
La tentation de ta nuque
Demoiselle de Sarrebruck
Qui descendais faire le truc
Pour un morceau de chocolat

Et moi pour la juger que suis-je
Pauvres bonheurs pauvres vertiges
Il s'est tant perdu de prodiges
Que je ne m'y reconnais plus
Rencontres Partances hâtives
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Comme des soleils révolus

Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c'est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m'éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j'ai cru trouver un pays

Cœur léger cœur changeant cœur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n'avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m'endormais comme le bruit

C'était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d'épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j'y tenait mal mon rôle
C'était de n'y comprendre rien

Dans le quartier Hohenzollern
Entre la Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un cœur d'hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m'allonger près d'elle
Dans les hoquets du pianola

Elle était brune et pourtant blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Et travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n'en est jamais revenu

Il est d'autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t'en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton coeur
Un dragon plongea son couteau

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke.


Louis Aragon, Le Roman inachevé

Passer comme la rumeur, s'endormir comme le bruit : beau programme pour finir sa vie

La chanson, par Léo Ferré, dans une version moins connue :



Pour le reste, « Je crois au mystère, aux sources, aux ombres errantes, aux villes énormes ; je crois au train du soir, aux grilles qu'on ferme après le dernier métro, aux êtres qu'on frôle et aux âmes qu'on étreint. »

L'ombre sur la muraille…


lundi 8 février 2016

Un peu d'humeur mauvaise, un peu d'espoir fragile

Des choses accablantes en avalanche :
1) Une diatribe de Mme Duflot, médiocre politicienne habillée comme un arbre de Noël pour maison de retraite d'Azerbaïdjan, qui « parle du cœur comme on parle du nez ». Les écologistes tentent de dissimuler leur féroce et vulgaire arrivisme derrière les « valeurs de la République », dont ils se parent, comme feraient des coquettes fanées d'un collier de fausses perles sur la ptôse de leur cou. À force d'antichambre à l'Élysée ou à Matignon, et par la grâce de l'ineffable Mme Aubry, signataire d'un accord de désistement très avantageux, ce parti lilliputien compte de nombreux élus, et a placé d'encombrants ambitieux à des postes importants de l'État. Ils aspirent à établir une VIe république : en effet, ils sont indignes de la Ve !
2) Il paraît que Cali, le rebelle ahuri, naguère idiot inutile de Ségolène Royal, tente de revenir sur le devant de la scène. Il saute comme un cabri, il chante comme une chèvre. Toute sa niaiserie tonitruante résume l'époque.
 3) Autre grande niaise, l'effarante Zazie persiste à chanter. Dame patronnesse à la fantaisie surjouée, féministe tendance île de Ré, elle est une caricature de ces bonnes-femmes, que ravit le spectacle de leur compagnon portant leur bébé dans un harnais placé sur la poitrine.
4) Un nouveau disque de Pascal Obispo : cette fois, il noie les poèmes de la grande Marceline Desbordes-Valmore dans le jus mielleux de sa voix, dans la poisse de sa musique. En ce moment, la vie, en France, est difficile. Les entreprises de M. Obispo nous la rendent proprement insupportable !
5) La simple possibilité d'un film de Romain Goupil, ancien gauchiste converti à la pire idéologie ultra-capitaliste (mutation classique), représentant accompli du plus grossier néo conformisme,  révolutionnaire en peau de hareng (alors que Jean-Claude Brisseau, auteur d'au moins trois chef-d'œuvres, Noce blanche, L'Ange noir, De bruit et de fureur, ne tournera sans doute plus).

Un souvenir ému
Le 6 janvier 2016 est décédée Silvana Pampanini, qu'on ne confondra pas avec Barbara Pompili, fade écologiste en rupture de parti, disponible pour tout poste de ministre, voire de secrétaire d'État (faire une offre). Rosetta fut, un peu avant les belles brunes ardentes qui allaient concurrencer les grandes blondes froides made in USA, l'incarnation de la femme italienne, du principe brun péninsulaire, non dénué d'ironie, environné d'un parfum capiteux. Sa carrière cinématographique n'est pas à la hauteur de son talent, mais les garçons d'autrefois, qui fréquentaient les salles de quartier, à Paris, se souviennent des émois qu'elle provoqua chez eux… :
« Ed è da subito un successo. Non solo Silvana è bellissima, mora e con quegli occhi chiari che le illuminano il volto, ma ha anche una carica prorompente, la capacità di ipnotizzare il pubblico, e una certa dose d’ironia spontanea che non può non essere un valore aggiunto. Lavora con tutti i maggiori attori dell’epoca. Quelli che abbiamo citato sopra, ma anche altri come Mastroianni, Walter Chiari, Nazzari, Rascel, Vallone, Taranto, e non basta, perché ben presto sfonda anche all’estero, e sugli schermi internazionali diventa la partner di Jean Gabin, Henri Vidal, Jean-Pierre Amount e via discorrendo… ».

Un film où les jeunes femmes sont fraîches comme des sorbets, mais ne fondent pas aussi facilement ; la Pampanini, la brune incandescente, apparaît dès les premières images :



La Pampanini chante les joies de la bicyclette et le plaisir des femmes qui les enfourchent, « Ma dove bellezza in bicicletta » (musique de Giovanni d'Anzi, paroles de Marcello Marchesi) :



Silvana était la nièce de la cantatrice Rosetta Pampanini
Si, mi chiamamo Mimi, est extrait de « La Bohème », de Giacomo Puccini, tiré d'un ouvrage, fameux en son temps, de l'écrivain Henri Murger, « Scènes de la vie de bohème ». Le thème de la bohème a perduré jusque dans les années soixante-dix, en France. La gauche réaliste et socialiste, conduite par des personnages avides, rapidement saturés d'honneurs et de cholestérol, assiégée par des courtisans élyséens aussi serviles que leurs prédécesseurs versaillais et souvent moins talentueux, cette gauche, donc, en imposant des modèles de « winners » sans scrupule, de patrons entretenus par l'État, de petits malins bien introduits, a définitivement démodé les aimables figurines de la bohème, qui, pourtant, prospéraient sous le Second empire affairiste mais injustement décrié.



Mimi alias Diva Maria (Callas)



Pour oublier tous les cafard cités plus haut, on entendra le groupe Feu ! Chatterton. Ces garçons élégants et modernes pourraient bien être la belle surprise de l'année nouvelle. Leurs textes sont superbes, avec une pointe d'emphase et de préciosité contrôlées. Raffinés, un peu distants, inspirés par des Esseintes, Baudelaire, Oscar Wilde, ils sont d'ailleurs et d'aujourd'hui (quand aujourd'hui procède du souvenir lointain). Je salue, pour ma part, leur lente intrusion dans la scène française :



On rapprochera les garçons de Feu! Chatterton de ceux du groupe Varsovie qu'on entendra ici : 

Les erratiques






vendredi 29 janvier 2016

Pulpe friction ou le pays de Bardot


Pulpe friction, en pensant à La Guerre de Troie n'aura pas lieu, du merveilleux Jean Giraudoux, qui n'est plus ni lu ni joué, peut-être pour avoir trop aimé la langue allemande…
HECTOR – Et il y en aura d’autres après lui, n’est-ce pas, pourvu qu’ils se découpent sur l’horizon, sur le mur ou sur le drap ? C’est bien ce que je supposais. Vous n’aimez pas Pâris, Hélène. Vous aimez les hommes !
HÉLÈNE – Je ne les déteste pas. C’est agréable de les frotter contre soi comme de grands savons. On en est toute pure…
(Scène 8)

De grands savons dont on fait des bubble gums, des chairs pour jolie femme, des chairs à canon en quelque sorte, des chairs à friction : Bardot s'est aventurée souvent sur leur pente savonneuse, elle s'est enduite de leur mousse. Elle revenait de leurs émulsions, de ses ablutions, à chaque fois la peau lisse et plus pure, en effet : car enfin « C’est agréable de les frotter contre soi comme de grands savons. »…

Ici, Bardot chante pour son show télévisé de 1967, filmée par François Reichenbach dans les rues de Londres, « The Devil is english », vêtue du même costume à brandebourg que celui qu'elle arborait, lorsque, conviée à l'Élysée, elle rendit visite au général de Gaulle, auprès de qui elle fit une forte impression. Celui-ci résuma son émotion par une formule admirablement gaullienne : « Cette jeune personne a une simplicité de bon aloi. ».
Bardot, c'est mon pays rêvé, idéal, accompli. Elle le résume totalement. Tout son être irradie la France : sa nuque droite, son cou mobile, son regard de défi tendre, ses lèvres gonflées, ses seins dressés, son élégant joufflu que divise une raie d'ambre et d'ombre, bien fait pour que la caméra de Jean-Luc Godard s'y attarde lentement, et toute son incarnation radicalement offerte et soustraite, désirable et honorable. La France de Bardot, c'est : « Faites la moue et la guerre ! ». C'est le pays du singulier pluriel, où l'unique est sa propriété, où la solitude est un peuple, où la multitude est un couple. C'est le pays de Michel de Montaigne, qui dit « je » quand il se couche, des adolescents rêveurs qui disent « moi » quand ils se touchent, le pays où Dieu s'amuse qu'on le réfute. C'est le pays des individus irréductibles et des anonymes qui se sentent fameux. C'est le pays des carrés qui s'additionnent à la ronde pour dessiner un cercle. La France n'existe pas : comme Bardot, elle veut être vue et désirée, puis disparaître et se recomposer plus loin  ; comme elle et comme l'eau, qui échappe à l'étreinte, elle fuit la contrainte et le repos.





C'est ici que Bardot vous observe !