dimanche 25 octobre 2009

Le rouge aux joues et la pourpre cardinalice

Il me plaît de réunir trois hommes selon mon cœur : le Cardinal de Bernis (1715-1794) et Roger Vailland (1907-1965) d'abord. Celui-ci écrivit un superbe éloge de celui-là ; je pense que le premier aurait fort apprécié la conversation du second. Tous deux se fussent d'ailleurs retrouvés chez Casanova. Le cardinal fut de ses intimes, Vailland, de ses admirateurs. L'un et l'autre proclamèrent leur amour de l'Italie. Stendhal (1783-1842), autre puissante et constante admiration de Roger Vailland, italien de cœur, a ressenti le souvenir laissé par le prélat : «On parle encore à Rome du cardinal de Bernis […]. C'est que ce cardinal était magnifique et poli […].Le cardinal de B. soupe avec Casanova à Venise, et lui enlève sa maîtresse.[…]» (Promenades dans Rome : un cardinal en 1829).

Bernis, encore jeune, sollicite un poste auprès d'un influent homme d'église. Ce dernier, fort mécontent, lui répond : «De mon vivant, jamais !». Alors, de Bernis, en s'esquivant : «J'attendrai donc !»

Voici, à son sujet, la fin du témoignage de Mme du Hausset, femme de chambre de Mme de Pompadour :
«Après un exil de six ans qu'il soutint avec dignité, le cardinal fut nommé par Louis XV ambassadeur de France à Rome, et protecteur des églises de France dans cette cour. En 1791, il reçut dans son palais les princesses, tantes de Louis XVI, qui cherchaient un asile contre la tempête révolutionnaire.
Jusque-là le cardinal avait fait les honneurs de son pays avec une grande magnificence, et surtout avec une grâce, une politesse, une aménité rares. Dépouillé tout à coup de ses abbayes par des décrets, et de son archevêché par le refus de prêter un serment que sa conscience ne lui permettait pas, il perdit 400 OOO livres de rente et le noble plaisir d'en donner la moitié. D'une si haute fortune, M. de Bernis tomba dans un état voisin de l'indigence, et s'y résigna sans murmure. Mais, à la demande de son ami, le chevalier Azzara, la cour d'Espagne lui fit une forte pension qui satisfit à tous ses besoins, et même au plus pressant, au besoin d'aider les malheureux.»

Mais nous reviendrons sur ces trois gaillards, grâce auxquels la vie paraît moins morose, et le ciel moins bas.

Document : portrait de Stendhal en 1835 par Louis Ducis. Fonds Bucci, Bibliothèque Sormani, Milan.





52 commentaires:

Corinne a dit…

Fréquentable, certes. Il avait surtout l'art de choisir ses fréquentations votre cardinal ! Un vrai mondain, esthète, jouisseur et opportuniste. Mais en bon esthète, il a su donner aussi de son temps et de son argent pour les belles causes. Un sacré bonhomme !
J'espère avoir bientôt l'occasion d'un petit périple en Italie du côté de Ravenne.

Patrick Mandon a dit…

Chère Corinne, je tiens «mon» cardinal pour un homme exceptionnel. Il possédait ce qu'il faut de sang-froid, d'esprit, de courage et d'abnégation. Il aima certes «les plaisirs et les jours», le faste et la bonne compagnie. Qui le lui reprochera ? Pas moi, assurément. Ses mémoires sont un ravissement pour l'intelligence et donnent le goût du bonheur, alors même qu'on craignait de le perdre à jamais.

Corinne a dit…

Cher Patrick, ce n'était pas un reproche ! Je me disais simplement qu'en tant qu'humble roturière je n'aurais pas eu le loisir de croiser sa route, mais vous y remèdiez !

Patrick Mandon a dit…

Mais Corinne aux cheveux d'encre, imaginez-vous qu'un prélat avec de si belles manières, d'un goût si sûr, aimant la beauté sous toutes ses formes, imaginez-vous que, vous croisant, il ne se fût retourné sur vous ? Et, vous ayant entendu lui dire ces choses d'esprit, qui pétillent et crépitent partout où vous passez, croyez-vous qu'il ne vous eût point aussitôt conviée à sa table, l'une des plus courues de Rome, celles où se pressait tout ce que l'Europe comptait d'intelligences et de galanteries. C'est vous qui me faites le plaisir de séjourner ici ; j'en suis rouge de confusion, et la pourpre cardinalice gagne mes joues, mon menton, la base de mon cou, mes mains…

nadia a dit…

Dans votre trio, c'est Vailland que je préfère. Pour le détrôner, il n'eut pas fallu moins que Laclos... Vailland donc, engagé, résistant, désinvolte, tourmenté, hédoniste, libertin et dandy. Tout ce que j'aime à la vérité.

Patrick Mandon a dit…

Ah,Nadia, le cardinal est d'exception, vraiment ! D'ailleurs, Roger V. lui a rendu un bel hommage. Il le voit comme «un roi de lui-même», il lui reconnaît les qualités d'intelligence dont nous parlions, bien sûr, mais il se plaît à dire également qu'il est bienveillant, aimable, bon. Et Stendhal ! Quelle conversation, quelle inlassable curiosité des êtres et des choses ! Quel ami ! Courir avec lui dans les rues de Rome et sur les chemins d'Italie !

Emilie a dit…

Le Cardinal, poète :

Sur l'amour de la patrie

Ainsi dans tous les tempsl'intérêt domestique
A balancé le poids de la cause publique.

Amour de la justice, amour digne de nous,
Embrasez les mortels, croissez, étendez-vous ;
Consumez, renversez ces indignes barrières,
Ces angles meurtriers qui bordent les frontières,
Ces remparts tortueux, et ces globes de fer
Qui vomissent sur nous les flammes de l'enfer.
Faut-il que nos fureurs nous rendent nécessaires
Les glaives que forgea l'audace de nos pères ?
Faut-il toujours attendre ou craindre des revers,
Et gémir sur le bord de nos tombeaux ouverts ?

Ô moeurs du siècle d'or, ô chimères aimables !
Ne saurons-nous jamais réaliser vos fables ?
Et ne connaîtrons-nous que l'art infructueux
De peindre la vertu sans être vertueux ?

Patrick Mandon a dit…

Oui, chère Émilie, il a vanté sa patrie, même si le mot n'a pas encore le sens
qu'on lui donnera un peu plus tard. Mais décidément, cet homme est étonnant. Il y a du romantique en lui, mais gouverné toujours par un esprit classique. Ce passage de ses Mémoires évoquent un peu Jean-Jacques Rousseau, mais débarrassé de sentimentalisme :
«Le monde me voyait pauvre et gai dans la disgrâce, sans humiliation, cherchant des amis et dédaignant les protecteurs, sans fortune et ne prenant aucun moyen
pour en acquérir. On me crut le plus heureux homme du monde ; on attribua à mon tempérament ce qui était l'effet de mon courage. Je suis né sensible à l'excès. Ma situation m'humiliait, j'en dévorais l'amertume ; mais je savais bien qu'un visage triste intéresse peu de temps et fatigue bientôt, j'eus donc la force de garder mes chagrins pour moi, et de faire briller aux yeux des
autres mon imagination et ma gaîté.»

Patrick Mandon a dit…

Vous avez atteint, cet après-midi, le seuil des 2000 visiteurs-admirateurs ! Bravo, mesdames !

Corinne a dit…

Patrick, rassurez-nous : après la pourpre allez-vous aussi endosser l'habit ? Nous serions bien peinées de vous voir entrer dans les ordres.
Mais le port de la robe n'a rien enlevé au cardinal, il la portait haute, autant que son amour pour la patrie, conquérant !

Patrick Mandon a dit…

Endosser l'habit, Corinne ? Figurez-vous que l'un de mes maîtres, professeur de latin et de philosophie au collège S., où j'étais élève, homme d'une vaste culture, beau comme un romain de l'âge classique, prêtre courtisé, ayant résisté à toutes les tentations, vit toujours. Dans son modeste logis, deux portraits : celui du philosophe Bergson, et celui de Teilhard de Chardin, objets de sa constante admiration.
Alors, l'habit ? Je ne le crois pas. Lorsque, lassé des plaisirs du monde, voûté, fourbu, petit guerrier vaincu, le cœur usé, les muscles fondus en une abominable ptose, j'abandonnerai la partie, je trouverai bien une petite cabane, noyée de brume et de mélancolie où je me retirerai avec mon beau chien loup, silencieux et souple. Je refuserai les tisanes et les chaussons, je porterai toujours des bottines de cuir fin et des cachemires troués. Si vous venez me voir, je vous montrerai des photographies d'un jeune homme aux yeux noirs et à la chevelure de geai. Vous aurez alors un mot cruel sur les effets de l'âge, j'abonderai dans votre sens.
Un jour d'hiver, moi qui aime tant être saisi par l'acier de l'eau froide, je nagerai loin dans le delta…

Corinne a dit…

Patrick, je vous aurais dit au contraire tout le charme que je trouve à vos cheveux blanchis, comme à ces paysages enneigés aux contours adoucis, irradiés d'une belle lumière ; que les hommes gagnent, l'âge avançant, souvent en séduction, bien plus que les femmes qui perdent beaucoup de leurs attraits aux yeux de ces messieurs, et c'est sans doute ce qui les rend parfois cruelles. Si malgré cela vous plongez, je vous suis.

Emilie a dit…

Corinne, mon cousin ne réagit pas, je m'inquiète... Je crains qu'à lire votre dernier message, le sang lui montant aux joues puis à la tête, il n'ait défailli, évanoui de bonheur !

Emilie a dit…

Toujours rien, j'appelle le SAMU ?

Emilie a dit…

PAAAAATRIIIICK !

Corinne a dit…

Emilie, je m'inquiète moi aussi.. Plongeons ! Ou imitons le cri du doux peignoir en cachemire qui attend sur la berge que nous l'en enveloppions.

Emilie a dit…

Le cri de la soie et... le parfum de la tisane de verveine que je lui ai préparée ! Plonger ( et tout nu!) dans l'eau froide comme un jeune homme,pour vous épater! Il ne recule devant rien pour vous séduire !

Emilie a dit…

Dites,le héros nous fait le coup du record de plongée en apnée ou quoi ?

Anonyme a dit…

Peut-être est-il mort de honte?

Emilie a dit…

J'ai apporté un caleçon.

Patriiick !

nadia a dit…

Vous n'y êtes pas, quand on plonge dans le delta, le temps s'abolit. On dit qu'il vaut tous les elixirs de jouvence. Laissez le reprendre son souffle, vous le retrouvez intemporel, chères amies, tel que vous l'aimez, tel qu'en lui même !

Corinne a dit…

Nadia, vous nous rassurez ! Sinon Emilie, rengainez la verveine mais gardons prudemment en dernier secours le musc, le santal et les bas de soie dans les cuissardes...

Emilie a dit…

Mais essouflé !

Emilie a dit…

Je répondais à Nadia.Nous sommes trois à l'attendre. Je maintiens tout de même la tisane au chaud !

nadia a dit…

Les trois Grâces, vous connaissez ? A moins que nous ne soyions les trois Parques...

Emilie a dit…

Trois groupies avérées, mais combien d'admiratrices silencieuses, transies, tapies dans l'ombre du net !

Patrick Mandon a dit…

Mesdames, me voici. J'avais nagé au loin, je voulais, non pas disparaître encore, mais me confronter à l'eau glacée, cet effroi consenti auquel j'adore soumettre, parfois, mon corps. Il m'est arrivé, sortant d'une eau à 7°-8°, de me sentir comme en lévitation (rien à voir avec Elisabeth). Il y a, dans l'eau glacée, comme une épreuve de force.
Mais j'approche de la berge et je vous aperçois : des cuissardes, des yeux noirs, des cheveux d'encre, et une tisane dans la main d'un superbe peste au regard d'ironie brûlante…
Je vous remercie de votre intérêt pour un athlétique pré-vieillard…

Patrick Mandon a dit…

Alors, voilà bien les dames ! elles vous font de grands gestes de la main, depuis la berge, elles laissent aimablement le vent soulever leurs jupes, elles sautent à pieds joints avec leurs cuissardes, et quand le malheureux pré-retraité, frigorifié, hagard, les membres engourdis par un long séjour dans l'eau glacée, plus nu qu'Adam, et bien plus grotesque dans son désarroi d'homme-glaçon (mais bien bâti !), il constate que les affriolantes créatures qui lui promettaient chaleur et réconfort ont disparu, emportant même ses vêtements !

Emilie a dit…

Mais c'est qu'elles ont pris peur, lorsqu'elles ont vu sortir de l'eau cette créature transie et grimaçant de froid, les cheveux collés au visage et tout le reste rétréci et rabougri par les 7 degrés de la baignade !C'est le cas de le dire :ça refroidit les ardeurs et on range les accessoires, ni vu, ni connu !

Corinne a dit…

Non, non, nous sommes là, à vous épier en douce, cachées derrière un chêne encore bien vert ! Vous revoici donc, sauvé des eaux ! Nadia nous avait métamorphosées en Parques, par je ne sais quelle grâce nous revoilà Muses.

Patrick Mandon a dit…

Les chênes verts ! rendons justice à leurs glands…
Chère Corinne, des trois Parques, vous fûtes la plus attentive à mon sort, la plus attentionnée, et celle qui, se souvenant de mes préférences, vint en cuissardes et en bas noirs. Je saurai m'en souvenir quand viendra l'heure de songer à mon testament.
La prochaine fois, c'est à voix basse, dans le creux de l'oreille, que je vous parlerai des aventures de mon cardinal et de Casanova à Venise. Vous allez adorer…

Emilie a dit…

Nadia, déçue, a perdu connaissance !

Emilie a dit…

Et voilà qu'il distribue bons points et récompenses !

Corinne a dit…

Emilie, c'est l'effet de votre verveine ! Je ne m'en plains pas, mais n'ayez crainte, ça passera.

Patrick Mandon a dit…

Émilie :«tout le reste rétréci et rabougri par les 7 degrés de la baignade»
Oui, mais, tout ce reste, grâce à la chaleur humaine, retrouvera les aimables proportions qu'on lui connaît… Je parle de chaleur humaine, autrement dit, je m'éloigne de vous, ma peste préférée.

Emilie a dit…

Ma chère Corinne, je crains seulement pour mon cousin que vous ne lui fassiez perdre la tête ! A son âge,ces folies, est-ce bien raisonnable ?

nadia a dit…

Un très bref étourdissement chère Emilie, ces jeux de cache-cache derrière des chênes verts ne me valent rien. Je retourne à mon activité favorite, je coupe le fil, je recueille le souffle.

Patrick Mandon a dit…

Ton rire est comme un tourbillon de feuilles mortes

Le vent passe en les branches mortes
Comme ma pensée en les livres,
Et je suis là, sans voix, sans rien,
Et ma chambre s’emplit de ma fenêtre ouverte.

En promenades, en repos, en regards
Pour de l’ombre ou de la lumière
Ma vie s’en va, avec celle des autres.

Le soir vient, sans voix, sans rien.
Je reste là, me cherchant un désir, un plaisir ;
Et, vain, je n’ai qu’à m’étonner d’avoir eu à subir
Ma douleur, comme un peu de soleil dans l’eau froide.

Paul Eluard
(Pour vivre ici)

Emilie a dit…

Cousin,pardonnez-moi d'évoquer un souvenir désopilant pour moi, et qui l'est beaucoup moins pour votre ami, mais Edouard de Gay avait dit la même chose !Et son glorieux "mille tre" était bien loin de la réalité, plutôt piteuse, :10,03, en toutes circonstances, par temps chaud ou froid !

Emilie a dit…

10,03 :il s'agit de centimètres bien sûr, bien que cela puisse tout aussi bien convenir... en degrés !

Patrick Mandon a dit…

Ma cousine, je m'étonne de vous voir réveiller ce souvenir, qui n''a révélé que votre propension au mensonge et votre effrontée dissimulation des plaisirs que vous prenez aux choses de la chair.
Je vous ai dit que je connais parfaitement mon ami Edouard. Nous nous sommes trouvés, lui et moi, souvent ensemble, dans des situations… disons aimables. Il nous est arrivé de nous retrouver côte à côte, dans le plus simple appareil, en galante compagnie.
Alors, laissez-moi vous dire, ma cousine, que s'il n'a pu vous présenter que 10,03, c'est que vous me l'aviez transformé en glaçon. Cela ne m'étonne point d'ailleurs : je tiens de l'un de vos palefreniers, que vos maladresses et votre pudeur affectée avaient changé son brochet en gardon !

Emilie a dit…

Un brochet ?!!! Un thon plutôt !

Patrick Mandon a dit…

Brochet, thon, peu importe : vous auriez pu, si vous y aviez mis un peu d'allant et d'imagination, avoir à votre disposition, un poisson de belle taille, vous n'avez obtenu qu'une garniture d'aquarium de salon.

nadia a dit…

Laissez là vos comparaisons piscicoles et apprécions comme il convient ce si joli vers "Ton rire est comme un tourbillon de feuilles mortes"... Délicieux et nostalgique. On ferme les yeux, on est déjà dans le delta.

Corinne a dit…

Emilie, pour calmer vos inquiétudes au sujet de la tête de votre cousin, j'ai intégré le club des membres. Afin d'éviter à Patrick des torticolis, j'y ai donc mis mon profil de face.

Patrick Mandon a dit…

Chère Corinne, je salue votre arrivée parmi les membres de notre club. Et je vous remercie de ce geste d'intérêt et d'encouragement.

Patrick Mandon a dit…

Note supplémentaire à Corinne : je m'en réjouis d'autant plus qu'il s'effectue avec un mot d'esprit.

nadia a dit…

Chère Corinne, je pensais que vous étiez "membre" depuis longtemps !
A propos Patrick, on n'entend guère le membre Alice... Je sais bien que vous n'avez pas de pouvoir sur elle, mais vous pourriez aimablement lui suggérer de se faire un peu plus présente. Emilie et moi allons croire qu'elle s'est autodissoute comme le sucre dans l'eau.

Patrick Mandon a dit…

Nadia, le sucre, en effet, se dissout dans l'eau. Ce faisant, si le sucre disparaît, le liquide demeure inchangée dans son apparence. Mais son goût prend une suavité qui fait tout le bonheur de celui étanche sa soif…

Patrick Mandon a dit…

le liquide demeure inchangÉ

nadia a dit…

La belle affaire, votre soif est peut être étanchée (encore que, l'abus de sirop nuit), mais nous tirons la langue sur le bord de la route. Il est temps que vous nous passiez la gourde.

Patrick Mandon a dit…

Nadia !!!