mardi 1 septembre 2009

Les voyages d'une européenne : Nadia à Bucarest














Nadia Moscovici, c'est le furet de l'Europe : elle est passée par Vienne, elle repassera par Venise, on la signale à Budapest mais on l'a vue à Riga (
L'européenne délaissée). Avant-hier, elle était encore à Prague, hier à Bucarest. De cette dernière, elle nous a ramené le récit que vous allez lire, illustré de ses propres photographies. Qu'est-ce donc qu'un bon texte ? Quelque chose, sans doute, qui tient du fluide magique, de la vapeur de philtre ancien, qui, loin d'enténébrer l'esprit, ravive au contraire sa faculté d'émerveillement et l'entraîne dans la valse lente d'une mémoire généreuse. Voici, convoqués, les peuples souvent martyrisés par l'Histoire, réunis dans une brillante parade. Voici que se lève le rideau sur Bucarest, pièce en quelques actes d'amour et de souvenir, par Nadia, l'infatigable européenne aux semelles de vent…


Au risque de vous décevoir, je dirais que Bucarest
est une ville qu’on ne visite pas et dont on ne sait pas parler puisqu’elle n’intéresse plus personne depuis Paul Mo
rand. On y est si loin du conformisme touristiquement correct et des extases stéréotypées. Elle n’a pas d’unité, pas de grands monuments qui frappent l’imagination, un centre incertain éclaté entre les massacres urbains de Ceausescu et le peu sauvé de la ville d’avant-guerre.
Tout le monde vous le dira, le « petit Paris » des Balkans a disparu, Morand n’a plus son rond de serviette chez Capsa, la Princessse Bibesco ne remonte plus la calea Victoriei en grand équipage conduit par un cocher russe castré (du moins la tradition l’affirme), en compagnie d’élégantes ou de messieurs à chapeaux claques pour illuminer -en français bien sûr- les salons littéraires. Il a s
ombré sous la déferlante conjuguée des cités radieuses du pauvre mâtinées d’architecture stalinienne et les projets démentiels du « Danube de la pensée » qui ont détruit les quartiers anciens et charmeurs, les églises baroques, les synagogues et les maisons art-déco édifiées par des architectes formés à Paris, dignes d’Alphand ou Haussmann. Un cancer de chantiers et de terrains vagues envahis de détritus, parcourus de chaussées défoncées et de chiens errants, couronné par la vilaine pièce montée du palais du peuple, voilà ce que vous décriront les rares visiteurs et les amateurs de clichés sinistres. La vingt cinquième heure appliquée à une ville, celle qui vient après la dernière quand tout espoir a disparu. Quand l’arrogance inouïe des nouveaux riches répond à la misère noire des quartiers tsiganes et au désespoir des retraités qui ne peuvent pas joindre les deux bouts.
Tout le contraire de Paris, Rome, Londres ou Prague, ces villes luxueuses par excellence, du vrai luxe qui ne s’achète ni ne se voit, cette concentration unique du beau. Tout le monde y est allé, et ceux qui n’y ont jama
is mis les pieds les connaissent. Elles appartiennent à ce monde évident de la sensibilité européenne. Les périphrases laborieuses et les jugement éculés permettent de s’assurer que l’héritage est intact, mais n’est-il pas délicieux de parler de sujets rebattus quand on est en territoire connu ? Il serait à coup sûr très triste le jour où il y aurait quelque chose de nouveau à dire sur Venise.
Osons le paradoxe et disons, tant mieux pour Bucarest. A contre-courant des idées reçues, rendons lui justice. Blindez-vous contre les omissions et la langue de bois. Ouvrez vos yeux et vos oreilles, faites taire les
préjugés, bref ayez l’esprit aventureux. C’est une ville pour fouineur, pour promeneur contemplatif, pour grapilleur de sensations, de poésie et d’humanité imprévisible.
Alors, vous plongerez dans de grandes avenues bétonnées à de savoureux morceaux de province, d’un boulevard gorgé de voitures à une rue-oasis, sensuellement assoupie, où les gens jouent aux cartes, de tas de poubelles à une petite église dissimulée, délicate et adorable, bourrée d’icônes, de bougies frémissantes et de prières psalmodiées. Le «monde d’avant» a été inventé pour Bucarest. Les maisons couleur pastel datent des années vingt, le temps les a malmenées, mais la végétation les embellit. Un monde oublié, fait pour les chats, l’horticulture, l’élevage des poules, les grillades, la couture, la mécanique appliquée, l’étude comparée des vertus du vin, la contemplation, les palabres et surtout la sieste. Le jour, ces strazi (petites rues) raisonnent de trocs, négoces et jeux de hasard, le soir on palabre au coin des ruelles assis au bord du trottoir, le long de maisons néo-baroques fatiguées, au lyrisme légèrement pompeux, cernées de balcons en dentelle de fonte et de marquises voluptueuses. Toute la nonchalance roumaine est dans ces quartiers inconnus, où le dernier touriste s’est perdu et n’a ja
mais été revu, parce qu’il avait découvert le paradis sur terre.
Vous dénicherez sans même les chercher, surtout sans les chercher, des parcs rétros et des jardins romantiques où les Bucarestois rêvent et prennent le soleil en lisant près de bustes hiératiques, de vieilles balançoires et de joueurs d’échecs. Ils ont le parfum désuet de nos années cinquante, des amoureux de Doisneau, des landaus chromés et dodus, des photos de famille en noir et blanc. Des cimetières truculents et tendres. Des marchés, des bazars, des auberges à narguilé, des caravansérails.
Bucarest se force à faire l’occidentale, mais l’Orient n’est jamais loin. Elle est européenne, mais aussi byzantine et slave. C’est une danubienne qui se laisse aller dans sa volupté urbaine. Les Turcs, les Juifs, les Hongrois, les Arméniens, les Allemands, les Grecs, les Tziganes n’ont cessé de la façonner. Ils parlent une langue belle et sensuelle, un latin qu’ils ont truffé de leurs propres mots. Les roumaines ont des airs de princesse orientale, avec leur peau mate, leurs yeux noirs en amande et leu
rs pommettes hautes. Ensemble, ils ont inventé un style unique, le Brancovean, synthèse d’orient, de culture roumaine et de renaissance baroque tardive. Il s’exprime dans la dentelle de pierre libre et lascive, les balustrades ajourées, les loggias aux colonnades torsadées et les encadrements de fenêtres à arcades trilobées. Une allégorie à l’Europe que j’aime.
Celle que je n’aime pas s’est aussi rappelée à mon mauvais souvenir. A chacun de mes retours, je vais voir la maison. En 1943, une famille vivait au 23 strada Rozmarin, dans l’ancien quartier juif près du boulevard Marasesti. Une grosse maison jaune avec des fenêtres en ogive, des portes-fenêtres à petits carreaux, une « pergola franceze » et un jardin planté de hêtres. Je sais que le salon était vert pâle e
t abritait un gros poêle allemand couvert de carreaux bleus et blancs peints à la main. Je dis bonjour aux petits fantômes tremblotants qui jouent à la balançoire, et je reprends mon avion.
La maison a disparu. A la place s’élève un de ces champignons construit à la hâte, sans âme, comme on en voit partout, plein de bars à l’américaine, d’écrans plasma et de canapés en cuir pleine peau. Pour achever l
e massacre, la rue a aussi changé de nom. Les romarins sont coupés, le général Ion Dragalina, que j’imagine fort bien en Alcazar de pacotille version carpatique, a désormais sa rue. Mes petits fantômes n’ont plus que mes souvenirs pour ne pas mourir tout à fait. Parfois, Bucarest porte bien mal son nom : «Bucur esti», la ville de la joie.

Nadia Moscovici


Photographies Nadia Moscovici : en haut, un tailleur-sculpteur de pierre tombale ; ci-dessous, stavropoleos ; en bas, la chapelle bucur

13 commentaires:

Patrick Mandon a dit…

Pour moi, un enchantement ! Tout ce que j'aime ! Très belle ballade dans une partie de notre mémoire européenne, avec un dernier paragraphe extrêmement délicat, émouvant, juste.

Emilie a dit…

Quel beau texte, Nadia !
J'imagine ce que vous avez dû éprouver lorsque vous avez constaté la disparition de la maison. La rupture de la chaîne des souvenirs, la détresse, les coups au coeur, la certitude qu'il ne vous restera même pas cela, ce lieu de pélerinage où chaque année vous veniez renouer vos liens, respirer un peu de votre enfance, communier avec vos "ombres chères".
Mais pudiquement, vous avez fait silence sur cet effrayant,cet éperdu vacarme de l'âme, qui est là pourtant, au-delà des mots.

nadia a dit…

A dire vrai, chère Emilie, il ne reste rien. Vraiment plus rien. Les shtetls ont tous disparus, le yiddish sera bientôt une langue morte et les vieilles maisons de Bucarest résistent mais finiront par perdre leur combat contre le temps.
Quand les Roumains auront tous un ipod à la place du cerveau, plus personne ne saura ce que voulait dire la douceur de vivre dans un pays qui avait pourtant reçu un avant-goût de paradis en partage.
Mais vous savez mieux que personne, je crois, ce que je veux dire là.

Anonyme a dit…

On sent bien qu'elle ne se livre pas facilement cette ville. Je ne pense pas que j'y aurais vu ce que vous nous donnez à voir. Mais toutefois l'aspect méditerranéen me semble familier. Il est douloureux de perdre nos repères, toujours, mais ensuite on apprend à utiliser les étoiles ou à naviguer à vue avec nos souvenirs.

Bises Nadia

corinne

nadia a dit…

Le propre des villes atypiques comme Bucarest, c'est que chacun y met ce qu'il veut chère Corinne. Pour moi, c'est toujours nostalgico-monde d'avant. Une plongée dans un univers qu'on ne trouve plus que très exceptionnellement en France. Pour trouver une radio classique musicale, il faut tourner le bouton sur Vladivostock. Ce genre de détails me ravit positivement. Mais j'admets volontiers que je dois être la seule.
A mes yeux la Roumanie se rattache plus au monde balkanique et oriental que méditerranéen... Quant aux souvenirs et aux repères, vous avez raison bien sûr, mais certains nous ont bien aidées à devoir nous contenter de naviguer à vue. Parole d'étoile...

Patrick Mandon a dit…

Nadia, oui, sans connaître la ville, il me semble que Bucarest est du monde balkanique, et qu'il y a de l'Orient en elle. C'est d'ailleurs ce qui fait tout le charme de cette partie lointaine de l'Europe. Nous sentons bien les hésitations, le balancement des mondes, des peuples, des civilisations.
Cela dit, il est incontestable que l'empreinte latine y est profonde. Quand on est sur les hauteurs de Budapest, on découvre le Danube, puis la ville, et, derrière un horizon qui paraît immense. Quelque chose d'étrange… Une manière d'Orient énorme. La ville fut occupée par l'empire ottoman, qui voulut la briser, lui arracher ses racines chrétiennes, mais lui légua de belles et bonnes choses, une certain art de vivre. Ah Nadia, votre Bucarest n'attend plus que moi.

nadia a dit…

Alors de grâce ne la jugez pas sur votre première impression, évitez l'horrible bulevardul Unirii qui mène au monstre bétonné. Remontez l'artère historique, la calea victoriei. Sur la droite ne ratez pas la délicieuse église stavropoleos, c'est ma préférée, une merveille brancovean. Le sanctuaire est vraiment magique. Prenez un verre juste en face au carul cu bere, un mélange de taverne bavaroise et de néogothique anglais pour l'ambiance fabuleuse de la Bucuresti de la fin du XIXème siècle.
Pour retrouver la ville d'avant, il vous faudra aller dans le cartierul Dorobanti, en haut de la calea près de l'arc de Triomphe. C'est éclectique, reposant et magnifique. Plus modestes mais tout aussi charmantes, les rues entre le parcul Cismigiu (le plus beau, le plus central, le plus romantique, idéal pour souffler, lire et contempler) et la gare du Nord. Ce sont mes préférées, elles s'apellent Popa tatu, Berzei ou Vulcanescu. Désolée pour ce catalogue, c'est précisément ce que je voulais éviter dans mon petit billet, mais il faut parfois appeler un itinéraire un itinéraire. Septembre est idéal. Les Roumains sont fous de tout ce qui français, ils se mettront en quatre pour vous. Enfin, ils se mettaient. Une nouvelle Roumanie qui ne me plait guère se met hélas en place sournoisement dans le sillon des quatre quatre à vitres fumées que vous croiserez partout...

Patrick Mandon a dit…

Dulceromanca, il y a deux femmes en vous, comme on disait dans les magazines féminins, naguère. Les deux sont gracieuses, et malicieuses, et sensibles. J'aime aussi beaucoup la coiffure, modelée différemment. Il n'y a que des jolies femmes parmi les abonnées fidèles de ce blog. Et toutes de belles plumes !
Dès que j'ai un moment, je replace ici les lettres de et à la marquise de Beauregard, agrémentées de quelques dessins «pas piqués des hannetons»…
Feuilleton de l'été elles furent, feuilleton de l'automne elles seront !

nadia a dit…

Ciel, je ne voulais que changer ma photo, pas me dédoubler ! Et je ne sais plus comment supprimer cet encombrant clône. Toute aide sera la bienvenue, sans oublier que je suis une vraie truffe informatique...

Emilie a dit…

Il y a deux femmes en Nadia, deux Emilie en moi, je suppose qu'Alice est double elle aussi ???? Vous pouvez lui dire de retirer ses lunettes ?

Patrick Mandon a dit…

Nadia, j'ai retiré une photographie, mais je pense que c'est vous qui pouvez maintenant agir, en remplaçant votre photographie initiale par la nouvelle, dans la fenêtre Devenir membre de tous les garçons…, sans toucher au reste. Quanf vous serez dans la fenêtre Devenir membre, cliquez dans modifier votre profil.

Émilie, ma chère Buda peste, si vous voulez qu'Alice retire ses lunettes, il faut le lui demander. Et je ne suis pas certain qu'elle y consente… Mais, au fait, pourquoi ne nous montrez-vous pas tout votre visage ? Sans doute pour les mêmes raisons qu'elle ! Vous nous dites qu'il y a deux femmes en vous, fort bien ! Je n'ai pas fini de souffrir !

Patrick Mandon a dit…

Nadia, voilà, c'est fait, j'ai «bloqué» la première Nadia ! Il ne reste plus que la seconde. Nous les aimions l'une et l'autre.

nadia a dit…

Merci cher Patrick. Comme je n'arrivais pas à lui faire un sort, je vous ai laissé lui porter le coup fatal !