dimanche 21 mai 2017

Catholique, apostolique et romain… et denisien


Dix minutes de la France d'avant, dix minutes qui semblent venir d'un autre monde, d'une exoplanète, dix minutes pendant lesquelles un personnage raisonnablement délirant, culturellement accompli, maître de lui-même comme de son univers, offre à la délicieuse Denise Glaser le spectacle de son extravagance très contrôlée, de sa provocante supériorité. Tout cela paraît si loin : qui pourrait-on mettre à la place de la belle Denise, et qui à la place de Salvador Dali ? Quelle chaîne de télévision pourrait concevoir une telle émision, consentir seulement à sa diffusion ?
Quand j'étais un adolescent, j'aimais beaucoup Denise Glaser. À présent je ne suis plus un adolescent, j'aime toujours autant Denise. Elle incarne l'élégance des femmes françaises, leur esprit de curiosité, leur subtile audace. Denise fut écartée des plateaux de télévision par une coalition banale d'imbéciles et de pleutres. Elle est morte oubliée, après quelques années de mélancolie tranquille. Moi aussi, je suis mélancolique, et moi aussi je mourrai. C'était mieux avant, et moi aussi j'étais mieux avant.
Au reste, j'ai toujours été mieux avant.




Si le lien ne fonctionne pas, allez à cette adresse, elle vous conduit à dix minutes de jouissance égoïste :

http://www.ina.fr/video/I04197090

Sur Denise Glaser : Denise     Deux femmes

vendredi 5 mai 2017

Faites vos jeux !

Faites vos jeux, en effet, pour que M. Macron, la créature de Hollande, puisse rafler la mise. Il a réussi son coup, le Bobonaparte de l'Amiénois ! Il convient de saluer son coup d'état tranquille : en quelques mois, il nous aura débarrassé de ce qui flottait encore de la médiocrité socialiste, et il aura pris dans ses filets le menu fretin comme les gros poissons paresseux du fleuve politicien. Hier, l'ineffable Manuel Valls, toreador pour salle de bain, arrogant et dominateur quand il est entouré de garde du corps, contrit et modeste dès qu'il est seul, petit bonhomme dans tous ses états qui se voudrait homme d'État, Manuel Valls, donc, l'avait chassé, avec cet air ulcéré de Jupiter sur talonnettes qu'il prenait pour se pousser du col. À présent, il se déclare prêt à le servir humblement. Ils iront nombreux à Canossa : la génuflexion les fait encore paraître plus grands qu'ils ne sont ! Grâce à lui, les extrémistes du centre-droit et les léninistes du centre-gauche, tous augmentés des girouettes émotives, auront connu une nouvelle jeunesse. Il est jeune, ils sont vieux et il les prolonge un peu ; il virevolte, ils bougent encore.
Emmanuel Macron les aura humiliés, c'est à dire qu'il aura soulevé le rideau de scène, qui dissimulait leurs ficelles de coulisse. Un jour, il faudra analyser ce phénomène français.
Il faudra aussi revenir sur l'écœurante propagande de la France dominante, avec ses alliés de circonstance, journalistes, intermédiaires divers, « intellectuels organiques d'État » ; cette propagande s'est mise, comme naturellement, par soumission naturelle à ce qui la récompensera selon ses vœux, au service de M. Macron. Celui-ci la soumet, d'ailleurs, avec cet air angélique et triomphant des séducteurs de petite envergure, qui connaissent par avance et par expérience le point faible de leur proie. L'acmé de ces manifestations d'allégeance restera sans doute l'accueil réservé par Mme Ernotte, patronne de la télévision publique, aux deux candidats, avant leur affrontement devant les caméras. La scène eut lieu à l'extérieur du studio, qui allait accueillir leur ultime rencontre avant le vote des français. Mme Le Pen est saluée courtoisement d'une poignée de main par Delphine Ernotte, puis pénètre dans les locaux. Arrivent M. Macron et son épouse. Mme Ernotte serre la main du prétendant, puis, se présentant devant Brigitte Macron, l'embrasse, affirmant ainsi non seulement une forme d'intimité, mais encore de connivence et d'allégeance. Même si les deux femmes se connaissaient suffisamment pour s'autoriser cette privauté, on pouvait s'attendre à une retenue dans cette circonstance. J'ai vécu en direct cette séquence avec stupeur : ces gens s'autorisent absolument tout. Ils ont la morgue de certains personnages de l'Ancien régime, ils jouissent de privilèges plus grands encore, et sans contrôle, mais ils n'en ont pas la légitimité, ni la simple noblesse sinon d'origine, tout au moins d'allure.
Je ne voterai pas pour Marine Le Pen : des « fidélités », à la fois heureuses et encombrantes, à des épisodes de ma jeunesse et à des personnes estimables me l'interdisent, mais je comprends que d'autres le fassent. et je me sens solidaire de ce peuple des oubliés, qui a trouvé dans les discours de Mme Le Pen un réconfort passager. Les socialistes de pouvoir, constamment à la recherche d'une clientèle électorale, qui leur garantira des places et des honneurs, ont délaissé le peuple, au profit des nouveaux possédants, de cette récente bourgeoisie urbaine, plus habile à dissimuler son appétit de possessions que les bon bourgeois de Flaubert, dodus et naïfs (leur ancêtre, le Bourgeois gentilhomme, a la naïveté des enfants qui s'émerveillent devant un jouet). Les socialistes de pouvoir ont également « considéré » les immigrés, ils ont cherché à rassembler sous leur bannière et à guider vers leurs bulletins de vote cette masse hésitante, voire indifférente. Pour cela, ils ont agité la menace d'un racisme agressif, qu'ils ont prétendu latent dans la société française.
Enfin, je trouve ignoble ce « mantra » des imbéciles de gauche, qui va répétant qu'il faut faire « barrage au fascisme ». Le fascisme premier, dans son origine italienne, a produit des idées et des œuvres, qui le place très au-dessus des pseudo-résistants du boulevard Saint-Germain. Le futurisme n'est certes pas le fascisme tout entier, mais il le frôle, l'inspire en partie, jusqu'à sa récupération, qu'il ne souhaitait pas nécessairement. Ce fut un mouvement culturel très nerveux, d'une grande ambition, certes dangereux dans sa volonté farouche de tout abolir de ce qui venait du monde ancien, mais passionnant et jeune à jamais. Alors, bien sûr,  frotté de politique et d'ambition totalitaire, il fut en quelque sorte « contaminé » par une idéologie, laquelle sombra dans la comédie absurde, puis dans le crime et la tragédie.
Emmanuel Macron est une énigme, dont la solution nous sera peut-être révélée, quelque jour, par une bouche d'ombre. M. Macron est un effaceur. Il installera dans ses meubles IKEA une république sans mémoire, un pays 2.0, affolé de selfies, morcelé, divisé comme jamais.
En attendant, il est là pour liquider la France, telle que je l'ai connue, telle qu'elle m'a séduit, irrité, émerveillé. M. Macron me liquidera.
Faites vos jeux, rien ne va plus !


samedi 22 avril 2017

Injoignables

- M'accorderez-vous cette danse, mademoiselle ?
- C'est quoi comme danse ?
- Une valse, la Valse des regrets.
- Non !
- Pourquoi ?
- Je regrette déjà de vous avoir répondu, vous ne voulez pas qu'en plus je regrette d'avoir dansé avec vous !

(La Valse des regrets a été composée par Johannes Brahms, vers 1865. C'est une mélodie simple, avec des accents de douceur et de mélancolie viennoises, qu'aimaient beaucoup Brahms. Louis Poterat a posé des mots sur cet air, dans les années quarante, et Georges Guétary en a fait une chanson. En 2006, Françoise Hardy a conservé l'air, mais a légèrement modifié les paroles).
La Valse des regrets : Françoise Hardy chante, Hélène Grimaud pianote…



- Mademoiselle, vous êtes assise sur des morceaux qui m'appartiennent.
- Et vous, monsieur, vous marchez sur des morceaux qui sont à moi.
- C'est pourtant vrai ! Si vous le vouliez, nous pourrions nous rejoindre.
- À quoi bon ! Il est déjà si malaisé de se rassembler !
- Vous n'avez pas tort !

Françoise Hardy murmure an compagnie d'Alain Delon, Modern Style :



La même chanson par son créateur, Jean Bart, qui se consacre désormais au théâtre :


mardi 18 avril 2017

Saint Blaise, suite : Les Pâques par une cloche

Le lien que je donne ci-dessous devrait mener à un enregistrement. Il s'agit d'un extrait des Pâques à New York, de Blaise Cendrars. Ce n'est pas le ton qu'il convient de mettre dans la diction de ce texte magnifique, j'en ai bien conscience. J'ai cherché, enregistré plusieurs versions, aucune ne m'a satisfait. Il me paraît que la difficulté d'« interprétation » trouve son origine dans la manière, le style si l'on veut, choisie par Cendrars : on y entend l'art poétique médiéval, la maîtrise strictement classique, et la plus grande modernité du siècle de la vitesse.

Pour entendre cet enregistrement, il suffit de placer le code suivant
http://ahp.li/2585537bcccbe1125b02.mp3
dans la barre d'adresses de son ordinateur. Il mène directement au fichier MP3.








lundi 17 avril 2017

Saint Blaise


C'est une chose indiscutable, aujourd'hui, et pour moi depuis toujours, Blaise Cendrars a installé l'électricité sur tout le réseau poétique. Cela ne nuit nullement à Guillaume Apollinaire, cela n'attente pas à sa grâce, à l'enchantement qu'il produit à chaque instant, mais Blaise fut le premier dans l'ordre des sorciers électriques. Quelque chose est venu avec lui, quelque chose des villes, des automobiles, des enseignes, de la rumeur ininterrompue, des rythmes neufs, de la saccade urbaine, de sa splendeur, de ses misères.
Aujourd'hui, lundi de Pâques : voici la prière qu'il adresse à un Dieu de miséricorde, une prière kaléidoscopique, une sorte de litanie précieuse (Cendrars est un raffiné). Tout est vision, surgissement, comme révélé par une rampe de lumières, un clignotement publicitaire : une forme jaillit, puis disparaît dans la pénombre, déjà remplacée par une autre, qui lui fait une rude concurrence émotionnelle. Ainsi, la face sacrifiée de Jésus suit l'obscénité misérable (le cul des prostitués). La fée électricité est une sorcière atrocement belle…
 
Blaise Cendrars

Pâques à New York

Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de votre Nom,
J’ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,
 
Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.

 
Un moine d’un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d’or

 
Dans un missel, posé sur ses genoux.
Il travaillait pieusement en s’inspirant de Vous.
 
À l’abri de l’autel, assis dans sa robe blanche,
il travaillait lentement du lundi au dimanche.

 
Les heures s’arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s’oubliait, penché sur votre portrait.

 
À vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c’était son amour

 
Ou si c’était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du monastère.

 
Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre à côté, un être triste et muet

 
Attend derrière la porte, attend que je l’appelle!
C’est Vous, c’est Dieu, c’est moi, — c’est l’Éternel.

 
Je ne Vous ai pas connu alors, — ni maintenant.
Je n’ai jamais prié quand j’étais un petit enfant.


Ce soir pourtant je pense à Vous avec effroi.
Mon âme est une veuve en deuil au pied de votre Croix;


Mon âme est une veuve en noir, — c’est votre Mère
Sans larme et sans espoir, comme l’a peinte Carrière.

 
Je connais tous les Christs qui pendent dans les musées;
Mais Vous marchez, Seigneur, ce soir à mes côtés.

 
Je descends à grands pas vers le bas de la ville,
Le dos voûté, le coeur ridé, l’esprit fébrile.

 
Votre flanc grand-ouvert est comme un grand soleil
Et vos mains tout autour palpitent d’étincelles.

 
Les vitres des maisons sont toutes pleines de sang
Et les femmes, derrière, sont comme des fleurs de sang,

 
D’étranges mauvaises fleurs flétries, des orchidées,
Calices renversés ouverts sous vos trois plaies.

   
Votre sang recueilli, elles ne l’ont jamais bu.
Elles ont du rouge aux lèvres et des dentelles au cul.

 
Les fleurs de la Passion sont blanches, comme des cierges,
Ce sont les plus douces fleurs au Jardin de la Bonne Vierge.

 
C’est à cette heure-ci, c’est vers la neuvième heure,
Que votre Tête, Seigneur, tomba sur votre Coeur.

 
Je suis assis au bord de l’océan
Et je me remémore un cantique allemand,

 
Où il est dit, avec des mots très doux, très simples, très purs,
La beauté de votre Face dans la torture.

 
Dans une église, à Sienne, dans un caveau,
J’ai vu la même Face, au mur, sous un rideau.

 
Et dans un ermitage, à Bourrié-Wladislasz,
Elle est bossuée d’or dans une châsse.

 
De troubles cabochons sont à la place des yeux
Et des paysans baisent à genoux Vos yeux.

 
Sur le mouchoir de Véronique Elle est empreinte
Et c’est pourquoi Sainte Véronique est Votre sainte.

 
C’est la meilleure relique promenée par les champs,
Elle guérit tous les malades, tous les méchants.

 
Elle fait encore mille et mille autres miracles,
Mais je n’ai jamais assisté à ce spectacle.

 
Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté
Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.

 
Pourtant, Seigneur, j’ai fait un périlleux voyage
Pour contempler dans un béryl l’intaille de votre image.

 
Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans les mains
Y laisse tomber le masque d’angoisse qui m’étreint.

 
Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche
N’y lèchent pas l’écume d’un désespoir farouche.

 
Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,
Peut-être à cause d’un autre. Peut-être à cause de Vous.

 
Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.

 
D’immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.

 
Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.

 
Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.

 
C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.

 
Seigneur dans les ghettos grouille la tourbe des Juifs
Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.

 
Je le sais bien, ils t’ont fait ton Procès;
Mais je t’assure, ils ne sont pas tout à fait mauvais.

 
Ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre,
Vendent des vieux habits, des armes et des livres.

 
Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.
Moi, j’ai, ce soir, marchandé un microscope.

 
Hélas! Seigneur, Vous ne serez plus là, après Pâques!
Seigneur, ayez pitié des Juifs dans les baraques.

 
Seigneur, les humbles femmes qui vous accompagnèrent à Golgotha,
Se cachent. Au fond des bouges, sur d’immondes sophas,

 
Elles sont polluées par la misère des hommes.
Des chiens leur ont rongé les os, et dans le rhum

 
Elles cachent leur vice endurci qui s’écaille.
Seigneur, quand une de ces femmes me parle, je défaille.

 
Je voudrais être Vous pour aimer les prostituées.
Seigneur, ayez pitié des prostituées.

 
Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.

 
Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,
Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.

 
Seigneur, l’un voudrait une corde avec un noeud au bout,
Mais ça n’est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.

 
Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l’opium pour qu’il aille plus vite en paradis.

 
Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l’orgue de Barbarie,

 
À la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l’éternité.

 
Seigneur, faites-leur l’aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,
Seigneur, faites-leur l’aumône de gros sous ici-bas.

 
Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce que l’on vit derrière, personne ne l’a dit.

 
La rue est dans la nuit comme une déchirure,
Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.

 
Ceux que vous aviez chassés du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d’une poignée de méfaits.

 
L’Étoile qui disparut alors du tabernacle,
Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.

 
Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,
Où s’est coagulé le Sang de votre mort.

 
Les rues se font désertes et deviennent plus noires.
Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.

 
J’ai peur des grands pans d’ombre que les maisons projettent.
J’ai peur. Quelqu’un me suit. Je n’ose tourner la tête.

 
Un pas clopin-clopant saute de plus en plus près.
J’ai peur. J’ai le vertige. Et je m’arrête exprès.

 
Un effroyable drôle m’a jeté un regard
Aigu, puis a passé, mauvais, comme un poignard.

 
Seigneur, rien n’a changé depuis que vous n’êtes plus Roi.
Le Mal s’est fait une béquille de votre Croix.

 
Je descends les mauvaises marches d’un café
Et me voici, assis, devant un verre de thé.

 
Je suis chez des Chinois, qui comme avec le dos
Sourient, se penchent et sont polis comme des magots.

 
La boutique est petite, badigeonnée de rouge
Et de curieux chromos sont encadrés dans du bambou.

 
Ho-Kousaï a peint les cent aspects d’une montagne.
Que serait votre Face peinte par un Chinois ? ..

 
Cette dernière idée, Seigneur, m’a d’abord fait sourire.
Je vous voyais en raccourci dans votre martyre.

 
Mais le peintre, pourtant, aurait peint votre tourment
Avec plus de cruauté que nos peintres d’Occident.

 
Des lames contournées auraient scié vos chairs,
Des pinces et des peignes auraient strié vos nerfs,

 
On vous aurait passé le col dans un carcan,
On vous aurait arraché les ongles et les dents,

 
D’immenses dragons noirs se seraient jetés sur Vous,
Et vous auraient soufflé des flammes dans le cou,

 
On vous aurait arraché la langue et les yeux,
On vous aurait empalé sur un pieu.


Ainsi, Seigneur, vous auriez souffert toute l’infamie,
Car il n’y a pas de plus cruelle posture.

 
Ensuite, on vous aurait forjeté aux pourceaux
Qui vous auraient rongé le ventre et les boyaux.

 
Je suis seul à présent, les autres sont sortis,
Je me suis étendu sur un banc contre le mur.

 
J’aurais voulu entrer, Seigneur, dans une église;
Mais il n’y a pas de cloches, Seigneur, dans cette ville.

 
Je pense aux cloches tues: — où sont les cloches anciennes?
Où sont les litanies et les douces antiennes?

 
Où sont les longs offices et où les beaux cantiques?
Où sont les liturgies et les musiques?

 
Où sont tes fiers prélats, Seigneur, où tes nonnains?
Où l’aube blanche, l’amict des Saintes et des Saints?

 
La joie du Paradis se noie dans la poussière,
Les feux mystiques ne rutilent plus dans les verrières.

 
L’aube tarde à venir, et dans le bouge étroit
Des ombres crucifiées agonisent aux parois.

 
C’est comme un Golgotha de nuit dans un miroir
Que l’on voit trembloter en rouge sur du noir.

 
La fumée, sous la lampe, est comme un linge déteint
Qui tourne, entortillé, tout autour de vos reins.

 
Par au-dessus, la lampe pâle est suspendue,
Comme votre Tête, triste et morte et exsangue.

 
Des reflets insolites palpitent sur les vitres…
J’ai peur, — et je suis triste, Seigneur, d’être si triste.

 
« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »
– La lumière frissonner, humble dans le matin.

 
« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »
– Des blancheurs éperdues palpiter comme des mains.

 
« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »
– L’augure du printemps tressaillir dans mon sein.

 
Seigneur, l’aube a glissé froide comme un suaire 
Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.
 
Déjà un bruit immense retentit sur la ville. 
Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.
 
Les métropolitains roulent et tonnent sous terre. 
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.
 
La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées, 
Des sirènes à vapeur rauques comme des huées.
 
Une foule enfiévrée par les sueurs de l’or 
Se bouscule et s’engouffre dans de longs corridors.
 
Trouble, dans le fouillis empanaché des toits, 
Le soleil, c’est votre Face souillée par les crachats.
 
Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne … 
Ma chambre est nue comme un tombeau …
 
Seigneur, je suis tout seul et j’ai la fièvre … 
Mon lit est froid comme un cercueil …
 
Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents … 
Je suis trop seul. J’ai froid. Je vous appelle …
 
Cent mille toupies tournoient devant mes yeux … 
Non, cent mille femmes … Non, cent mille violoncelles …
 
Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses … 
Je pense, Seigneur, à mes heures en allées …
 
Je ne pense plus à vous. Je ne pense plus à vous.
New York, avril 1912

Ci-dessous, migrants à Elis island, 7 sept 1914

































 

Bien vue cette adaptation « rapée», audacieuse. À côté de Blaise Cendrars, les textes de Grand corps malade et ceux de Booba paraissent lamentables :





Chez le cher Nuage (blog de Jean-Michel, remboursé par la SSEP ou Sécurité sociale et poétique), Blaise et ses Pâques :
http://nuagesneuf.blogspot.fr/2016/03/blaise-cendrars-paques-new-york.html

jeudi 23 mars 2017

À nul autre pareil, le plaisir de déplaire



 
 Bardot, par Manara

 "Il n’y a plus que des barbus et des actrices aux cheveux gras, qui se font violer dans les coins, et qui trouvent des excuses à leurs agresseurs. Il n’y a qu’à regarder la cérémonie des César, où de gentils zombies remercient papa-maman, leur concierge et leur chauffeur de taxi, tout en lançant l’incontournable appel à la fraternité humaine et à l’antiracisme."

(Brigitte Bardot, à propos du cinéma, dans un entretien accordé à Valeurs actuelles, hebdomadaire de droite, donc profondément répugnant, fondamentalement acquis à toutes les idées ignobles que l'humanité a développées, depuis le jour où, se découvrant apte à la bipédie, elle a quitté les arbres, puis les clairières, pour occuper les plaines. Peu après, les hommes de la tribu primitive courtisèrent les (jolies) femmes des autres).  

J'aime à penser que ces idées, ou plutôt ces mauvaises pensées - car la droite, bien sûr, est incapable de développer des idées, lesquelles relèvent du seul magistère de la gauche socialisante et assimilée - relèvent du pur plaisir de nuire aux imbéciles, qui prétendent nous gouverner depuis dix ans.
  Je prétends quant à moi que jamais la France, cher pays de mon enfance, mais qui ne le sera pas de ma vieillesse, n'aura subi les effets d'une telle médiocrité que depuis la prise de pouvoir de M. Hollande. Dans les seuls domaines de la culture et de l'éducation, les ministres auront démontré tout à la fois une totale incompétence et un profond mépris des hommes et des matières, qu'ils eurent l'outrecuidance de vouloir administrer. Ces parvenus (la présence du vaniteux et vain M. Peillon dans ce ballet de dames me contraint au masculin pluriel) dans l'ordre des honneurs et des charges nous laisseront le souvenir de fantômes antipathiques, incapables d'écrire deux lignes en français sans commettre de graves fautes, qui ne les font pas rougir.

Je reconnais  éprouver une joie mauvaise de seigneur féodal au spectacle du candidat « officiel » du parti socialiste à l'élection présidentielle. Il y a quelque chose de joyeusement effarant dans la parade politicienne de ce faux jeune, tribun étriqué pour préau d'école déserté, apparatchik besogneux, anciennement petit commissionnaire de Martine Aubry. Jusqu'à quand laissera-t-il entendre qu'il est le successeur de Jean Jaurès, de Léon Blum ou même de François Mitterrand ? Ses diatribes contre le capital, destinées à son auditoire de petits bourgeois gagnés par la révolte fonctionnarisée, redonnent l'illusion de la vigueur à quelques cadres socialistes vieillissants . Viendra le jour où il paraîtra nu, dans le seul rôle taillé à sa mesure, celui de syndic de faillite des socialistes français.

Voici encore, peut-être pour ma seule et vaine satisfaction, la belle correction de l'un de ces apparatchiks outrecuidants par Pascal Praud : où l'on voit que le moralisateur socialisant se montre ridicule. Mon plaisir…



Du même Manara, que j'ai découvert à Milan, au début des années quatre-vingt, à l'adresse des insupportables néo-féministes socialisantes, cette évocation de l'amant du monde :















Voilà, j'espère, dans ma modeste mesure, moi aussi, avoir déplu à quelques-uns sinon à tous.
Aux autres, je dédie cette jolie chose venue du monde d'autrefois :



samedi 11 mars 2017

Retrouvailles



Il y a dans la lucidité de Drieu la Rochelle une sorte d'adieu aux armes qui sont données aux hommes dans l'enfance.  Non pas des armes de poing, non plus des armes blanches, seulement des armes de parade et des armes d'esquive : plutôt que des escrimeurs, elles font de nous des « esquiveurs ». Un jour, l'une d'entre elles s'enraie, et nous voilà désappointés ! Puis le mécanisme d'une autre se dégrade, et nous nous sentons menacés. La dernière nous lâche en pleine bataille, et nous sommes désarmés.



Au vrai, Drieu se tint à l'écart du monde, choisissant une vie « libre et dérobée ». Quand il voulut « épouser son temps », maladroit qu'il était, et blessé depuis l'enfance, obsédé de décadence, rongé par ce terrible poison de la mort lente qu'on nomme la détestation de soi-même, il choisit à dessein le numéro perdant de la tombola.
À la Libération, se sachant compromis et compromettant, n'espérant aucune grâce, il n'accepta de sanction que de lui-même. Il voulait un jugement sans appel, et la détestation générale. Il n'obtint ni l'un ni l'autre. Son souvenir n'a cessé de hanter ceux qui l'avaient connu ; quant à celles et ceux qui l'avaient aimé, ils firent sans effort prospérer leurs sentiments pour lui.




Deux chansons, deux interprètes accompagnent cet insignifiant billet : je parlerai prochainement de Marie France, qui donna un ravissant spectacle très cabaret-velours-cramoisi au Divan du monde, et je voulais partager le charme « balnéaire-côte-d'Opale » de ce dandy tranquille nommé Benjamin Schoos.
Si vous passez par ici, qui que vous soyez, sachez que je vous les destinais.

Sur Drieu la Rochelle :

L'homme égaré    Le choix d'un frère     L'amour aux enchères     Fin de partie 2 Avec amitié–     Bruissement     Et l'argent de mes cheveux…    La belle argentine et l'homme perdu