lundi 14 mai 2018

La vie, événement capital, un peu vain et si mélancolique

Quand j'étais enfant, Mouloudji évoluait sur la scène avec la grâce canaille d'un roi bohémien. Kabyle de Paris, breton par sa mère, homme par les racines, français par les branches, chanteur par le feuillage, il faisait tourner les têtes des filles et de leurs mères.
Je m'aperçois qu'il accompagne parfaitement les petits méandres de la vie.

On part au loin, on est las soudain, et l'on veut revenir. Je cherchais cette chanson, la voici  :



Toujours notre vie est entre deux rives. La distance qui les sépare mesure notre exil intérieur, notre confort et notre chagrin.
Mouloud se montrait délicat tel un prince oublié de sa cour, que rien ne divertit durablement :



Et si nous prenons des mesures radicales, elles ne serviront qu'à nous rendre plus complaisants encore envers nous-mêmes. Ce que nous laissons derrière nous ressemble à une carlingue rouillée peuplée d'ombres que nous croyons reconnaître. Et notre mémoire impitoyable leur a fait les poches.



À la fin, malgré le bilan mitigé, si l'on se retourne, une sorte d'éblouissement persiste. Ce fut certes inutile, mais ce fut souvent très agréable. Et l'on se dit que cela valait la peine de poursuivre la petite aventure médiocre de l'existence. Au fond de nos prunelles, on voit les lueurs persistantes d'éblouissants repaires.



 Il n'y a pas de remède à notre mélancolie fondamentale. Un souffle léger, peut-être l'invisible main d'une vie supérieure, malicieuse, amusée, nous donne un élan tantôt brisé tantôt repris, et, si l'on entend l'air entêtant d'une valse à trois temps (l'un pour le néant, l'autre pour l'espoir, le dernier pour la fantaisie), c'est qu'il convient de ne pas perdre le rythme, avant de céder la place. Dans la coulisse, déjà, d'autres silhouettes se préparent à paraître, et nous n'aurons pas existé…


vendredi 27 avril 2018

Les montagnes russes

Mes contemporains détestent Vladimir Poutine. M. Hollande tint à distance, avec un peu de mépris affecté, le chef du Kremlin. Hollande ! Qui se risquerait à acheter une voiture neuve à ce dépositaire d'une marque en faillite ? M. Hollande n'est plus, à présent, que le mémorialiste de l'espace vide qu'il a laissé derrière lui…
Je vois bien tout ce qu'on reproche à Vladimir, et je ne le tiens pas pour un modèle d'humaniste germanopratin. Mais je crois qu'il est à l'exacte mesure du pays qu'il gouverne, dans les conditions matérielles et morales où il l'a trouvé.
Par surcroit, la Russie, le peuple russe ne m'ont jamais paru « étrangers », et moins encore hostiles. Lointains, certes, brutaux également, avides de sensations, des hommes, des femmes différents de moi, assurément, mais qui me ressemblent, en plus accomplis, en plus passionnés, en plus rudes. Ils sont les extrémistes de moi-même : des brutes sentimentales, des écrivains inquiets, des mathématiciens surdoués, des ogres effarés, des êtres de drame et de comédie.
Cela dit, d'autres que moi, plus avisés, plus perspicaces, mieux documentés, plus subtils, moins puérils surtout, démonteraient aisément mes médiocres arguments.
L'essentiel est ailleurs, ou plus précisément ici, dans ce petit blogue quelque peu insignifiant, qui accueille néanmoins de très nombreux visiteurs d'horizons parfois lointains. Ils restent anonymes, leurs ombres s'allongent un peu, puis disparaissent…
Alors, voici, pour évoquer le « sentiment russe », deux interprètes d'exception, dans un récital de chants traditionnels, donné sur la place Rouge, à Moscou. La soprano se nomme Anna Netrebko ; sa taille s'est un peu arrondie, ses joues et son cou ont gonflé mais la beauté de ses traits est intacte, sa sensualité toujours affleurante, et son timbre s'est magnifiquement assombri, ce qui l'autorise désormais à chanter les grands rôles féminins de Verdi.
Et voici l'éblouissant baryton Dmitri Hvorostovsky, un sibérien né en 1962. On le célébrait sur toutes les grandes scènes d'opéra, où sa voix s'augmentait du charme physique que dégageait toute sa personne. Une tumeur cérébrale a mis fin à sa carrière, le 22 novembre 2017.
Je vois aussi quelque chose, dans cette video, qui me touche ; je vois des spectateurs, qui représentent le peuple russe, me semble-t-il, qui l'incarnent, et qui reprennent pour eux-mêmes les paroles, par bribes, de ces chants constitutifs de leur âme collective. Certains d'entre eux, en particulier dans la dernière chanson, qui évoque les âmes des soldats tombés au front, me paraissent fortement ébranlés : dans leurs yeux défile tout le passé de cette vieille terre spirituelle pleine de drames, de colère et de soumission, que Staline et les siens voulaient déraciner. Un peuple spirituel ne se déracine pas !



Voici, par son compositeur en personne, Yan Abramovitch Frenkel (1920-1989), la dernière chanson du récital Netrebko/Hvorostovsky (à écouter en premier,  à partir de 13. 53). Vous pouvez verser des larmes, personne ne vous regarde.




Un peu de précision ne nuit pas à la santé
Ce chant (Zhuravli, Les Grues, oiseaux ainsi nommés) est certainement l'une des plus fameuses et peut-être la plus troublante parmi les grandes lamentations lyriques nées de la Seconde guerre mondiale, qui fit des hécatombes dans la population russe et, bien sûr, dans les rangs de l'Armée rouge. À son origine, selon Wikipedia, il y a un poème de Rasul Gamzatov, poète et écrivain du Daguestan, bouleversé par une visite sur le site d'Hiroshima, et par l'histoire de Sadako Sasaki. Frappée par une leucémie, consécutive à la forte radioactivité persistante, la jeune fille voulut conjurer la maladie en construisant une sorte de monument de papier : des centaines de grues symbolisant à la fois l'espoir et la fatalité. Mais le cancer l'emporta. Cette histoire inspira un poème à Rasul Gamzatov, traduit de l'avar -sa langue natale- en russe par Naum Grabnyov. Le chanteur Mark Bernes sollicita Frenkel, qui composa la mélodie.

Pour agacer les appareils dentaires des opposants français constamment au bord de la crise de nerfs dès qu'on prononce le nom de Vladimir Poutine devant eux (je pense à Christine Ockrent, par exemple, qui dénonce ses turpitudes chaque semaine à France-Culture), voici cette chanson dans une mise en scène « hyper-patriotique », en présence de l'« ogre » du Kremlin (avec traduction en français du texte) :



Enfin, déjà frappé par la maladie mais encore solide, le grand Dmitri Hvorostovsky, en 2016, avec les chœurs de l'Armée rouge (et la traduction en français) : devant ce spectacle, madame Ockrent a cru défaillir !



Pour mettre un terme (provisoire) à cette page russophile, ce moment éblouissant où paraissent les chérubins de la tradition orthodoxe (selon la liturgie dite de Saint Jean Chrysostome). Il y est question du « roi de tous les hommes auquel font escorte les cohortes d'anges » : l'Hymne des chérubins, de Piotr Tchaïkovski. 




Sur Anna Netrebko, voir ici

lundi 2 avril 2018

Le goût de la rengaine et des cabarets 2

Avec cela, j'ai toujours eu le goût des cabarets.
À l'intérieur des cabarets, le temps n'assujettit plus le réel, il ne règle plus la marche du monde, mais il autorise le développement harmonieux d'une fantaisie obstinée, qui s'impose à la raison-même. C'est ainsi que les portes de ces établissements se referment sur la raison ordinaire, la laissant au-dehors ; ils s'ouvrent vers un ordre parallèle, qui trouve sa cohésion dans l'enchaînement des tableaux et de la féérie qu'ils produisent.
Avant la guerre, les allemands, en Europe, particulièrement à Berlin, dominaient la discipline. Ils y démontraient une audace agressive, augmentée d'une puissante mélancolie. 
S'imposait alors au cabaret une logique d'évolution (parfois d'alternance), qui va de l'euphorie, de la fête surjouée, au plus redoutable abattement (ou qui mêle ces deux sentiments jumeaux), la langue allemande se prêtant, par surcroît, fort bien à la diffusion de la sentimentalité cabaretière. Il y avait de la canaille dans tout cela, du frôlement d'épidermes, de l'accouplement de porte-cochère, du rut furtif, une hâte de plaisir sans espoir de lendemain.

Zarah Leander (1907-1981) n'était pas allemande mais suédoise d'origine. Au contraire de la grande Dietrich, qui les haïssait, elle approcha d'un peu près les dignitaires nazis sans adhérer cependant à l'idéologie inspirée par le regrettable oncle Adolphe. Elle mit fin à ce dangereux compagnonnage en 1943, en regagnant sa patrie. Sa belle voix grave aux accents de fatalité nordique, qui ne cessa d'envoûter ses contemporains, jusqu'à sa mort, en 1981, s'accordait parfaitement au genre.






- Bon, à présent Zarah, comment pourrais-je leur dire adieu ?
- Comme cela, Patrick, comme cela :



On lira Effroi et magie d'Allemagne    Dernière chance

samedi 31 mars 2018

Le goût de la rengaine et des cabarets

Avec cela, j'ai toujours eu le goût des cabarets. Ils s'ouvrent sur la chaussée comme des portes dérobées. J'aime leur petite salle, dont seule la scène échappe à l'obscurité, les rideaux cramoisis, le raie de lumière qui fait surgir une suspension de poussière.
Je me souviens d'une chanteuse allemande, qui semblait sortir des ruines de Berlin. Elle n'a pas souri de tout son récital. Elle avait un air d'absence implacable. Je tentai de l'approcher, après le spectacle. Je me glissai dans la coulisse. Un malabar à lunettes noires m'interdit toute progression. Il dit quelque chose, que j'entendis comme une mise en garde, une menace même, dans une langue qui m'était tout à fait étrangère. Dégarni largement, jusqu'au sommet du crâne, il avait rassemblé ce que sa calvitie lui abandonnait encore en une queue de cheval tressée. De dos, cela apportait à sa silhouette un détail d'étrangeté comique. Je n'insistai pas.
Dehors, le froid était vif. J'étais un peu décontenancé par mon échec. D'habitude, je réussissais souvent à me glisser auprès des artistes ; sans m'imposer je trouvais une place naturelle d'admirateur tranquille, parfois même de confident fugace.
Je marchai, j'hésitai, j'errai, je revins sur mes pas, j'entrai enfin dans une brasserie. Elle était là, seule, à une place reculée de cet établissement bruyant, presque dans la pénombre. Son regard fixe ne dévisageait personne, ne s'attardait sur rien. Puis elle me regarda :
- Tu as vieilli, mais je te reconnais. Où as-tu laissé ta jeunesse ?
- Je l'ignore. Je ne lui ai prêté aucune attention, elle s'absentait de plus en plus souvent. Un jour, elle a disparu. Mais vous ? Où donc étiez-vous passée ?
- Peu importe ! J'étais ici, j'étais là.
- Étiez-vous aussi la la la ?
- Assieds-toi, écoute : c'est pour toi !




Sur Ingrid Caven  C'était hier…     La femme du Pigall"s


jeudi 22 mars 2018

Mémoire d'autre-tombe…

D'où venons-nous ?
De nos souvenirs, sans doute ? C'est à dire des souvenirs que nous avons fabriqués, souvent à la hâte, avec ce qui nous tombait sous la main. Nous naissons un peu de nous-même, nous sommes l'enfant de notre fantaisie. L'énergie de mémoire que nous avons accumulée nous autorise à tenir le rôle qui nous fut en partie attribué, et que nous avons modifié, dans la comédie des jours.
Où allons-nous ?
Vers notre mémoire résiduelle, qui nous attend, fidèle, ironique mais sans méchanceté, au coin de la rue, comme une vieille maîtresse, lorsque nous aurons joué notre rôle, et que nous aurons consenti à nous dépouiller de notre manteau de comédie.

Ce sera comme de sortir d'un immeuble et de suivre le flot des passants, dans la rue.














Nous n'aurons plus rien à craindre, nous ne ressemblerons plus au double inventé par notre orgueil et notre crainte de l'ennui : enfin libéré de nous-même, nous retournerons à notre lot commun de banalité.















Allons vers ce qui nous attend avec, en tête, une chanson de Françoise Hardy, celle-ci, par exemple :




vendredi 9 février 2018

Intermède 3

 Une chanson écrite par Carla Bruni, composée, je crois, par Julien Clerc.

Pourquoi cette chanson ?
Parce que nos vies sont peuplées d'ombres, et que l'écho de leurs voix ne nous atteint plus, un jour ou l'autre.
Parce que notre fantaisie amoureuse est un château de sable, qui s'effondre et veut être reconstruit.
Parce que les mots entretiennent en nous un chagrin adorable.
Parce que notre chagrin est inconsolable.

Par Carla Bruni, seule : 


Carla Bruni avec Julien Clerc :



Par Isabelle Boulay :


jeudi 25 janvier 2018

Soi-même, 1 : avant la mélancolie

De tous les grands peintres, Albrecht Dürer (Nüremberg 1471-1528) fut le premier à s'être livré avec un soin particulier à l'exercice de l'autoportrait, ou plutôt, comme on disait alors, à la « peinture de soi-même ». Il s'est représenté avec une minutie fiévreuse, il s'est ausculté, il s'est magnifié, souvent, jusqu'à se donner l'aspect et l'allure du Christ : c'était tout de même faire preuve d'assez d'orgueil ! Et encore, il ne s'est peint qu'en buste !
Il s'est très tôt regardé dans un miroir ; l'objet était très rare à son époque, mais, même sans y penser il réfléchissait suffisamment, puisque le garçon avait à peine treize ans lorsqu'il se vit ainsi :














  Le texte, en haut à droite du dessin, de sa main, dit ceci : « J'ai fait ce portrait d'après moi-même, en me regardant dans un miroir, l'année 1484, quand j'étais encore un enfant. (Vienne, Graphishe Sammlung Albertina) »


Le voici encore, en 1493, dans le portrait dit « au chardon ». Il a quelque chose de raide ; cela s'explique par la nécessité tout à la fois de tenir la pose, de s'observer, puis de peindre. C'est un bel homme, avec une chevelure de paille mouvementée, une expression sévère et inquiète, un nez fort, des lèvres comme deux vagues charnues, un cou gracieux, long, une chair aimable. Il a pris conscience de son talent, et saura le faire reconnaître.
















Autoportrait ou portrait de l'artiste tenant un chardon (1493), musée du Louvre


Dürer, artiste complet, est un type sérieux, très fin, réservé. En 1493, il poursuit, en Allemagne, sa formation artistique. Un premier séjour en Italie, assez court (1494-1495), alors qu'il est encore un inconnu, lui présentera la figure de l'artiste (et du peintre) et son « emploi » dans la société, dans leur pleine mesure néoplatonicienne : un seigneur de l'esprit (« Pittura e cosa mentale » « La peinture est une chose de l'esprit » écrit Léonard de Vinci)
Sa piété est sincère : loin d'être menacée par l'accroissement incessant de ses connaissances, en particulier dans le domaine des mathématiques, elle s'augmente  avec le temps. Il connaît tôt sa valeur, juge son talent en le comparant à celui des autres, et surtout des Italiens. Il se produit en Europe, alors, un immense « remuement de compréhension » du monde.
Il ne cesse de s'observer, en artiste, mais aussi en humaniste, sans complaisance. Ce qu'il voit, c'est un un homme tout entier singulier. Il voit encore et toujours les métamorphoses de son reflet. Il se traque, sans souci autre que celui de se « reproduire ». Dürer exerce ce qu'on pourrait appeler son « droit de circonspection ».

Vers 1505, il se dessine nu, vraiment nu, et encore menacé, attaqué par le temps, mortel. Le miroir est certainement trop petit pour qu'il puisse s'y considérer du haut jusqu'en bas, alors il présente ce qu'il perçoit : le voici incomplet (plume, brosse, lavis et rehauts de craie). Du buste musculeux, sec, de la verge courte et vigoureuse comme une racine, et des testicules, se dégage une impression de vraie force. Cet athlète vieillissant ne se ménage pas. La part d'ombre qui l'environne est égale à celle de la lumière qui le saisit, les deux ensemble révèlent les traits d'un visage inquiet, que la grâce a quitté. Cet homme est résolu à poursuivre un chemin, dont il n'ignore pas l'issue.




















Nous retrouverons Dürer prochainement.

Le thème de l'autoportrait, et, plus précisément, de l'éternel et permanent « retour sur soi »,  m'a inspiré un poème de mirliton, qui ne figurera certes pas dans une anthologie consacrée à la poésie du XXIe siècle, mais qui aurait sa place, au reste fort digne, dans une résurrection de l'Almanach Verts Maux : 

Est-ce soi que l'on voit ?
Et ce « soi », est-ce moi ?
Est-ce moi que je vois ?
Et ce « moi », est-ce soi ?
Est-ce toi que je vois ?
Et ce « toi », est-ce moi ?


Soi, moi, toi : en tout trois  ;
Trois en un, tous en moi,
Toi, soi, moi : tout cela !
Et sous le même toit !
Moi à tu et à toi
Avec un même soi !

Est-ce à soi que je dois
De tant tenir à moi ?
Et ce moi, quel qu'il soit,
Qu'est-il en soi, ce moi ?

Est-ce bien moi, ce « soi » ?
Qui est ce toi en moi ?
Et puis, ce quant-à-soi,
Que cèle-t-il de moi ?

Que dit-il donc de moi ?
Eh bien, de toi à moi,
Et du vers à la soie : 
- Tu es une merde dans un bain de soi ! (1)

1) « Vous êtes de la merde dans un bas de soie », Napoléon à Talleyrand, conseil des ministres, château des Tuileries, 28 janvier 1809.

Dominique A ne cesse de nous séduire. Il vient de produire un superbe disque, dont j'extrais cette chanson, mêlée d'énigme et de mélancolie. Elle ne me semble pas hors-sujet.