samedi 14 mai 2016

Un peu de désir dans l'eau froide

Je savais bien qu’il devait y avoir une raison pour être fille. La raison est que les hommes sont aussi beaux…
(Ondine, Jean Giraudoux)

À propos d'un très récent scandale…
Mes frères et sœurs qui êtes si désirables, vous dont la chair frémit à la moindre caresse, vous dont l'espoir est sans limite et le chagrin inépuisable, entendez la réponse d'Ondine aux hommes, dont l'épaisse grossièreté nuit gravement aux manifestations subtiles du désir humain et à la fantaisie amoureuse qu'il suscite. Oubliez le triste visage des peloteurs contrefaits, dessinez plutôt les merveilleuses figures de géométrie dans les spasmes, que cette même fantaisie vous inspire.
À titre personnel, je voudrais qu'Ondine, la belle et tendre nixe, fît taire également de honte Cécile Duflot. Cette effarante donneuse de leçons a cru trouver dans ce scandale, qui trouble l'image de son propre parti, l'occasion de sortir de l'oubli, où elle s'enfonçait progressivement (à ma grande satisfaction). Sa logorrhée moralisatrice est insupportable.

En apparence, Ondine est une très jeune fille, qui vit dans une cabane de pêcheur avec ses parents adoptifs. En réalité, son origine est mystérieuse, il faut la chercher du côté de l'eau, dans le lac même sur les bord duquel elle fut trouvée…
Un chevalier se présente, un jour, il demande un abri, il a faim :

[Le Chevalier, Auguste (le père), Eugénie (la mère), Ondine]
Ondine, de la porte où elle est restée immobile. – Comme vous êtes beau !
Auguste. – Que dis-tu, petite effrontée ?
Ondine. – Je dis : comme il est beau !
Auguste. – C’est notre fille, Seigneur. Elle n’a pas d’usage.
Ondine. – Je dis que je suis bien heureuse de savoir que les hommes sont aussi beaux… Mon cœur n’en bat plus !…
Auguste. – Vas-tu te taire !
Ondine. – J’en frissonne !
Auguste. – Elle a quinze ans, Chevalier. Excusez-la…
Ondine. – Je savais bien qu’il devait y avoir une raison pour être fille. La raison est que les hommes sont aussi beaux…
Auguste. – Tu ennuies notre hôte…
Ondine. – Je ne l’ennuie pas du tout… Je lui plais… Vois comme il me regarde… Comment t’appelles-tu ?
Auguste. – On ne tutoie pas un seigneur, pauvre enfant !
Ondine, qui s’est approchée. – Qu’il est beau ! Regarde cette oreille, père, c’est un coquillage ! Tu penses que je vais lui dire vous, à cette oreille ?… À qui appartiens-tu petite oreille ?… Comment s’appelle-t-il ?
Le Chevalier. – Il s’appelle Hans…
Ondine. – J’aurais dû m’en douter. Quand on est heureux et qu’on ouvre la bouche, on dit Hans…
Le Chevalier. – Hans von Wittenstein…
Ondine. – Quand il y a de la rosée, le matin, et qu’on est oppressée, et qu’une buée sort de vous, malgré soi on dit Hans…
Le Chevalier. – Von Wittenstein zu Wittenstein…
Ondine. – Quel joli nom ! Que c’est joli, l’écho dans un nom !… Pourquoi es-tu ici ?… Pour me prendre ?…
Auguste. – C’en est assez… Va dans ta chambre…
Ondine. – Prends-moi !… Emporte-moi !

Et voici la suite de cet acte, en images :



Jean Giraudoux, Ondine, acte I, scène 3 (extrait)

Ondine n'appartient pas au monde des humains : elle est une nixe, une fille des eaux, une créature du lac. Cependant l'allure du chevalier la séduit tant, qu'elle prend le risque de rompre avec son ordre « naturel ». Ce qu'elle croit saisir des hommes dans la personne du chevalier fonde un amour absolu, éternel. Or, le chevalier est inférieur et à son ordre, et, bien sûr, à l'idéal où l'a placé Ondine.
Elle l'a trouvé d'abord si beau, qu'elle en a conclu qu'il lui était destiné.
À la scène 5 de l'acte 1, Ondine pardonne le « crime » de la truite, puis elle évoque l'avenir d'une fille éblouie auprès d'un homme fort, qui la protège et la comble :      
http://fresques.ina.fr/en-scenes/fiche-media/Scenes00460/ondine-de-jean-giraudoux-mise-en-scene-de-raymond-rouleau-a-la-comedie-francaise.html

Ondine est vouée au malheur, bien sûr, mais elle aura connu le sentiment mystérieux, que les hommes, ces êtres si attachants et si décevants, nomment l'amour.

J'ai vu Ondine à la Comédie française, dans la mise en scène de Raymond Rouleau, en 1974. Jean-Luc Boutté,  magnifique comédien mort prématurément, y était le chevalier, au sens propre saisissant : regard d'une singulière intensité, visage d'italien croqué par Léonard de Vinci, buste puissant et mobile. Quant à Isabelle Adjani, elle incarnait Ondine, c'est à dire qu'elle rendait sensible à la fois son essence extra-humaine et le consentement tout humain à sa nouvelle, terrible et adorable condition. Elle avait vingt ans, en paraissait à peine quinze. Elle aussi venait d'ailleurs…

Sur l'ineffable Duflot, ces quelques lignes, définitives, de Françoise Hardy :
« Ses combats pour l'environnement ont beau être d'une importance incontestable, comment ne pas être choqué par l'arrogance et le sectarisme de cette petite bonne femme, persuadée de détenir la vérité au point de ne pas vouloir entendre ceux qui ne pensent pas tout à fait comme elle ou qui contredisent ses assertions en leur opposant des faits et des chiffres incontournables? Comment ne pas être irrité par sa logorrhée débitée sur un rythme de plus en plus précipité au point qu'on finit par avoir envie sinon de l'étrangler, du moins de la bâillonner pour qu'elle se taise enfin et nous laisse souffler? Elle ne parle pas: elle glapit.».
Françoise Hardy, Avis non autorisés, éditions Des Équateurs

Pour le reste, je crois au mystère, aux sources, aux ombres errantes, aux villes énormes ; je crois au train du soir, aux grilles qu'on ferme après le dernier métro, aux êtres qu'on frôle et aux âmes qu'on étreint. 

Sur la légende, à l'Opéra, d'une créature de l'eau amoureuse d'un homme, on lira  La note finale, suite


7 commentaires:

Nuageneuf a dit…

Chacun de vos mots fait mouche comme c'est votre usage et on se délecte de cette lecture acide et revigorante. Il me souvient -me trompé-je- d'un temps où vous assaisonniez déjà L'affreux Beau Pain le mal nommé à votre sauce "ravigote" !

...Et tout comme vous - le monde est bien petit- j'eus le privilège d'assister à une représentation d'Ondine au Français et d'y découvrir l'étourdissante Isabelle Adjani; impérissable souvenir souvenir s'il en est.

Merci et bravo pour ce superbe article.

Patrick Mandon a dit…

Cher Jean-Michel, vous étiez peut-être dans la salle de la Comédie française, le soir où je m'y trouvais moi-même, et cette possibilité m'enchante ! Nous ne nous connaissions pas, alors, nous ne devions nous rencontrer que bien longtemps après cette représentation d'Ondine, mémorable.
Je n'ai parlé ni de Denise Gence (la mère d'Ondine), dont je raffolais, ni de Louis Arbessier (le père), toujours impeccable, deux sociétaires exemplaires. Malgré mon penchant, à l'époque, pour le théâtre « expérimental », ou pour les mises en scène « inspirées » de Patrice Chéreau, et encore pour le travail austère d'Antoine Vitez, je revenais toujours vers la belle salle de la place Colette. J'aimais son velours rouge, et toute cette cérémonie du spectacle de troupe.
Je crois au hasard, aux routes qui se croisent.

Célestine ☆ a dit…

Il est un peu normal que la niaise ne fasse pas le poids contre la Nixe. Inexorablement, Ondine est appelée à sortir Duflot, non ? ;-)
¸¸.•*¨*• ☆

Patrick Mandon a dit…

"La niaise et la Nixe”, je m'incline !
"Ondine sort Duflot”, chapeau bas !

Nuageneuf a dit…

Chéreau, Vitez m'étaient inconnus. Ondine fut sans doute -hors le théâtre obligé lors du parcours scolaire- et ma première fois ou presque à Paris et mon première théâtre parisien (je me suis rattrapé depuis). Adjani s'imposa à moi au même diapason que Marilyn et Bardot; je les aime d'amour depuis tout ce temps, sans jamais varier. Je suis du genre fidèle. Trenet chante "Fidèle, fidèle, je suis resté fidèle, à des choses sans importance pour vous..." On fête l'anniversaire de sa naissance aujourd'hui.
Et à ce que vous nommez "hasard", je crois également mais je le nomme "retard".

ps
votre commentatrice a un grand talent.

Patrick Mandon a dit…

Marylin et Bardot : dévotion commune, cher Nuage. Quant à Trenet, c'est un totem :
« Tout bégayait, tout traînait,
Plus rien ne traîne et tout parle,
C'est grâce aux chansons de Charles
Trenet »
(Jean Cocteau).
Naguère encore, nous autres français nous devions partager nos admirations avec le monde entier. Il en allait avec nos belles actrices comme avec de Gaulle : le reste du monde nous les enviait, se les accaparait. Mais depuis quelque temps, nous n'avons plus rien ni personne à admirer, même entre nous ! Qui, par exemple, se pique d'admirer M. Hollande ? ou M. Le Guen ? ou Mme Touraine ? Quel pays connaît M. Bruel, alors que le monde entier, (ou, du moins, sa partie émergée !) fredonne les chansons de Barbara, jusqu'au fin fond de l'Alaska ?
Votre définition du hasard comme retard me plaît infiniment.
« Votre commentatrice a un grand talent. », dites-vous : en effet, la dame a dans sa plume de jolis effets d'esprit et de style. Elle vient ici de temps en temps : elle se pose sur un fil, chante et enchante un peu, puis se sauve. Le vent l'apporte, puis il la remporte. Elle est partie, elle reviendra : c'est ainsi que vont les femmes, et les tziganes, et la taille des gitanes, et les rumeurs de la savane, et la fumée d'un havane, la pensée d'un cerveau insane, et les belles marranes, et l'orge du sucre de canne, et la céleste manne.

Célestine ☆ a dit…

Oui je suis une plume au vent, un nuage passager, une fumée enfuie, une brume matinale, un mirage, une virgule.
Et je vous remercie tous deux de me prêter ce talent. Car si vous pouvez me le prêter c'est bien que vous le possédez aussi...
Je vous embrasse chacun avec la même fièvre.
¸¸.•*¨*• ☆