mardi 3 octobre 2017

Cher monsieur…


Après l'armistice signé le 22 juin 1940, ce pays ne se reconnaît plus dans le miroir qu'on lui tend. On avait dit à ses habitants que leur armée était la plus puissante du monde, qu'elle surpassait toutes les autres par la valeur de ses troupes, par la qualité de ses matériels et de ses armements. En quelques semaines, elle était réduite au silence, encerclée, désarmée, humiliée.
Les français, de peuple du plaisir et du caprice, de l'intelligence vif argent, du bonheur d'être, de peuple de l'arrogance moqueuse, de la vivacité acrobatique, de l'insouciance généreuse, devient le peuple de l'effarement, du désespoir, de la honte.
Le 3 octobre 1940, le gouvernement français -enfin, le gouvernement issu d'une manière de coup d'État « propre », le gouvernement d'un pays abandonné à sa défaite, à son écrasement militaire et moral par une classe politique majoritairement inférieure à sa tâche- sans en être contraint par le vainqueur, promulgue une première loi relative au « statut des Juifs ». Ce statut a pour principal objet d'interdire à ces derniers tout emploi dans la fonction publique et l'accès à d'autres professions. Le scandale judiciaire qu'il constitue ne trouble pas considérablement la société. On ne verra pas nécessairement une preuve d'antisémitisme dans cette indifférence, mais plutôt le signe supplémentaire de l'accablement des français saisis par la débâcle. En ce début de l'Occupation, ils sont encore sous le choc du désastre national.
Le 29 mars 1941 est officiellement créé le Commissariat générale aux questions juives, dirigé par Xavier Vallat (auquel succèdera Louis Darquier de Pellepoix). Le 2 juin 1941, une loi nouvelle, toujours relative au statut des Juifs, remplace la précédente en apportant des précisions particulièrement odieuses et absurdes sur la notion de « race juive ». La menace sur les Juifs, même français, se fait plus évidente.
Du 5 septembre 1941 au 15 janvier 1942, les autorités allemandes, aidées par des propagandistes subalternes (Paul Sézille, par exemple), organisent une exposition gracieusement appelée « Le Juif et la France », au palais Berlitz, dans le IIe arrondissement de Paris (aujourd'hui siège de la BNP).

Je rappelle, très succintement, ces quelques faits dramatiques pour la raison suivante. Le hasard de mes lectures m'a conduit à cette lettre, que je connaissais, mais que j'avais oubliée.
Il s'agit d'une missive adressée à Xavier Vallat par Simone Weil, la jeune philosophe, qui mourra de la tuberculose quelque temps plus tard en Angleterre.
Simone Weil est proprement exceptionnelle (c'est de famille, car son frère, André Weil, membre fondateur du fameux groupe dit Bourbaki, est l'un des grands mathématiciens du siècle dernier). Née dans une famille de la bourgeoisie juive, agrégée de philosophie, hantée par la question de la vérité, profondément imprégnée de la pensée des philosophes de la Grèce antique, et encore de la Baghavad Gita (texte fondamental du Vedanta et de l'hindouisme), par le souci des plus déshérités, ainsi que par la personne du Christ (elle se convertira au christianisme), elle est évidemment touchée par ce statut scélérat. Paradoxalement, elle ne se « sent » nullement juive. Néanmoins, elle s'adresse directement au responsable de cette infamie dans des termes d'une ironie, d'une intelligence joueuse, d'une cruelle lucidité, mêlant à cela un sens de l'absurde éblouissant et parfaitement maîtrisé.

Je veux préciser une chose : je n'établis aucun parallèle entre l'époque à laquelle fut écrite la présente lettre et la nôtre. Des « insoumis » de préau scolaire, des frappeurs de casseroles, des défileurs patentés le feraient peut-être… moi non plus !


18 octobre 1941
Monsieur,
Je dois vous considérer, je suppose, comme étant en quelque sorte mon chef ; car, bien que je n’aie pas encore bien compris ce qu’on entend aujourd’hui légalement par Juif, en voyant que le ministère de l’Instruction publique laissait sans réponse, bien que je sois agrégée de philosophie, une demande de poste déposée par moi en juillet 1940 à l’expiration d’un congé de maladie, j’ai dû supposer, comme cause de ce silence, les présomptions d’origine israélite attachée à mon nom. Il est vrai qu’on s’est abstenu également de me verser l’indemnité prévue en pareil cas par le statut des Juifs ; ce qui me procure la vive satisfaction de n’être pour rien dans les difficultés financières du pays. — Quoi qu’il en soit, je crois devoir vous rendre compte de ce que je fais.
Le gouvernement a fait savoir qu’il voulait que les Juifs entrent dans la pro­duction, et de préférence aillent à la terre. Bien que je ne me considère pas moi-même comme juive, car je ne suis jamais entrée dans une synagogue, j’ai été élevée sans pratique religieuse d’aucune espèce par des parents libres-penseurs, je n’ai aucune attirance vers la religion juive, aucune attache avec la tradition juive, et ne suis nourrie depuis ma première enfance que de la tradition hellénique, chrétienne et française, néanmoins j’ai obéi.
Je suis en ce moment vendangeuse ; j’ai coupé les raisins, huit heures par jour, tous les jours, pendant quatre semaines, au service d’un viticulteur du Gard. Mon patron me fait l’honneur de me dire que je tiens ma place. Il m’a même fait le plus grand éloge qu’un agriculteur puisse faire à une jeune fille venue de la ville, en me disant que je pourrais épouser un paysan. Ignoré, il est vrai, que j’ai du seul fait de mon nom une tare originelle qu’il serait inhumain de ma part de transmettre à des enfants.
J’ai encore à faire une semaine de vendange. Ensuite je compte aller travailler comme ouvrière agricole au service d’un maraîcher chez qui des amis m’ont procuré une place. On ne peut pas, je pense, obéir plus complètement.
Je regarde le statut des Juifs comme étant d’une manière générale injuste et absurde ; car comment croire qu’un agrégé de mathématiques puisse faire du mal aux enfants qui apprennent la géométrie, du seul fait que trois de ses grands-parents allaient à la synagogue ?
Mais, en mon cas particulier, je tiens à vous exprimer la reconnaissance sincère que j’éprouve envers le gouvernement pour m’avoir ôtée de la caté­gorie sociale des intellectuels et m’avoir donné la terre, et avec elle toute la nature. Car seuls possèdent la nature et la terre ceux à qui elles sont entrées dans le corps par la souffrance quotidienne des membres rompus de fatigue. Les jours, les mois, les saisons, la voûte céleste qui tournent sans cesse autour de nous appartiennent à ceux qui doivent franchir l’espace de temps qui sépare chaque jour le lever et le coucher du soleil en allant péni­blement de fatigue en fatigue. Ceux-là accompagnent le firmament dans sa rotation, ils vivent chaque journée, ils ne la rêvent pas.
Le gouvernement, que vous représentez à mon égard, m’a donné tout cela. Vous et les autres dirigeants actuels du pays, vous m’avez donné ce que vous ne possédez pas. Vous m’avez fait aussi le don infiniment précieux de la pauvreté, que vous ne possédez pas non plus.
J’aurais hésité à vous écrire, sachant votre temps pris par d’innombrables soucis, mais vous ne recevez certainement pas beaucoup de lettres de remerciements de ceux qui se trouvent dans ma situation. Cela vaut donc peut-être pour vous les quelques minutes que vous perdrez à me lire.
Veuillez recevoir, Monsieur, l’assurance de ma haute considération.
Simone Weil

 (Ci-dessous : portrait de Simone Weil en 1921)




















Et moi, qui suis la caricature de l'esprit superficiel, j'aurais été très admiratif des êtres profonds ! La profondeur de vue, l'abnégation, l'étude patiente, attentive, le beau souci des autres, l'héroïsme : ces qualités, que je ne possède nullement, je les loue chez ceux qui les incarnent !

4 commentaires:

V. s a dit…

Quelle lettre remarquable d'intelligence !
Votre remarquable texte d'introduction permet de mieux comprendre le contexte dans lequel elle l'a écrit et la montée de l'ignominie.
Suite à votre billet, j'ai pu également voir sur le net le manuscrit de la lettre.
Merci de ce partage.
A bientôt.

Célestine ☆ a dit…

Merci cher Patrick pour cette lettre pleine d'humour et de second degré, qui rend encore plus vil et méprisable son destinataire.
Un concept un peu galvaudé me revient à l'esprit en la lisant. Celui de « résilience »
La meilleure des résiliences me semble être, en effet, la dérision, et notamment l'auto-dérision.
Elle est l'intelligence suprême, la marque des esprits supérieurs (cela dit sans aucune sorte de prétention méprisante).
Comment un ministre bas du front pourrait seulement accéder à cette forme de pensée libre et jubilatoire malgré la gravité des circonstances dans lesquelles elle s'exprime?
J'aime aussi le libellé sous lequel vous publiez ce billet : « des femmes fréquentables » Oui, il y en a quelques unes en ce bas monde. ;-)
Bien à vous
¸¸.•*¨*• ☆

Patrick Mandon a dit…

Céleste, en effet, les femmes sont aussi fréquentables que les hommes… fréquentables. Les circonstances dans lesquelles fut écrite cette lettre sont évidemment essentielles, et sans doute constituent-elles un supplément d'inspiration pour sa rédactrice. Elles fondent une situation d'une absurdité, qui n'a pas fait reculer le moins du monde ses responsables. Simone Weil, dans l'usage qu'elle fait de la langue, rend parfaitement compte de cette absurdité.
V.s. peut-être avez-vous été frappé, comme je le fus, par l'écriture de Simone Weil, sa « graphie » : régulière, plutôt apaisée me semble-t-il, alors que le sujet est à la fois dramatique et aberrant. j'ai particulièrement goûté cette formule « Je regarde le statut des Juifs comme étant d’une manière générale injuste et absurde ; car comment croire qu’un agrégé de mathématiques puisse faire du mal aux enfants qui apprennent la géométrie, du seul fait que trois de ses grands-parents allaient à la synagogue ? ». Et voyez comme elle retourne la situation du « retour à la terre » des intellectuels.
Mais je reparlerai de Xavier Vallat prochainement.

Nuageneuf a dit…

Merci cher Patrick de remettre en lumière cette lettre à l'infect vallat (sans majuscele) ainsi que la loi du 22 juillet 1941 qui organise la spoliation des biens juifs par l’État Français. Me vient cette anecdote très récente, je vous la narre: dans un magasin, un commercant me rend une pièce de 5 centimes et me dit avec un grand sourire "Je ne voudrais pas vous spolier !" . Je lui réponds avec un même grand sourire "Oh vous savez, c'est déjà fait !". Il n'a d'évidence pas compris le trait.