vendredi 17 juillet 2026

J'ai de l'eau jusqu'à la taille…

Pouvons-nous encore seulement imaginer ce qui fait le sel de la vie : les chansons idiotes et sentimentales, les promenades dans les rues de Paris, les cris suraigus d'une petite chatte rousse qui vient de nous apercevoir et ne saurait différer plus longtemps le plaisir de solliciter nos caresses, l'errance inquiète ou amusée dans une bourgade infiniment provinciale, les vitrines de sous-vêtements féminins, le souvenir d'une mère qui fixe son bas nylon en haut de sa cuisse, les librairies encerclées qui ne veulent pas se rendre, les livres dont les pages réclament encore la tendre pince de nos doigts, les sihouettes aimables qui ne feignent pas d'ignorer notre désir, les films qui semblent venir d'une autre fiction, la bêtise tendre, les quelques mots essentiels et de très faible intensité (« Ne prends pas froid », « Appelle-moi plus souvent »…), les banquettes en velours cramoisi, la buée sur les vitres en décembre, le quai d'un port noyé dans la brume où s'impatiente un paquebot, les gens qu'on aimait et qui se sont tus à jamais, la sensation de frôler des êtres invisibles, l'effroi fondamental qui nous saisit par moment, un raie de lumière dans une chambre apaisée, un jeune homme qui me ressemble et m'adresse un adieu ironique, les ombres des mortels, les cimetières modestes, les pas qu'on croit entendre dans la pièce voisine alors qu'il n'y a personne, et tout ce que mes fantômes familiers déposent dans les lieux que je fréquente ou dans lesquels je viens de pénétrer ?