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vendredi 29 janvier 2016

Pulpe friction ou le pays de Bardot


Pulpe friction, en pensant à La Guerre de Troie n'aura pas lieu, du merveilleux Jean Giraudoux, qui n'est plus ni lu ni joué, peut-être pour avoir trop aimé la langue allemande…
HECTOR – Et il y en aura d’autres après lui, n’est-ce pas, pourvu qu’ils se découpent sur l’horizon, sur le mur ou sur le drap ? C’est bien ce que je supposais. Vous n’aimez pas Pâris, Hélène. Vous aimez les hommes !
HÉLÈNE – Je ne les déteste pas. C’est agréable de les frotter contre soi comme de grands savons. On en est toute pure…
(Scène 8)

De grands savons dont on fait des bubble gums, des chairs pour jolie femme, des chairs à canon en quelque sorte, des chairs à friction : Bardot s'est aventurée souvent sur leur pente savonneuse, elle s'est enduite de leur mousse. Elle revenait de leurs émulsions, de ses ablutions, à chaque fois la peau lisse et plus pure, en effet : car enfin « C’est agréable de les frotter contre soi comme de grands savons. »…

Ici, Bardot chante pour son show télévisé de 1967, filmée par François Reichenbach dans les rues de Londres, « The Devil is english », vêtue du même costume à brandebourg que celui qu'elle arborait, lorsque, conviée à l'Élysée, elle rendit visite au général de Gaulle, auprès de qui elle fit une forte impression. Celui-ci résuma son émotion par une formule admirablement gaullienne : « Cette jeune personne a une simplicité de bon aloi. ».
Bardot, c'est mon pays rêvé, idéal, accompli. Elle le résume totalement. Tout son être irradie la France : sa nuque droite, son cou mobile, son regard de défi tendre, ses lèvres gonflées, ses seins dressés, son élégant joufflu que divise une raie d'ambre et d'ombre, bien fait pour que la caméra de Jean-Luc Godard s'y attarde lentement, et toute son incarnation radicalement offerte et soustraite, désirable et honorable. La France de Bardot, c'est : « Faites la moue et la guerre ! ». C'est le pays du singulier pluriel, où l'unique est sa propriété, où la solitude est un peuple, où la multitude est un couple. C'est le pays de Michel de Montaigne, qui dit « je » quand il se couche, des adolescents rêveurs qui disent « moi » quand ils se touchent, le pays où Dieu s'amuse qu'on le réfute. C'est le pays des individus irréductibles et des anonymes qui se sentent fameux. C'est le pays des carrés qui s'additionnent à la ronde pour dessiner un cercle. La France n'existe pas : comme Bardot, elle veut être vue et désirée, puis disparaître et se recomposer plus loin  ; comme elle et comme l'eau, qui échappe à l'étreinte, elle fuit la contrainte et le repos.





C'est ici que Bardot vous observe !

mardi 26 janvier 2016

Dormez, mes frères, Bardot vous observe !

Une chose rare :



Le sommeil des hommes est différent de celui des femmes, semble-t-il. Nous partons, elles restent. Notre endormissement est une évasion, une rupture : les femmes viennent du réveil, les hommes du sommeil (*), c'est à dire de leur enfance. Ils aspirent à se soustraire, à s'évanouir ; ils confient peut-être au mystérieux empire qui gouverne leurs nuits le soin de les rapatrier.

Et Bardot, bien sûr, qui répand son empire imaginaire dans mon esprit faible et souvent misérable.

(*) On ne verra ici aucune allusion à l'horreur « psychomotrice » qu'un margoulin, analyste pour téléréalité, a « conceptualisée » sous le titre (la marque !) « Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus ». 

On ira, on lira :
Sous l'empire de Bardot

Sur Bardot : Faites la moue,  Un « Grello » qui tintinnabule, une tartine qui dégouline, Bardot et ses « frères », Les désirables, Une vitrine pour ma cousine, L'indésirable 3Un brun Olivier

Sur Gunter Sachs, marié à Bardot alors que Gainsbourg…
Fin de partie - 11 -

mardi 12 janvier 2016

Il fait chaud, c'est l'hiver.


Ils s'étaient croisés à plusieurs reprises, mais ils se sont vraiment rencontrés en octobre 1967. Le 10 décembre, Bardot et Gainsbourg se rendent au studio Barclay, avenue Hoche, à Paris, VIIIe arrondissement. Il s'était engagé à lui écrire « la plus belle des chansons d'amour » : elle est prête ! Dans les premiers moments, Gainsbourg, plus ému qu'il ne souhaiterait le montrer, manque d'assurance. Progressivement, Brigitte installe un climat tout à la fois rassurant et sensuel, qui transforme leur duo vocal en un enlacement musical.
Puis Brigitte s'éloigne, elle rejoint l'équipe de son prochain film, Shalako, dans la ville d'Almeria, en Espagne, où la retrouve son mari, Gunther Sachs. Europe 1, alors station très écoutée (aujourd'hui morne antenne de complaisance et de soumission au goût de la nouvelle bourgeoisie frileuse), s'en procure une copie (via Gainsbourg ?). Gunter s'énerve, Gunter prendrait très mal la diffusion sur les ondes et la mise en vente de la chanson torride. Gainsbourg, alors, place les bandes dans un coffre et jure qu'il n'enregistrera jamais ce texte avec quelqu'un d'autre. À la fin d'Initials BB, il laisse échapper un « Almeria » désolé, qui rend compte de son désarroi. Il dira : « Avec Brigitte, ce fut une opération sans anesthésie : elle me coupait le cœur avec les dents ! ».
Un an après cet épisode, il se retrouve dans un studio avec Jane Gainsbourough Birkin. Leur « Je t'aime moi non plus » se vendra à des millions d'exemplaires. Comme on lui demandait s'il avait simulé l'amour, Gainsbourg répondit : « Si nous avions réellement fait l'amour, un 45 tours n'y aurait pas suffi, nous aurions eu besoin d'un 33 tours. ».

La pochette du 45 tours, paru en 1986.



Ce qu'en dirent les intéressés :


Moi non plus.. par loulou41600

La version Bardot/Gainsbourg :



La version femme-femme, par Cat Power et Karen Elson :



Un moment de pure « erotic fantasy », par Brigitte Fontaine et Arthur H :



Pour le plaisir, et par pure complaisance fétichiste, sans augmentation du prix, je vous livre cette scène autrefois censurée du film de Claude Autant- Lara, « En cas de malheur ». Devant Gabin, impavide, Bardot soulève sa jupe ; elle n'apparaît pas exactement nue, elle semble surgir d'une féérie du désir, les reins ceints d'un porte-jarretelles -admirable, indispensable pièce du trouble et du secret, mécanisme fluide, suspension dérobée au regard, révélée à l'amant seul, décorée de dentelle- et les jambes voilées de nylon. Et tout cet appareil de la tentation n'est mis en place que pour consacrer les deux globes de ses fesses, qui viennent tendrement s'écraser sur le bureau (néanmoins, Bardot incarnera une sensualité animale débarrassée de la bimbeloterie érotique des années cinquante).



Toute la nation française, sa belle parade d'invention et d'insolence, son goût très sûr, sa volupté d'être, sa civilisation de pur raffinement, sa théorie de l'évolution de la chair, son sens du péché et de l'absolution immédiate, tout cela s'était réfugié dans la personne de Brigitte Bardot. Il avait fallu mille ans pour produire un tel miracle, une absolue perfection. Des voyous surarmés, se réclamant d'un dieu d'égarement, achèveront peut-être de le détruire.

Et encore :
Sous l'empire de Bardot

Sur Bardot : Faites la moue,  Un « Grello » qui tintinnabule, une tartine qui dégouline, Bardot et ses « frères », Les désirables, Une vitrine pour ma cousine, L'indésirable 3Un brun Olivier

Sur Gunter Sachs, marié à Bardot alors que Gainsbourg…
Fin de partie - 11 -


Sur Gainsbourg : Denise   Vous dansez, mademoiselle ? Dans la peau de Serge   Les bijoux de Lulu 
Le bœuf sous un toit  Et Dieu dans tout ça   L'art de s'étendre Madame Lulu    Serge en automne


samedi 17 octobre 2015

Sous l'empire de Bardot
























Il ne se regardait pas dans les miroirs, elle lui révéla son vrai pouvoir de séduction. Après elle, il fut en quelque sorte débarbouillé, alors il devint beau. Car il acquit avec l'âge une étrange beauté. Le monde entier la désirait, elle défiait les séducteurs, se jouait des play-boys, s'offrait, comme autant de friandises, la chair aimable des jolis minets « sixties ». Il vint à elle timide et « habité d'une folle supériorité » (Bardot dixit). Elle l'a vraiment aimé, il l'a adoré. Ils se retrouvaient chez elle, avenue Paul Doumer (« au Doumer » comme elle dit). Elle était mariée, mais ne suivait que les conseils de son cœur : « trois mois sans ombre, sans nuage, quatre-vingt-dix jours d'amour fou » (Bardot dixit).
Bardot-Gainsbourg, c'est la France dans la mire, dans les mirettes des nations soumises et consentantes.
BB, ce fut l'empire, puis la lente décomposition de l'empire. Bardot a incarné la perfection de l'insolence française, de l'élégante désinvolture française, de l'audace française. Ce qu'elle fit en son temps, seule, ce qu'elle improvisa toujours avec grâce, ce qu'elle refusa au monde réel, rien de cela n'a d'équivalent aujourd'hui.
Hier, nous avions Bardot, aujourd'hui, nous avons Julie Gayet.

Le document illustrant cet article est une photographie de plateau (DR), alors que BB, coiffée d'une perruque brune, et Gainsbourg enregistraient la chanson Comic strip, sous la direction de François Reichenbach pour Brigitte Bardot show, diffusé le 1er janvier 1968.



Sur Bardot : Faites la moue,  Un « Grello » qui tintinnabule, une tartine qui dégouline, Bardot et ses « frères », Les désirables, Une vitrine pour ma cousine, L'indésirable 3Un brun Olivier

Sur Gunter Sachs (marié à Bardot quand Gainsbourg…) Fin de partie - 11 -

Sur Gainsbourg : Denise, Vous dansez, mademoiselle ?, Dans la peau de Serge,, Les bijoux de Lulu
Le bœuf sous un toit, Et Dieu dans tout ça ? Le beau Serge s'accorde à l'accordéon, L'art de s'étendre Serge en automne, Madame Lulu

mercredi 4 mars 2015

Comme des notes de musique entendues sur le chemin 2

Encore une fois Aldo Ciccolini, au cours de son ultime récital, qu'il donna pour ses quatre-vingt-cinq-ans. Rien de trop, rien de moins : dans sa veste blanche de vieux dandy latino, même devant un public enchanté (au sens strict : en proie à un enchantement) qui le vénère, il va sereinement jusqu'à la note finale :



Il me paraît que, parmi les aristos du clavier, se trouve cet artiste ignoré :



Sur votre chemin :
Ceci, et Le dernier bain de Diane

dimanche 1 mars 2015

Comme des notes de musique entendues sur le chemin


Aldo Ciccolini, napolitain de naissance (1925), français de nationalité, est mort le 1er février 2015. Il n'était pas seulement un virtuose du piano, il incarnait la virtuosité retenue, qui se garde de tout effet inutile. En cela, il représentait parfaitement l'enseignement et l'esprit de ses maîtres, Marguerite Long et Alfred Cortot.
Le voici dans « Kupelwieser Walzer », de Franz Schubert, transcrite par Richard Strauss : on entend cela, on s'interrompt, on suspend son pas pressé, et l'on pressent que la vie est fragile. On se dit alors que cette fragilité-même, fatale, produit ce beau sentiment de précarité, qui nous fonde.



Leopold Kupelwieser (1793-1862), peintre autrichien de belle renommée, appartenait au cercle des intimes de Schubert.
On entendra cette même Kupelwieser Walzer, comme venant de la fenêtre ouverte d'une maison, et qui accompagne quelque temps un promeneur, sur le chemin : Le dernier bain de Diane

jeudi 12 février 2015

Un roi très mélancolique

Actuellement, et peut-être pour très peu de temps, youtube diffuse le film Ludwig-Visconti, en français et dans son intégralité. Ce genre de choses -des films rares, libres et gratuits-, sans être exceptionnel, ne dure pas longtemps. Les œuvres sont retirées rapidement.
Voici donc l'adresse où vous pourrez visionner, enregistrer ce chef-d'œuvre, dans une qualité satisfaisante.

Ludwig ou le Crépuscule des Dieux Film complet (1973) Visconti VF - YouTube



Le rôle de Ludwig est tenu par Helmut Berger : il y exprime toutes ses qualités d'interprète viscontien. Les rapports entre les deux hommes étaient parfois orageux. Certes, Visconti était follement épris de Berger, mais il n'abandonnait aucune de ses prérogatives de maître du plateau. Il voulait que ce film exprimât sa conception de l'existence. Il sut parfaitement distinguer dans la personne du roi fantasque et supérieurement inspiré la représentation de son idéal : la vie réelle est décevante, seule la vie de l'esprit, guidée par une recherche infatigable du beau, peut nous consoler, apaiser notre chagrin fondamental. Il faut rapprocher ce film d'un ouvrage magnifique : Le livre de raison d'un roi fou : Louis II de Bavière (1947) d'André Fraigneau (1905-1991). Je ne connais pas d'étude à la fois plus légère et plus inspirée, plus pénétrante du souverain bavarois. Comme Visconti, il le suit dans son déclin physique, dans son inexorable métamorphose d'apparence, qui, cependant, ne s'accompagne nullement d'une quelconque altération de sa lucidité ni de sa capacité d'analyse :
« Cette nuit, aux flammes des bougies, j'ai contemplé longuement mon visage dans un miroir […] Je me découvre tel que l'exercice de la vie m'a fait. Plutôt m'a défait […] Mes dents gâtées par les sucreries […] Je suis énorme, gigantesque, même […] Les romantiques ont l'imagination courte, ils ont inventé le monstre laid : Quasimodo […] Je suis un monstre beau. C'est pire. »
Dans Ludwig-Visconti, les moments qui réunissent Sissi (Romy Schneider) et le roi, leurs ballades nocturnes, leur complicité d'enfance, leurs discussions, sont un éblouissement. Quant aux deux acteurs, Schneider dans de longs vêtements noirs, Berger sous ses chapeaux de Hambourg, sanglé dans son uniforme ou enveloppé d'un manteau, ils sont d'une beauté impressionnante.

Sur Visconti, si le cœur vous en dit : Drieu via Visconti, Joël H. via Guidoni Le décor d'une vie -1-
Le décor d'une vie -2- Le décor d'une vie -3- Luchino est mort ! L'enchanteur du XXe siècle (1)
Les garçons La peste soit du choléra !

vendredi 2 janvier 2015

Mes (a)vœux

À celles et ceux qui passèrent ici et ne revinrent plus, aux fidèles, aux infidèles, aux disparus, aux revenus, à ceux qui me surveillent du coin de l'œil, aux autres, qui m'ignorent avec attention, ou qui se réjouissent de m'avoir oublié, aux amants désunis, aux ennemis réunis, à l'ombre sur le mur dont j'ai retrouvé la lettre dans l'habit abandonné, à ceux que j'ai croisés, à toutes et à tous je souhaite le meilleur pour cette année neuve, qui n'a pas encore servi, qui n'a pas encore déçu, ni lassé.
J'offre cette petite merveille, un enregistrement ancien d'une chanson signée Eddy Cochran, Twenty flight rock, par Vince tout-en-cuir Taylor (1939-1991), beau comme le messager d'un monde perdu. On notera le solo époustouflant de Bobbie Clarke (né Robert William Woodman, 1940-2014), batteur très inspiré.



mercredi 5 février 2014

Le beau Serge s'accorde à l'accordéon

L'accordéon encore, et l'accordéoniste, chantés tous deux par Serge Gainsbourg, alors chanteur « rive gauche », présenté par Guy Lux, animateur de télévision, capable du pire et du meilleur. Il aimait la chanson, et bien des débutants lui doivent l'amorce décisive de leur carrière.



Pour l'accordéon, il convient d'aller à Un rat, un chinois, une filleRequiescat in pace !, et, pour le beau Serge, on rendra visite aux bijoux de Lulu bœuf sous un toit, à Madame Lulu, à Taille mannequin, à L'art de s'étendre, à Serge en automne, à Dans la peau de Serge, à Vous dansez, mademoiselle ?, et à Denise

mercredi 2 janvier 2013

Mes (A)vœux, 2 : Max, le berlinois chic et pince-sans-rire


En offrande de nouvel an, ce moment magnifique, esthétiquement parfait et musicalement accompli, à consommer lentement (je vous recommande la première chanson, suivi du commentaire de Max Raabe, qui fixe la silhouette du chanteur et donne l'allure générale du spectacle).
Au vrai, j'ignore combien de temps vous pourrez visionner ce concert de Max Raabe, que j'ai trouvé sur le site de la chaîne Arte, et qu'elle a diffusé dans la nuit de la Saint-Sylvestre. Si vous ne connaissez pas Max, ou si vous le connaissez peu, c'est l'occasion d'oser vous laisser séduire par ce très talentueux chanteur, dont je vous ai déjà parlé :  Dancing berlinois au Grand Rex. Pour en savoir plus sur ses prestigieux ancêtres, vous vous rendrez au Dancing berlinois (2) 

Si vous êtes déçu, je vous rembourse votre abonnement à ce blog ; si vous ne trouvez aucune grâce à ce personnage hors du commun, je ne vous adresse plus la parole. Et son orchestre est impeccable !
Et ne comptez pas sur moi pour vous donner une vidéo de Cali ou de Christophe Mae !



samedi 29 décembre 2012

Huitre perlière


Il est toujours délicat de qualifier de « meilleure » une interprétation, mais, pour l'aria de Nadir, que Georges Bizet composa (« Les pêcheurs de perles », 1863), je me risque à dire que le grand et méconnu Alain Vanzo, disparu en 2002, en a donné, parmi toutes celles des chanteurs de formation classique, la plus sobre, la plus maîtrisée, la plus mélodieuse, la plus « enchanteresse » (enregistrement de 1962) :



On notera que « Les pêcheurs de perles » est un opéra, qui n'est désormais monté qu'à l'Opéra comique, où, enfant, je le vis depuis la coulisse…

Et l'on ira encore ici  et encore  là

mardi 16 octobre 2012

Pour saluer Dsata


Pour saluer l'arrivée parmi nous d'une exquise Dsata, venue nuitamment inscrire son nom. Ce que j'ai vu chez elle (son blogue Pictures) fait imaginer un grand raffinement.





RITA HAYWORTH - PUT THE BLAME ON ME ("GILDA")

mardi 2 octobre 2012

La peste soit du choléra !


La nouvelle de Thomas Mann est brève, dense mais brève. Or, le film que Luchino Visconti a tiré de « La mort à Venise », avec l'aide de Nicola Badalluco pour le scénario, est d'une durée de 135 mn. Chaque image est nécessaire, constitutive de l'histoire qui se développe, et révélatrice du tourment très intime, violent dont le musicien Aschenbach (dans la nouvelle, il s'agit d'un écrivain) est la proie. Toute sa vie, cet homme a cherché la beauté (thème développé longuement dans « Docteur Faustus », du même Thomas Mann), jusque dans la rupture, il a exploré les ressources sonores de l'orchestre, il a voulu de l'inouï. Et le voilà, solitaire, vieilli, usé, sans emploi sentimental, voyageur luxueux à Venise. Le destin l'attend, qui aime à ricaner aux dépens des hommes ; il prend l'aspect d'un jeune garçon, d'un adolescent gracieux, mince, botticellien. Et notre compositeur, qui, toujours, fut comme émotionnellement verrouillé, se découvre une passion dévorante pour cet éphèbe, qui conduit progressivement sa victime vers son « projet » informulé. Pauses gracieuses, sourires esquissés, feintes suggestives du corps, regards soutenus : Tadzio tisse sa toile autour d'Ashenbach (dont le nom signifie ruisseau de cendres), l'envoûte, le paralyse. Alors que l'épidémie de choléra décime les rues de Venise, le musicien, agonisant, connaîtra, dans son costume de lin blanc, une fin sulpicienne.

La beauté des autres n'est pas une fin en soi, mais elle peut être une fin pour soi.



- Entre la Lettre à Élise de Beethoven, jouée dans le salon de l'hôtel et ensuite, guère mieux, par Esmeralda au bordel, quel rapport y avait-il ? 
- Ah, là aussi, cela a été le hasard. Je voulais tourner la scène avec Tadzio au piano et j'ai demandé au petit de m'exécuter ce qu'il savait jouer. Il a donc joué la Lettre à Élise que j'ai reprise dans la séquence qui suit, au bordel. 
- Et ainsi tu as rendu Tadzio un peu prostitué, et la prostituée un peu Tadzio... 
- C'est ce que je voulais. Je désirais en effet, unifier et en même temps, dédoubler l'élément de la « contamination » et de l'attraction des sens, et celui de la pureté enfantine. Par ailleurs, la fille du bordel rappelle un peu Tadzio parce qu'elle a un visage pur de fillette, outre la référence à Docteur Faustus, au moins pour ceux qui l'ont lu, et plus précisément l'allusion à la biographie de Nietzsche que le Faustus contenait. Bref, Aschenbach, en reliant la présence de Tadzio au souvenir de la prostituée, c'est-à-dire à la contamination qui s'était produite des années auparavant, saisit pleinement l'aspect le plus équivoquement « pêcheur » de son attitude à l'égard de Tadzio. Il est donc en proie, comme auparavant avec Esmeralda, à la tentation de céder. Tadzio résume ce qui a constitué un pôle de la vie d'Aschenbach, un pôle qui, représentant la vie - comme alternative et antithèse de l'univers rigidement intellectuel, de cette « vie sublimée » où Aschenbach s'est enfermé - se termine par la mort. Esmeralda et Tadzio ne représentent pas seulement la vie, mais sa dimension spécifique, troublante, contaminatrice, qu'est la beauté. Mann disait dans Sur le mariage, en citant Platen : « Qui a contemplé de ses yeux la beauté est déjà voué à la mort. » Je voudrais, du reste, que ce fût la « phrase de lancement » du film, parce qu'elle contient son sens le plus profond. 
(Extrait d'un entretien entre Visconti et Lino Micciche, dans Luchino Visconti cinéaste, d'Alain Sanzio et Paul-Louis Thirard, Ramsay, 1986.)


Photographie : Visconti règle une scène de Mort à Venise


Sur Visconti, on pourra se promener : 

Gruppo di famiglia Visconti Drieu via Visconti, Joël H. via Guidoni  Le décor d'une vie -1-
Le décor d'une vie -2-  Le décor d'une vie -3-  Luchino est mort !  L'enchanteur du XXe siècle (1)

lundi 17 septembre 2012

La perception de soi

Cet homme est beaucoup moins connu que son nom : Serge Lutens. Je l'ai rencontré il y a longtemps, à l'occasion du lancement d'un parfum. C'est dans cette manifestation élégante, que j'avais croisé une égérie de la scène pop anglaise, Anita Pallenberg : elle ne s'en souvient pas, mais, quant à moi, je me le rappelle parfaitement.
Serge Lutens, dans cet entretien, livre des choses fondamentales, sur le ton amusé de la confidence. Son raffinement ne sent pas la fabrique, il en a trouvé la source en lui-même, et, certainement, grâce à son audace morale.
Sur sa mère, sur le maquillage, le noir, les parfums, sur la transformation d'un visage (l'épisode de la coupe des cheveux d'une jeune femme, alors qu'il est apprenti coiffeur), sur l'apparence et l'anti-nature, sur la sophistication baudelairienne… Serge Lutens parle, c'est rare et c'est remarquable.

mercredi 11 juillet 2012

Gruppo di famiglia Visconti



En ce moment, une copie neuve du film de Luchino Visconti « Gruppo di famiglia in un interno », stupidement traduit, pour le titre français, par « Violence et passion », est projeté dans la salle de La filmothèque du quartier Latin, 9, rue Champollion. La copie est neuve, en version originale, sous-titrée en français. Le fait est assez rare pour être signalé, car, même les quelques dvd que l'on trouve, ici ou là, ne comportent pas de sous-titres. Et puis, Visconti sur un écran de cinéma donne toute son ampleur esthétique. Le film ne souffre que d'un excès de sentimentalisme (dans les rapports qu'établissent le professeur vieillissant et le gigolo, incarné par Helmut Berger). Pour ma part, outre le fait que j'aurais préféré Alain Delon à la place de Berger (j'ai soutenu récemment un « assaut » contre Delon, une véritable coalition, d'où je n'ai pas eu l'impression de sortir vaincu !), je ne suis pas du tout convaincu par la conscience politique du personnage. Cela dit, demeure la magnifique rencontre d'un monde qui s'achève, retiré, secret, et d'un monde corrompu, mais vivant, ardent, soutenu par le désir immédiat des choses et des êtres. Luchino Visconti a ans doute éprouvé la sensation du lent, irrésistible crépuscule, qui s'étendait sur son paysage intérieur. La mort sonnait à sa porte, il s'est hâté d'écrire un testament : ce film ultime est son testament.
Dans l'extrait du documentaire, que lui a consacré la BBC, présenté ici, vous verrez ce qui a fondé son imagerie, ce qui a formé son esprit, le souvenir de sa famille milanaise, prestigieuse, Vous comprendrez le rôle essentiel de sa mère.

Sur Visconti, vous pourrez lire aussi :
Drieu via Visconti, Joël H. via Guidoni La - Tous les garçons s ...
Tous les garçons s'appellent Patrick: Le décor d'une vie -3-
Le décor d'une vie -2-
Tous les garçons s'appellent Patrick: L'enchanteur du XXe siècle (1)
Tous les garçons s'appellent Patrick: Luchino est mort !
Tous les garçons s'appellent Patrick: Le décor d'une vie -1-


samedi 23 juin 2012

Brigitte et Boris à Marina



Brigitte Engerer est morte. Pianiste virtuose, précoce interprète, dénuée d'affèterie, la maladie l'a emportée : elle n'avait que 59 ans. Née française, elle considérait la Russie comme sa deuxième patrie ; elle s'était parfaitement accordée à son tempérament, à son « âme ». Elle jouait tout comme il convient, Schubert et Litzt comme personne. Je dédie ce moment de grâce, un Nocturne de Litzt, avec son ami Boris Berezovsky, à la petite Marina, que ses parents ont fini par massacrer, après l'avoir torturée, humiliée, niée pendant six années. Nous devons à la mémoire de Marina de lui offrir désormais ce que nous avons de meilleur, de plus beau, de plus accompli.

mercredi 23 mai 2012

Le décor d'une vie -3-


Après sa mort, à Rome, le 17 mars 1976, les cendres de Luchino Visconti sont transférées sur l'île d'Ischia, au large de Naples, où le metteur en scène possède une vaste villa.
Voici une photographie de cette villa, et un portrait de Visconti, dans la villa. En bas, trois documents pris sur le lieu du tournage de « Rocco et ses frères » (1960), film qui valut au réalisateur d'être accusé d'obscénité. Trois précieux documents, me semble-t-il, et très émouvants.





























Sur la mort de Visconti, on pourra lire

Sur le choix de l'interprète de Tadzio, on verra Les garçons
Sur Alain Delon, on consultera : Tous les garçons s'appellent Patrick: Delon, sans retouche
Tous les garçons s'appellent Patrick: Delon ne mégote pas
Tous les garçons s'appellent Patrick: Alain, sors de ce corps !
Tous les garçons s'appellent Patrick: Nico, une allemande dans la ...

Le décor d'une vie -2-

(suite de l'article précédent)
Or, le personnage incarné par Burt Lancaster - quel itinéraire pour cet acteur venu du cirque !- fut inspiré à Visconti, comme un salut admiratif, un hommage à une manière de maître, par le très singulier Mario Praz (1896-1982). Esprit encyclopédique, féru de littérature romantique noire, fortement « endiablée », Mario Praz est une figure européenne en voie d'extinction. Conférencier, écrivain, collectionneur, il pratiquait l'art de l'observation, de l'échange, de la conversation, de la mondanité intelligente et du partage sensible. Il réhabilita la période Néoclassique, le Second empire et, plus généralement, l'esthétique, l'art de vivre qui s'est développé entre 1760 et 1850 en Europe. L'âge néoclassique se distingue, en architecture, par l'interprétation de l'idéal greco-romain auquel il donne des proportions proprement « monumentales » (voyez les projets et travaux de Claude Nicolas Ledoux à Arc-et-Senans, et de Victor Louis à Bordeaux). En France, on peut considérer que la décoratrice Madeleine Castaing - extravagante Madeleine Castaing, qui, très âgée, contenait la chair de son menton sous la pression d'un large élastique, qu'elle portait en permanence !- appartient à son « école ».

Bon, je deviens ennuyeux, j'abrège ! Mario Praz s'est beaucoup occupé de décor, d'ameublement et d'art de vivre. Sur ce thème unique, il acquit une magnifique collection d'aquarelles, montrant de beaux intérieurs européens. Une partie importante de cette collection fit l'objet d'une exposition, au musée Marmottan, en 2002 (Paul Marmottan, lui-même grand amateur d'objets de cette époque). J'ai trop de choses à dire sur ces sujets, et, quand on a trop de choses à dire, il est préférable de se taire !

Note : Pour celles et ceux qui se rendent prochainement à Rome, qu'ils sachent que le dernier appartement qu'occupa Mario Praz, dans le palazzo Primoli, via Zanardelli 1, et tout ce qu'il contenait à la mort de celui-ci, fut acquis par l'état italien, puis transformé en musée-appartement. On y retrouve le goût prodigieux d'un homme inspiré.
Ci-dessous : portrait de Mario Praz, deux aquarelles, et une photographie de l'une des pièces de son appartement.





















On consultera éventuellement

Le décor d'une vie -1-

On a parfois reproché à Visconti son obsession « décoratrice », d'attacher trop de soin à des détails d'authenticité, tels que la vaisselle et l'argenterie. Je vois là, pour ma part, un souci de précision, d'exactitude et d'honnêteté, un moyen, aussi, d'imposer la totalité d'un personnage dans l'exact décor de son temps, de son aventure.
l'aboutissement de cette « méthode », on le trouvera sans doute dans son avant-dernier film, « Violence et passion » (« Gruppo di famiglia in un interno », 1976). Son tournage en fut douloureux, car Visconti relevait d'une attaque cérébrale, qui l'avait frappé pendant la réalisation de « Ludwig, le crépuscule des Dieux ». Il donnait ses indications depuis une chaise roulante, la moitié du visage figé, ce visage qui, dans sa jeunesse, avait été d'une beauté animale. Luchino fascinait les femmes, mais désirait les hommes.
Dans « Violence et passion », un professeur d'art, collectionneur et expert en tableaux, vieillissant (mais tout de même interprété par Burt Lancaster !) vit retiré dans le splendide isolement de son palais romain, parmi ses trésors et, en particulier, des « conversation pieces », terme anglais pour désigner des scènes de l'univers familial, pacifiées, heureuses, très en vogue dès la fin du XVIIe siècle. Sait-il qu'en acceptant, presque forcé, de louer l'appartement du dernier étage à une singulière famille, composée d'une femme, la marquise Bianca Brumonti (Silvana Mangano), de son gigolo, Konrad (Helmut Berger), de sa fille, Lietta (Claudia Marsani), et du petit ami de celle-ci, Stefano (Stefano Patrizi), il fait entrer dans son intimité le chaos, le tourment et l'amour ? Il est possible qu'il le pressente, mais il faut que cela s'accomplisse, pour qu'à ce vieil esthète sans illusion soit révélé le sens du sacrifice et du souci de l'autre (à suivre).















Ci-dessus : captures d'écran du film « Violence et passion », le bureau du professeur (Guy Tréjan, au centre, Jean-Pierre Zola, à gauche : celui-ci joua dans de très nombreux films, dont le rôle de M. Arpel, l'oncle de M. Hulot, dans le film de Jacques Tati) ; la terrasse du palais, les toits de Rome (la marquise Bianca Brumonti (Silvana Mangano), sa fille, Lietta (Claudia Marsani), et Stefano (Stefano Patrizi). Notons que le titre original « Conversation piece » est infiniment plus en rapport avec le thème du film que l'insupportable titre français, « Violence et passion »