Il s'appelle Arnaud Fleurent-Didier, et doit avoir une trentaine d'années. J'avais entendu sa chanson, intitulée France Culture, il y a quelque temps déjà, une chanson triste comme une génération mollement sacrifiée. J'ai l'impression qu'elle dit, sur un ton de banalité morne, des choses intéressantes…
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mercredi 4 septembre 2013
mercredi 26 septembre 2012
Semer des jalons…
C'est une affaire qui hantait le palais de justice de Paris depuis dix ans ! Une affaire de « cornecul », en quelque sorte. Le groupe Jalons, animé par le brillant Basile de Koch, produit depuis longtemps des pastiches hilarants de journaux et de magazines : L'Immonde (pour Le Monde), L'aberration (pour Libération), France-Démence (Pour France-Dimanche), Pourri-Moche (pour Paris-Match) etc. En règle générale, les victimes, reconnaissant le talent des pasticheurs, subissent sans broncher ce moment de délire à la fois cruel et drôle. Mais le magazine Entrevue, fondé par Thierry Ardisson et Gérard Ponson en 1992, prit très mal sa parodie Fientrevue, et s'engagea dans une procédure, qui vient donc de se clore. Les plaignants sont déboutés. Je suis heureux pour Basile. Il pourra poursuivre sereinement son entreprise de presse et d'humour nécessaire.
Basile de Koch, Président à vie du groupe Jalons
Basile de Koch, Président à vie du groupe Jalons
Paris, le mardi 25 septembre 2012
Affaire Entrevue vs. Fientrevue :
LA COUR D’APPEL RELAXE
LE GANG DES PASTICHES !
« Joie, joie, pleurs de joie » ! Après dix ans de procédures à rebondis- sements, la décision tant attendue de la Cour d’Appel est enfin tombée, et du bon côté !
Dans son arrêt du 21 septembre, la juridiction du second degré rend pleinement justice au nôtre :
– Oui, confirme-t-elle après les juges de première instance, Fientre- vue était bien une « parodie respectant les lois du genre », et non pas un « plagiat parasite et cannibale», comme le plaidait sans rire M. Gérard Ponson, patron d’Entrevue ;
– Non, statue-t-elle contre les premiers juges, notre parodie n’a même pas « contrefait » la couverture de l’original : si elle en a repris les « éléments caractéristiques», c’est tout bonnement pour les « cari- caturer ».
Bref le droit à la parodie, pour pouvoir s’exercer, inclut nécessairement celui d’imiter le fond et la forme du support pastiché. Cela va sans dire, mais ça va mieux quand c’est la Cour d’Appel qui l’écrit.
Pour ne rien gâter, cette sage décision est motivée en termes savoureux. Selon l’arrêt, « l’observateur averti » disposait en la circonstance de tous les éléments nécessaires « pour comprendre qu’il s’agit d’une parodie des- tinée à se moquer de la revue ENTREVUE ». Il lui suffisait pour cela de lire le simple titre FIENTREVUE, mais aussi l’inscription au-dessus du
titre « Attention ! Ceci est une grossière contrefaçon signée JALONS » et en dessous « Toutes les conneries sont bonnes à dire » ainsi que « 3 euros, comme le vrai ».
On ne saurait mieux dire, et c’est un plaisir pour les Jalons, « pasticheurs du Roy depuis 1793 », de voir leurs bons gags cités par la haute juridiction comme exemples d’une parodie réussie.
Résultat des courses : la société Jalons, au capital de 304 euros, est dispensée de débourser les 1,127 million (!) réclamés par les plaignants, et même les 2 500 que leur avaient généreusement alloué les juges de première instance.
On pourrait certes déplorer que la Cour d’Appel ne nous accorde pas de dommages-intérêts, au terme d’une décision qui met pourtant en lumière le caractère manifestement abusif d’un acharnement judiciaire sans objet. Ces procédures interminables autant qu’absurdes nous ont quand même coûté la peau ! ! Mais bon, vu les dettes accumulées par feu la société de Ponson, aujourd’hui liquidée, nous n’avions de toute façon aucune chance de récupérer le moindre centime.
C’est donc d’un cœur aussi léger que le portefeuille que nous fêterons prochainement, en compagnie des personnalités qui nous ont soutenu depuis le début, cette victoire de la liberté d’expression, du droit à la parodie et du bon droit tout court.
Justice et fête !
« Joie, joie, pleurs de joie » ! Après dix ans de procédures à rebondis- sements, la décision tant attendue de la Cour d’Appel est enfin tombée, et du bon côté !
Dans son arrêt du 21 septembre, la juridiction du second degré rend pleinement justice au nôtre :
– Oui, confirme-t-elle après les juges de première instance, Fientre- vue était bien une « parodie respectant les lois du genre », et non pas un « plagiat parasite et cannibale», comme le plaidait sans rire M. Gérard Ponson, patron d’Entrevue ;
– Non, statue-t-elle contre les premiers juges, notre parodie n’a même pas « contrefait » la couverture de l’original : si elle en a repris les « éléments caractéristiques», c’est tout bonnement pour les « cari- caturer ».
Bref le droit à la parodie, pour pouvoir s’exercer, inclut nécessairement celui d’imiter le fond et la forme du support pastiché. Cela va sans dire, mais ça va mieux quand c’est la Cour d’Appel qui l’écrit.
Pour ne rien gâter, cette sage décision est motivée en termes savoureux. Selon l’arrêt, « l’observateur averti » disposait en la circonstance de tous les éléments nécessaires « pour comprendre qu’il s’agit d’une parodie des- tinée à se moquer de la revue ENTREVUE ». Il lui suffisait pour cela de lire le simple titre FIENTREVUE, mais aussi l’inscription au-dessus du
titre « Attention ! Ceci est une grossière contrefaçon signée JALONS » et en dessous « Toutes les conneries sont bonnes à dire » ainsi que « 3 euros, comme le vrai ».
On ne saurait mieux dire, et c’est un plaisir pour les Jalons, « pasticheurs du Roy depuis 1793 », de voir leurs bons gags cités par la haute juridiction comme exemples d’une parodie réussie.
Résultat des courses : la société Jalons, au capital de 304 euros, est dispensée de débourser les 1,127 million (!) réclamés par les plaignants, et même les 2 500 que leur avaient généreusement alloué les juges de première instance.
On pourrait certes déplorer que la Cour d’Appel ne nous accorde pas de dommages-intérêts, au terme d’une décision qui met pourtant en lumière le caractère manifestement abusif d’un acharnement judiciaire sans objet. Ces procédures interminables autant qu’absurdes nous ont quand même coûté la peau ! ! Mais bon, vu les dettes accumulées par feu la société de Ponson, aujourd’hui liquidée, nous n’avions de toute façon aucune chance de récupérer le moindre centime.
C’est donc d’un cœur aussi léger que le portefeuille que nous fêterons prochainement, en compagnie des personnalités qui nous ont soutenu depuis le début, cette victoire de la liberté d’expression, du droit à la parodie et du bon droit tout court.
Justice et fête !
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vendredi 24 décembre 2010
Crétins et chrétiens
Une communauté d'élite, diplômée, lettrée, savante, est devenue la cible des terroristes : les chrétiens d'Irak. Ils doivent se préserver, se terrer, fuir : les accueillerons-nous avec l'affection, le respect, la considération qu'ils nous démontrèrent toujours, chez eux ?
Les chrétiens d'Irak sont victimes d'eux-mêmes, sans doute, des musulmans, assurément, et de George Bush, très certainement. Je conchie M. Bush, prédateur de petit bassin, devenu bourreau des chrétiens d'Irak, mes frères admirables d'Orient !
En ce jour de Noël, j'ai une pensée particulière pour les arabes chrétiens, pour les chrétiens de Kabylie, pour les maghrébins chrétiens, pour les Coptes d'Égypte.
La Commission européenne a fait imprimer, à trois millions d’exemplaires, un agenda destiné aux écoles secondaires. Il mentionne les fêtes juives, –nous nous en réjouissons–, hindoues –nous en sommes heureux–, sikhs –cela nous satisfait–, et musulmanes –quelle plaisante initiative ! On cherchera en vain, dans cet agenda «européen», une fête chrétienne ! La commission européenne vient simplement d'effacer une partie constitutive de sa mémoire.
Les députés européens ont toujours été des idiots inutiles ; ils viennent de démontrer qu'ils pouvaient être également des salauds. Et ils me forcent, ces incapables surpayés, saturés de mauvais cholestérol, satisfaits, incarnant tout ce que je détestais, enfant puis adolescent, et que je persiste à mépriser, ils me forcent, donc, ces législateurs arrogants et vains, à prendre le ton de gravité des imbéciles.
Voilà où nous en sommes. Je sens que je vais me faire baptiser une seconde fois…
Vous toutes et vous tous qui passez ici, et qui donnez à ce lieu l'essentiel de sa grâce, je vous espère heureux parmi les vôtres et auprès de ceux que vous aimez.
Les chrétiens d'Irak sont victimes d'eux-mêmes, sans doute, des musulmans, assurément, et de George Bush, très certainement. Je conchie M. Bush, prédateur de petit bassin, devenu bourreau des chrétiens d'Irak, mes frères admirables d'Orient !
En ce jour de Noël, j'ai une pensée particulière pour les arabes chrétiens, pour les chrétiens de Kabylie, pour les maghrébins chrétiens, pour les Coptes d'Égypte.
La Commission européenne a fait imprimer, à trois millions d’exemplaires, un agenda destiné aux écoles secondaires. Il mentionne les fêtes juives, –nous nous en réjouissons–, hindoues –nous en sommes heureux–, sikhs –cela nous satisfait–, et musulmanes –quelle plaisante initiative ! On cherchera en vain, dans cet agenda «européen», une fête chrétienne ! La commission européenne vient simplement d'effacer une partie constitutive de sa mémoire.
Les députés européens ont toujours été des idiots inutiles ; ils viennent de démontrer qu'ils pouvaient être également des salauds. Et ils me forcent, ces incapables surpayés, saturés de mauvais cholestérol, satisfaits, incarnant tout ce que je détestais, enfant puis adolescent, et que je persiste à mépriser, ils me forcent, donc, ces législateurs arrogants et vains, à prendre le ton de gravité des imbéciles.
Voilà où nous en sommes. Je sens que je vais me faire baptiser une seconde fois…
Vous toutes et vous tous qui passez ici, et qui donnez à ce lieu l'essentiel de sa grâce, je vous espère heureux parmi les vôtres et auprès de ceux que vous aimez.
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samedi 25 juillet 2009
Rire amer chez les Arvernes…

Émilie nous a donné ce texte d'une grande force. Il est d'une lecture aisée, mais pour le moins inconfortable. Je le publie, car j'aime beaucoup sa liberté. La mémoire d'Émilie n'est pas apaisée, elle gronde toujours d'une colère vive. C'est son opinion. Vous réagirez.
Attention, «c'est du brutal !».
Pieds-noirs.
Ce sobriquet dont on nous a affublés, nous avons eu l’humour de le revendiquer. On en ignore l’origine exacte, mais de toutes les explications avancées, celle que je préfère est d’Edmond Brua, pied-noir, né à Philippeville, comme moi, et auteur d’une parodie du Cid en pataouète : dans le midi, les pieds-noirs sont les passereaux qui s’envolent vers l’Afrique en automne. Quelqu’un aurait lancé le surnom et il nous serait resté. Oiseaux migrateurs, comme les passereaux, nous avons fait l’aller-retour, mais il n’y aura jamais d’autre automne.
«Un peuple sans passé» disait Camus. Ce n’est plus vrai puisque l’Histoire, en frappant à «la porte du malheur», leur en a offert un…
Personne ne peut guérir de l’Algérie : de mon enfance coupée en deux, arrachée à l’Afrique, sur l’autre rive, il reste une petite valise de souvenirs éblouissants de lumière au fond du placard où s’entassent les injustices et les mensonges d’une guerre, puisqu’il faut bien l’appeler
par son nom.
L’Algérie, c’est une image fixe et mouvante, couleur de ciel et de sable, sous une lumière aveuglante, où j’entre toujours à mon insu, qui s’impose à moi et que j’interroge depuis toujours parce que je sais qu’en elle se trouve la clé de l’énigme, la mienne. A l’école de mon village du Constantinois, nous sommes seulement trois enfants européens parmi de nombreux petits écoliers arabes. J’ai quatre ans, j’aime l’école. Mon instituteur est Kabyle. Il m’a mise dans le groupe des petits, mais, en écoutant d’une oreille ce que faisaient les grands, j’ai appris à lire, à son insu et de mon plein gré. Il ne s’en est pas aperçu tout de suite, c’était une surprise ! Chaque matin, je sors du rang pour l’embrasser. C’est un rite qu’il accepte, un accord tacite entre nous. Au village, on ne s’explique pas le comportement fantasque de la fille de N… Je crois que je le remerciais simplement, lui, «l’indigène», de m’avoir appris à lire et écrire la langue française, comme si mon cœur d’enfant y voyait la preuve de son attachement à la France, à nous. Plus tard, on apprendrait qu’il avait quitté l’école pour aller grossir les rangs du FLN ! Aujourd’hui encore, lorsque j’en parle, je me heurte aux mines dubitatives de la foule des ignorants : «Comment, «ils» étaient donc instruits, ils allaient à l’école, ils pouvaient enseigner ? »
La scène hantée, l’image qui me colle à l’âme, c’est celle de cette sortie d’école, un après-midi de printemps. Les enfants se précipitent dans la rue, l’école est finie. Aussitôt un cri déchire le ciel, une rumeur s’élève, la panique gagne. Je perçois quelque chose d’inhabituel, et je regarde, immobile, cet objet vert et quadrillé, ovale comme un citron, qui vient de rouler à mes pieds, et que je sens contre ma sandale blanche. Pas le temps de comprendre, je suis aussitôt soulevée de terre, emportée, secouée, ballottée. Je ne sais pas pourquoi, et soudain j’ai peur. C’est Ali, l’ouvrier de mon père (non, pas un esclave !) qui me porte en courant, qui crie, s’essouffle et appelle mon père en arabe ! On arrive à la maison. La «chose» verte à mes pieds était une grenade : mal dégoupillée, elle n’a pas explosé. «Mektoub !», c’était écrit, ce n’était pas mon heure. Je venais d’entrer dans notre tragédie.
Dès lors, nous ne pouvions plus rester. Le FLN nous tuait, nous égorgeait, nous écorchait vifs, nous mutilait, nous empalait selon des rituels monstrueux, d’une sauvagerie barbare et nous étions innocents. Salaud de Sartre qui, en France, appelait au meurtre des Européens, glorifiait et justifiait le massacre des innocents ! Salauds de porteurs de valises, qui ont collaboré avec les assassins ! Les «roumis» devaient disparaître, on nettoyait «ethnique» ! Le FLN, au passage, pardon de le rappeler, a massacré, selon les mêmes méthodes, des milliers de musulmans, de frères. Il fallait bien ça pour les convaincre ! L’union fait la force et c’est sans doute ainsi qu’Allah est grand !
L’Algérie, c’est à jamais mon pays étranger, mon pays de nulle part, mon mirage, mon Atlantide. Tout ce que nos pères, grand-pères, arrière-grands-pères avaient sué et construit serait englouti, puis jeté dans les poubelles de l’Histoire. Un ami y est retourné dans les années Quatre-vingts. Il m’a raconté les cabanons, les maisons en bord de mer, les piscines municipales, tous les lieux de plaisir et de distraction d’avant 62, laissés à l’abandon. Il m’a dit l’étrange frisson qui l’a saisi alors, le sentiment déroutant de se trouver face aux vestiges d’une civilisation disparue, effacée, déjà presque poussière.
L’Algérie, c’est ma mère : pas encore trente ans, la beauté sensuelle et la grâce de Sylvana Mangano. A notre arrivée en France, elle a posé sur mes épaules ces mots de la rupture, du renoncement et du sacrifice : «On nous a volé notre destin !». Elle prenait là toute la mesure de notre tragédie. Nous quittions un pays où nous étions nés, mais qui n’était plus le nôtre, pour rejoindre sur l’autre rive le giron de la mère-patrie que nous aimions tant, sans savoir qu’elle nous recevrait à contrecœur, avec des «cris de haine», comme des criminels, des fils indignes. Nous étions des amoureux éconduits, la France nous repoussait, regardait et regarderait toujours ailleurs, comme au-delà de nous. Français de là-bas, exilés en France avec les Harkis, nos frères de douleur, nous n’étions plus de nulle part. C’était bien la tragédie selon Anouilh «[…] il n’y avait plus d’espoir, le sale espoir….avec tout le ciel sur notre dos et on n’avait plus qu’à crier, pas à gémir, pas à se plaindre, à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on n’avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore».
Spoliés, déchirés, chassés, déracinés, insultés, rapatriés, déportés. Que demander de plus ? Coupables ! On commençait à l’entendre résonner très fort autour de nous «le sanglot de l’homme blanc» !
Elle le savait ma-mangano lorsqu’elle a posé ses talons aiguilles sur le sol auvergnat, altière dans sa jupe droite, esprit subtil que rien ne piège, abrité sous un casque de cheveux lourds que le henné enflammait. En deuil de son insouciante jeunesse, elle regardait, pensive, le ciel baudelairien du Massif Central peser comme un couvercle sur nos têtes, et plomber ses rêves. La France des profondeurs ! Il est encore là, dans un tiroir de ma mémoire, vivace, tenace, cet instant du désarroi : place de Jaude, Clermont-Ferrand, Puy de Dôme, au pied de la statue de Vercingétorix (tout un symbole !) qui affichait un air perplexe au passage de ces drôles de Gaulois ! Un jeune couple et ses deux enfants, ensemble désemparés. Rien ne nous ressemblait, ni ne parlait à nos âmes de nomades, tout paraissait hostile. Il faisait frais, l’éternelle grisaille bouchait l’horizon. Au moins une certitude : on découvrait ce jour-là que l’hiver auvergnat commence en juillet. Seule certitude. Instinctivement, machinalement, nous regardions au loin, nous cherchions la mer qu’on ne reverrait plus avant longtemps. Jamais, peut-être. Ici, rien que du noir, noire la cathédrale en pierre volcanique, noire la lumière, noires les rues et les façades. Et dans nos cœurs le chaos, la lave de la mélancolie, le sang des massacres, le vacarme et la fureur, les cendres de la terreur. Dans l’écorce de la mémoire, la gravure au poignard d’un aller sans retour. Nous étions «cette race née du soleil et de la mer, vivante et savoureuse, qui puise sa grandeur dans sa simplicité et debout sur les plages, adresse son sourire complice au sourire éclatant de ses ciels» ; par cette phrase sublime de Noces, Albert Camus résume toute l’âme pied-noire, l’essence même de la pied-négritude ! Pour les auvergnats, d’un abord si réservé, nous étions des extra-terrestres, des gens très décalés, surprenants, dont ils ignoraient absolument tout, et même que nous étions des Français ! Il paraît qu’on avait un accent bizarre, on ne le savait pas. Même notre vocabulaire posait problème et était un frein à la communication avec l’autochtone. Au début surtout, ensuite on s’est adapté et intégré. Ainsi, ce même jour d’apocalypse à Clermont, nous nous sommes attablés à la terrasse d’un café. Il convenait de fêter dignement l'événement ! On passe commande. Le serveur revient et pose devant nous, ébahis, déconcertés, incrédules… quatre cafés crèmes ! Nous voulions des glaces ! Mon père, ce héros au sourire si doux, mais «de caractère», moitié John Wayne, moitié Gassman, proteste et s’échauffe un peu. On s’explique. Une fois le quiproquo dissipé, et ce ne fut pas simple, il s’avère que l’erreur, c’était nous (encore !). En Algérie une glace, c’était une crème (glacée), l’épithète «glacée» étant toujours sous-entendue. En France, un crème est un café avec de la crème de lait, mais le mot «café» est toujours sous-entendu. On prenait nos marques. Cette cocasse déconvenue nous valut un fou-rire mémorable. Enfin ! Enfin, l’Auvergne nous faisait rire, comme un peu de soleil sur un volcan éteint !
Rire amer certes, mais salutaire ! Nous venions de rencontrer le réel. Nous étions des naufragés, notre frêle esquif avait accosté une contrée hostile et nous étions seuls. Nous devinions que les avanies ne faisaient que commencer et que la dérision serait notre force, notre rempart contre le chagrin, la forteresse où nous nous garderions du désenchantement, le contrepoint du mal de vivre….
Émilie
Photographie : Sylvana Mangano, dans le film Riz amer, de Giuseppe De Santis
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