« Tu ne sais pas comme est bien ma mort, par une nuit superbe, ma fenêtre grande ouverte sur Paris... » (Dernière lettre de Pierre Drieu la Rochelle à Victoria Ocampo). Drieu se suicidele 15 mars 1945. Victoria et Pierre se sont rencontrés au mois d'avril 1929, à Paris, chez Isabel Dato. Sa présence raffinée et sa mise élégante la séduisent, son « éloignement », la distance qui s'établit naturellement entre les autres et lui, tout cela l'intrigue. Il moque son « pull-over de déménageur », elle lui répond que c'est un tailleur de Chanel. Ils deviennent amants. Il tournera mal, il finira mal, ou peut-être apaisé. Elle lui conserva bien au-delà de la mort, un tendre intérêt. Il aura employé le temps que lui laissait la tentation de l'ennui à se rendre odieux. Il n'y parviendra pas. Ses rares amis lui témoignèrent une affection, qui ne se démentit jamais. Plus que tout, sans doute, il aima la solitude et l'égarement dans les songes : il fut un inlassable arpenteur de Paris, nuit et jour.
Et cette chanson, que je replace ici, inspirée à Daniel Darc par Drieu la Rochelle :
« Je ne conçois qu'une manière plus agréable que d'aller à cheval ; c'est d'aller à pied. On part à son moment, on s'arrête à sa volonté, on fait tant et si peu d'exercice qu'on veut. On observe tout le pays ; on se détourne à droite, à gauche ; on examine tout ce qui nous flatte ; on s'arrête à tous les points de vue. […] Partout où je me plais j'y reste. À l'instant que je m'ennuie, je m'en vais. Je ne dépend ni des chevaux ni du postillon. »
Jean-Jacques Rousseau, Émile, p 423 de l'édition des Œuvres complètes de J. J. Rousseau, citoyen de Genève, tome deuxième, à Paris, chez A. Belin imprimeur-libraire, 1817
Il ne fallait pas s'approcher de sa « bouche délicate, abondante, toujours ouverte, comme un fruit qui cède à sa propre succulence » (Pierre Drieu la Rochelle, Blèche).
À gauche, Louis Aragon au début des années trente ; à droite, Pierre Drieu la Rochelle à la même époque. Ils furent inséparables, puis ils se séparèrent : ils devinrent ennemis intimes.On entendra deux versions d'un poème d'Aragon, mis en musique par Jacques Douai.
On cite souvent des extraits de cette lettre de Franz Kafka adressée à Oskar Pollak, en date du 27 janvier 1904 : la voici dans son entier.
Il me paraît qu'elle est pleine d'une ironie discrète et d'une harmonieuse gravité.
Cher Oskar !
Tu m’as écrit une lettre charmante qui demandait, soit une réponse rapide, soit pas de réponse du tout ; quinze jours ont passé depuis sans que je t’aie écrit, ce serait impardonnable en soi si je n’avais des raisons. D’abord je ne voulais t’écrire que des choses bien pesées parce que ma réponse à cette lettre me paraissait plus importante que toutes les autres (malheureusement je ne l’ai pas fait) ; ensuite j’ai lu d’un trait le Journal de Hebbel (près de mille huit cents pages), alors qu’autrefois je ne le prenais toujours que par morceaux, auxquels je ne trouvais aucun goût. J’ai quand même commencé de façon suivie, au début en me jouant, pour me sentir finalement comme l’homme des cavernes qui, ayant roulé une grosse pierre devant l’entrée de sa caverne, par jeu et pour rompre l’ennui, est pris d’une sourde frayeur en voyant que la pierre le prive d’air et le plonge dans l’obscurité. Il tente alors avec une étrange ardeur de la déplacer, mais maintenant elle est dix fois plus lourde et, pour retrouver l’air et la lumière, l’homme angoissé doit tendre toutes ses forces. De même je n’ai pas pu toucher une plume de tout ce temps, car à embrasser du regard une telle vie, qui s’élève continuellement sans faille, si haut qu’on peut à peine la suivre avec sa longue-vue, on ne peut pas garder la conscience en paix. Mais il est bon que la conscience porte de larges plaies, elle n’en est que plus sensible aux morsures. Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous rende heureux, comme tu l’écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n’avions pas de livres, et des livres qui nous rendent heureux, nous pourrions à la rigueur en écrire nous-mêmes. En revanche, nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide — un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois (l).
Mais toi tu es heureux, ta lettre rayonne positivement, je crois que tu n’étais malheureux autrefois qu’à cause de ces relations qui ne te valent rien, c’est bien naturel, on ne prend pas de bain de soleil à l’ombre. Mais que je sois responsable de ton bonheur, ne le crois pas. Au mieux, je le verrais ainsi : un sage, dont la sagesse était cachée à ses propres yeux, rencontra un fou et s’entretint un moment avec lui de choses apparemment très lointaines. La conversation finie, comme le fou veut rentrer chez lui — il vivait dans un pigeonnier —, l’autre lui saute au cou, l’embrasse et lui crie : merci, merci, merci. Pourquoi ? La folie du fou avait été si grande qu’elle avait montré au sage sa sagesse…
J’ai l’impression de t’avoir fait du tort et d’avoir à te demander pardon. Mais je n’ai connaissance d’aucun tort.
Ton Franz
(1) Ce passage en italique par mes soins Franz Kafka, œuvre complète, tome III, collection La Pléiade, Gallimard éditeur Portrait de Kafka quelque temps avant sa mort.
Pierre Drieu la Rochelle sut-il aimer les femmes qu'il aima ? Il est certains que presque toutes éprouvèrent pour lui une brève passion, suivi d'un sentiment très doux, maternel. Ce fut le cas de Victoria Ocampo. Il apparaît aujourd'hui que cette belle femme, d'un caractère fort, qui aimait les hommes séduisants, bien habillés, et intelligents, les écrivains surtout, ne cessa jamais de considérer Drieu d'un œil tendre, navré aussi. Elle fut charmée en un soir par ce grand gaillard solitaire, qui sentait bon, se montrait attentionné comme un jeune amoureux, mais pouvait disparaître sans laisser d'adresse. Sur leur rencontre, la séduction immédiate qu'exerça Drieu sur la belle argentine, on en saura plus en lisant La belle argentine et l'homme perdu.
Quoi qu'il en soit, le jeudi 15 novembre, à l'hôtel Drouot, seront dispersés, dans une fort belle vente, des photographies, des livres et des autographes des XIXe et XXe siècles. Et, surprise, il s'y trouve deux lettres d'amour déclaré de Drieu à Victoria. Dans l'une, en date du 6 décembre 1939, l'entretenant de son roman « Gilles », sur le point de paraître, il a ces mots à l'adresse de sa chère argentine : « Il devrait t'être dédié en toutes lettres, en tous cas il l'est dans mon cœur, en tous cas il a été fait, jour après jour, en pensant à toi […] tu a été pour moi le modèle de force selon lequel je pouvais lancer ma construction simple, hardie et vraie. ». Dans l'autre, non datée, il se reconnaît, une fois de plus, inférieur à son art, pratiquant l'autocritique avec une cruauté très lucide : « […] pourquoi ne suis-je pas un pur artiste ? Il y a cette passion politique […] Je regrette de n'être pas un pur, un plus grand artiste. […] Aime-moi, laisse-moi un peu m'appuyer sur toi. Nourrisons-nous l'un de l'autre […] à travers l'abominable, le vide, l'inhumaine absence, tâchons de tisser une toile réelle, une longue banderole d'un balcon à l'autre, à travers la nuit, à travers la mer […] »
Prix estimé de la première lettre : 1500/2000 € ; de la seconde : 800/1000 €
Vente organisée par maîtres Neret-Minet et Tessier ; expert Éric Fosse (par ailleurs excellent libraire).
On iraici, et là, et encore ici, et pourquoi pas là
« Nous la perdîmes enfin. Je la vis expirer. Sa vie avait été celle d'une femme d'esprit et de sens; sa mort fut celle d'un sage. Je puis dire qu'elle me rendit la religion catholique aimable, par la sérénité d'âme avec laquelle elle en remplit les devoirs sans négligence et sans affectation. Elle était naturellement sérieuse. Sur la fin de sa maladie elle prit une sorte de gaieté trop égale pour être jouée, et qui n'était qu'un contrepoids donné par la raison même contre la tristesse de son état. Elle ne garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s'entretenir paisiblement avec tout le monde. Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les combats de l'agonie, elle fit un gros pet. Bon! dit-elle en se retournant, femme qui pète n'est pas morte. Ce furent les derniers mots qu'elle prononça. »
Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Livre II (il est entré en qualité de laquais, au service de la comtesse de Vercellis, à Turin. Elle meurt.)
Et, pour illustrer cette charmante incongruité, un « morphing » très réussi.
De Petrone, que les latinistes traduisirent rarement au collège (il était, naguère, déconsidéré par l'Éducation nationale), on ne sait exactement l'année de la naissance, si l'on connaît celle de sa mort, c'est à dire de son suicide, parfaitement digne d'un romain classique et «classieux» : 66. Victime de ce qui ressemble à de la médisance et à un faux complot contre Neron, il fut sans doute contraint de quitter ce vain monde. On rapporte que, s'étant ouvert les veines, il les fit refermer, afin de jouir encore un peu de la conversation de ses amis présents. Enfin, il mourut. Son œuvre unique connut un grand retentissement grâce au film de Federico Fellini, Satyricon. Je l'ai vu à sa sortie, et je me souviens parfaitement de l'état d'esprit dans lequel je me trouvais après la projection. Submergé ! je ne savais plus rien de ce que je venais de voir. J'avais été comme aspiré par un trou d'antimatière, transporté dans un monde parallèle en train de se faire, en pleine dilatation : une féerie en expansion. Il me restait des images fixes, des visages qui m'interrogeaient, et la beauté sauvage d'Hiram Keller, de Magali Noël, de Max Born, l'accomplissement serein des traits lumineux de Lucia Bose. On dit volontiers que Satiricon (sans y) forme un roman ; c'est assurément un récit romancé. Il ne nous est parvenu qu'en lambeaux, haché par de très grands manques, mais enfin, tel qu'il est, même si sa lecture n'est pas aisée, il peint en une fresque remarquable les mœurs et les comportement de son temps, qui ne sont pas sans rappeler celles et ceux du XVIIIe siècle français. Certains prétendent que Trimalcion ne serait autre que Neron, et que Petrone, avant de s'éteindre, aurait souhaité laisser un témoignage véridique sur les dérèglements dans lesquels l'empereur était tombé. Il est vrai qu'avant sa disgrâce, le poète avait l'oreille du tyran, au point qu'il fut surnommé arbiter elegantiarum ou arbitre des élégances. Cela est contredit par Héguin de Guerle, traducteur renommé de Petrone, qui assure qu'il s'agit du portrait de l'infâme Tigellin, responsable de la chute et de la mort de Petrone. Voici la traduction, par Héguin de Guerle, d'un extrait du fameux banquet de Trimalcion : « "Admirable !“ s’écrièrent à la fois tous les convives, en levant les mains au ciel : chacun de nous jurait qu’Hipparque ni Aratus ne méritaient d’être comparés à Trimalchion. Ce concert d’éloges fut interrompu par l’entrée de valets qui étendirent sur nos lits des tapis où étaient représentés en broderie des filets, des piqueurs avec leurs épieux, enfin, tout l’attirail de la chasse. Nous ne savions encore ce que cela signifiait, lorsque tout à coup un grand bruit se fait entendre au dehors, et des chiens de Laconie, s’élançant dans la salle, se mettent à courir autour de la table. Ils étaient suivis d’un plateau sur lequel on portait un sanglier de la plus haute taille. Sa hure était coiffée d’un bonnet d’affranchi ; à ses défenses étaient suspendues deux corbeilles tissues de petites branches de palmier, l’une remplie de dattes de Syrie, l’autre de dattes de la Thébaïde. Des marcassins faits de pâte cuite au four entouraient l’animal, comme s’ils eussent voulu se suspendre à ses mamelles, et nous indiquaient assez que c’était une laie : les convives à qui on les offrit eurent la permission de les emporter. Cette fois, ce ne fut pas ce même Coupé, que nous avions vu dépecer les autres pièces, qui se présenta pour faire la dissection du sanglier, mais un grand estafier, à longue barbe, dont les jambes étaient enveloppées de bandelettes, et qui portait un habit de chasseur. Tirant son couteau de chasse, il en donne un grand coup dans le ventre du sanglier : soudain, de son flanc entr’ouvert, s’échappe une volée de grives. En vain les pauvres oiseaux cherchent à s’échapper en voltigeant autour de la salle ; des oiseleurs, armés de roseaux enduits de glu, les rattrapent à l’instant, et, par l’ordre de leur maître, en offrent un à chacun des convives. Alors Trimalchion : — Voyez un peu si ce glouton de sanglier n’a pas avalé tout le gland de la forêt. Aussitôt les esclaves courent aux corbeilles suspendues à ses défenses, et nous distribuent, par portions égales, les dattes de Syrie et de Thébaïde.»
Ah ce Petrone là avait bien du talent, et ne méritait nullement de n'être connu que de ses initiales ! Je vous en parlerais une nuit entière, mais je vois que je vous ennuie déjà…
Fellini s'est déclaré fasciné par l'aspect lacunaire du récit de Petrone, les parties manquantes lui permettant d'imaginer l'Antiquité romaine à la manière d'«une grande galaxie onirique, plongée dans l'obscurité, au milieu de l'étincellement d'éclats flottants qui sont parvenus jusqu'à nous. Je crois que j'ai été séduit par la possibilité de reconstruire ce rêve, sa transparence énigmatique, sa clarté indéchiffrable.»
Fellini Satyricon Réalisateur: Federico Fellini, scénario de Federico Fellini et Bernardino Zapponi avec la collaboration de Brunello Rondi, d’après l’oeuvre attribué à Caius Petronius Arbiter dit Pétrone, traduction du latin par Luca Canali, musique: Nino Rota assisté d’Ilhan Mimaroglu, Tod Docksader et Andrew Rudin, conception des décors, Federico Fellini, producteur, Alberto Grimaldi. Directeur de production: Roberto Cocco. Production : PEA, Rome et Les artistes associés, Paris. Origine : Italie - France. Distributeur: Artistes associés. Première : Biennale de Venise, le 4 septembre 1969.
Interprétation: Martin Potter (Encolpe), Hiram Keller (Ascylte), Max Born (Giton), Mario Romagnoli (Trimalchion), Magali Noël (Fortunata), Capucine (Trypténe), Fanfulla (Vernacchio), Danika La Loggia (Scintilla), Giuseppe Sanvitale (Habinnas), Genius (l’affranchi enrichi), Gordon Mitchell (le voleur), Capucine (Triphène), Donyale Luna (Oenothée), Salvo Randone (Eumolpe), Alain Cuny (Lichas), Tanya Lopert (l’empereur, César), Joseph Wheeler (le père de famille, le praticien), Lucia Bose (la mère de famille, la praticienne), Hylette Adolphe (l’esclave orientale), Marcello Di Falco (le proconsul), Elisa Mainardi (Arianne), Carlo Giordana (le capitaine du navire), Silvio Belusci (le nain), Maria de Sisti (la grosse du bordel), Pascale Baldassare (l’hermaphrodite), Luigi Montefiori (le Minotaure), Giuseppe San Vitale (Albinna), Lina Alberti (l’idole d’or/partie coupée au montage).
Il est mort au mois de mai dernier. Les gazettes n'ont pas bronché, ou si peu. Ce n'était, après tout, qu'un belge brillant, aimant à la folie la littérature française, et «de droite» par surcroît. Il s'appelait Pol Vendromme. Il plaçait le style au-dessus de tout, qu'il voyait comme l'allure d'un écrivain, sa trace persistante dans l'air et le sable, où pourtant tout s'efface. L'expression «droite buissonnière» lui convient parfaitement ; il fut très proche de Dominique de Roux, un bretteur aux dons multiples, qui n'avait peur de rien et surtout pas d'être mal vu des nouveaux censeurs issus de Mai 68, qui allaient devenir grassouillets, autoritaires, cyniques et moralisateurs. De la droite, il avait la vivacité, la liberté de ton, l'arrogance amusée ; il pratiquait la fraternité des minoritaires, la solidarité des exclus. Mais il était vacciné contre les mauvais virus de sa vieille famille de pensée. Et puis, il ne portait pas d'œillères, ainsi a-t-il parlé avec ferveur de Roger Vailland.
Voici les extraits d'un entretien, très lucide, qu'il accorda à la Revue célinienne, en 1979 :
[…]
- Dans l'avenir, l'œuvre de Céline ne risque-t-elle pas de devenir quelque peu hermétique, ou, en tout cas, difficile d'accès ? Pour comprendre et apprécier pleinement l'œuvre, il faut posséder la connaissance d'événements historiques guère répercutés dans les manuels scolaires (la collaboration, Sigmaringen, etc). De même, toutes les références que Céline fait dans ses derniers livres à l'actualité de l'époque ne risquent-elles pas d'entraver une bonne compréhension ? À la limite, pour savourer pleinement Céline, il conviendra de le lire dans l'édition de la Pléiade. Assez paradoxalement, Céline risquerait de devenir difficile d'accès pour une autre raison que stylistique...
Les allusions à l'actualité de l'époque ne rendent pas une grande œuvre illisible. Sinon, il y a déjà longtemps que l'on aurait délaissé, par exemple, la correspondance de Voltaire ou Les Châtiments de Victor Hugo. Une grande œuvre romanesque existe par elle-même, indépendamment de l'anecdote qui l'a inspirée. Vous pouvez lire Saint-Simon ou le Léon Daudet des mémoires sans être un familier de la cour de Louis XIV ou des parlements de la troisième République. De même pour Céline : il importe peu de savoir qui était à Sigmaringen ; seuls comptent les portraits au fusain, l'intensité du regard du portraitiste, l'atmosphère d'apocalypse, le chaudron des sorcières.
[…]
- Dans une étude intitulée Les Romanciers de droite, vous mentionnez Céline. Ne pensez-vous pas que Céline échappe à ce type de classification ? Il me semble que l'on retrouve chez lui autant d'éléments pouvant le rattacher à la gauche qu'à la droite. Dans Les beaux draps, il se déclare partisan d'un partage absolu des biens, avec une devise "l'égalitarisme ou la mort". Si l'on ajoute à cela ses invectives contre la famille, l'armée ou la religion, il me paraît difficile de le cataloguer une fois pour toutes à droite. Des arguments différents existant pour ne pouvoir non plus le cataloguer à gauche.
Paul Sérant notait : est de droite celui que la gauche a classé à droite. C'est dans ce sens-là que j'ai introduit Céline dans mon panorama. Mais il va de soi que le génie sauvage de Céline ne s'accommode pas de nos pauvres et insignifiantes étiquettes. Trop singulier, trop nihiliste pour qu'un parti organisé puisse s'accaparer de lui. L'individualisme forcené de Céline le protège des entreprises d'annexion ou de racolage de toutes les sectes.
- Céline était antisémite. Quelque séduisante que soit la thèse selon laquelle l'antisémitisme n'était pour lui qu'un jeu littéraire et le Juif un fantôme représentant non un être déterminé mais l'ensemble des terreurs et des obsessions de l'écrivain, il est impossible de l'accepter autrement que comme un simple élément d'appréciation." Cette opinion exprimée par Jacqueline Morand ¹ est assez en opposition avec votre interprétation des pamphlets. À la lumière des documents (lettres, etc.) qui sont apparus depuis la publication de votre livre, pensez-vous toujours pouvoir dire que les pamphlets ne constituent pas une œuvre antisémite (quand bien même ils ne seraient pas QUE cela et quand bien même la motivation serait entachée de noblesse, à savoir : empêcher à tout prix un nouveau conflit dans lequel son pays serait entraîné et dont il sortirait vaincu) ?
Je voulais faire entendre ceci : que le mot "Juif" chez Céline, comme plus tard le mot "Chinois", était l'expression des hantises et des terreurs d'un écrivain obsédé. Un peu comme le mot "imbécile" chez Bernanos. Ceci dit, il est indéniable qu'une passion antisémite, horrible et démentielle, habite les pamphlets. N'ayons pas peur des mots : il y a du fol chez Céline, avec les phobies d'un Français moyen de l'espèce la plus stupide et la plus hargneuse.
- Je me permettrai de vous soumettre une autre observation, celle exprimée par Jean-Louis Curtis : "À l'extrême gauche, on a toutes les peines du monde à reconnaître qu'il est un grand écrivain, malgré son hideux et stupide antisémitisme. À l'extrême droite, on voudrait le justifier de tout, y compris d'avoir été antisémite ; et c'est tout juste si on ne le fait pas passer pour un martyr. Des deux côtés, l'imposture est égale" ² Partagez-vous cette opinion ?
Oui, je la partage. Il faut renvoyer dos à dos l'imposture de gauche et l'imposture de droite. Dans son dossier Belfond, Frédéric Vitoux ³ s'y est appliqué avec le plus rigoureux et le plus équitable des discernements. Il nous propose quelques pages de salubrité publique, au-delà des équivoques des propagandes et des routines de la haine.
(Entretien réalisé par Marc Laudelout)
Notes : (1) Jacqueline Morand. Les idées politiques de L.-F. Céline, Pichon & Durand-Auzias, 1972, p. 79. (2) Jean-Louis Curtis. Questions à la littérature, Éd. Stock, 1973, p. 112. (3) Frédéric Vitoux. Dossier Céline, Éd. Belfond, 1978.
Photographie : Pol Vendromme, Le bulletin célinien, DR
Chère Victoire Victoria Ocampo occupe une place centrale dans le mouvement esthétique, intellectuel, moral qui installa durablement la France devant la scène internationale. Elle fut, de notre pays, et de l’Europe, la plus fervente ambassadrice, non dénuée d’ironie, auprès de l’Argentine, sa patrie d’origine, et du reste du monde. Par son action inlassable, elle ne permit point que son propre pays demeurât dans notre esprit une nation caricaturale, partagée entre des vachers analphabètes, des généraux décorés comme des arbres de Noël et des dictateurs corrompus. Dans sa revue Sur (1931) et dans sa maison d'édition du même nom, l' Ocampo publia les plus grands noms de la littérature internationale, et nous permit de découvrir Octavio Paz, Jorge-Luis Borges, Adolfo Bioy Casares… On ne dira jamais assez l'importance fondamentale de Sur dans le rayonnement culturel de l'Avant-guerre. C'est ainsi que Buenos Aires est devenue la cousine latine de Paris, une magnifique créature cambrée, brillante, la capitale d’un continent littéraire, qui ne redoute aucune comparaison. De son immense fortune, Victoria fit un usage toujours élégant, favorable à la circulation des idées, des goûts, des êtres. Elle eût été accablée par le repli provincial qui affecte désormais nos débats et nos tendances. Nous paraissons si étriqués dans nos petits costumes idéologiques, dans nos replis d’identité frileuse, dans nos accommodements hypocondriaques avec le monde, dans nos existences parallèles de tribus effarouchées, sur notre continent aigri de crétins goguenards ! Nous sommes donc revenus à ce que nous fûmes jadis : des groupes organisés, des ethnies méfiantes, subdivisées en associations de défense. La belle argentine aux yeux de puits incarna l’aventure intellectuelle du XXe siècle. Elle lui conféra une partie de ses audaces. Elle fut sur tous les fronts où se mobilisaient l’intelligence, la curiosité, l’aptitude au mouvement. Nous lui consacrerons quelque jour proche l’hommage qu’elle mérite. Pour cette fois, nous la trouvons en compagnie de Pierre Drieu-la-Rochelle, compagnon de l’abîme, qui voulut être plus que déplaisant, et ne parvint, au final, qu’à obtenir ce qu’il redoutait : se faire aimer. Victoria vient pour la première fois à Paris en 1928. Après un échange de correspondances avec Hermann von Keyserling, elle veut absolument rencontrer cet homme, à l’époque prestigieux. Cruelle déception ! Elle découvre un «ogre», qui, bien loin de poursuivre une discussion philosophique, ne veut que la mettre dans son lit. Elle s’enfuit. En revanche, sa rencontre fortuite avec Drieu la Rochelle l’enchante. Ce fut au cours d’un dîner chez la duchesse de Dato, en 1929. Elle remarque d’abord que les murs du salon ne sont «ornés que de deux Miró et d’un Dali […] ces toiles et d’autres du même genre semblaient le comble de l’audace et de l’élégance d’avant-garde.». Puis elle s’intéresse à son voisin de table, un grand garçon blond, à la fois timide et franc, très séduisant quoiqu’un peu dégarni : «Mon premier mouvement de sympathie alla à la chemise propre, bleue comme le ciel, au pantalon repassé et au plis bien tracé, au visage rasé, aux ongles qui n’étaient pas passés chez la manucure, mais exempts de saleté, aux dents minutieusement brossées, à tout ce qui parlait avec éloquence de soins corporels peu courants dans la confrérie des écrivains (et des philosophes). Soins que, moi du moins, je remarquais chez un «homme du monde», mais que je savais rares chez les artistes, quels qu’ils fussent. La bohème ne m’a jamais attirée et je préfère mille fois le spectacle d’un mécanicien en bleu de chauffe taché d’huile à celui d’un poète négligé aux ongles en deuil». C’est dire combien elle fut séduite ! Elle était de gauche, libérale, ardemment anti-fasciste, il était déjà d’extrême-droite. Elle s’opposa à lui. Ils devinrent amants, ils restèrent amis sincères. Elle suivit, navrée, sa dérive politique. Elle n’oublia jamais qu’il lui dit, un jour : «Es-tu une femme heureuse ou la statue du bonheur ?». Ils connurent la joie des esprits et des corps unis, la simple intensité des moments de l'amour, puis vint la tragédie…
Victoria Ocampo, Drieu, Suivi de lettres inédites de Drieu la Rochelle à Victoria Ocampo, Avant-propos (lumineux !) et notes de Julien Hervier, traduit de l'espagnol (Argentine) par André Gabastou, éditions Bartillat, 2007. Ci-dessous : portrait de Victoria Ocampo (Droits réservés)