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jeudi 15 janvier 2026

Tout doit disparaître

Le film n'est certes pas exclusivement consacré à la mélancolie des aristocrates en guerre, mais enfin cette scène leur donne l'occasion d'échanger des propos plein d'élégance et de tristesse. Lorsque M. Mélenchon, gouvernera ce qu'il reste de la France, son ministre du Chaos dans la culure, M. Deloglu, interdira peut-être ce chef-d'œuvre du cinéma, sorti en 1937, La Grande illusion.
Quelques nostalgique engagés dans l'Armée des ombres sur l'écran organiseront dans les caves des projections clandestines.



Je l'ai vu étant enfant, puis tant de fois, sans jamais en être las : entendez les confidences de ces deux aristocrates sans espoir, incarnés superbement par Erich von Stroheim et Pierre Fresnay.
Un grand film démocratique et audacieux, où tout se dit et s'oppose, où tout se joue ! C'est assez dire qu'il serait censuré, aujourd'hui, par France-inter…

jeudi 25 janvier 2018

Soi-même, 1 : avant la mélancolie

De tous les grands peintres, Albrecht Dürer (Nüremberg 1471-1528) fut le premier à s'être livré avec un soin particulier à l'exercice de l'autoportrait, ou plutôt, comme on disait alors, à la « peinture de soi-même ». Il s'est représenté avec une minutie fiévreuse, il s'est ausculté, il s'est magnifié, souvent, jusqu'à se donner l'aspect et l'allure du Christ : c'était tout de même faire preuve d'assez d'orgueil ! Et encore, il ne s'est peint qu'en buste !
Il s'est très tôt regardé dans un miroir ; l'objet était très rare à son époque, mais, même sans y penser il réfléchissait suffisamment, puisque le garçon avait à peine treize ans lorsqu'il se vit ainsi :














  Le texte, en haut à droite du dessin, de sa main, dit ceci : « J'ai fait ce portrait d'après moi-même, en me regardant dans un miroir, l'année 1484, quand j'étais encore un enfant. (Vienne, Graphishe Sammlung Albertina) »


Le voici encore, en 1493, dans le portrait dit « au chardon ». Il a quelque chose de raide ; cela s'explique par la nécessité tout à la fois de tenir la pose, de s'observer, puis de peindre. C'est un bel homme, avec une chevelure de paille mouvementée, une expression sévère et inquiète, un nez fort, des lèvres comme deux vagues charnues, un cou gracieux, long, une chair aimable. Il a pris conscience de son talent, et saura le faire reconnaître.
















Autoportrait ou portrait de l'artiste tenant un chardon (1493), musée du Louvre


Dürer, artiste complet, est un type sérieux, très fin, réservé. En 1493, il poursuit, en Allemagne, sa formation artistique. Un premier séjour en Italie, assez court (1494-1495), alors qu'il est encore un inconnu, lui présentera la figure de l'artiste (et du peintre) et son « emploi » dans la société, dans leur pleine mesure néoplatonicienne : un seigneur de l'esprit (« Pittura e cosa mentale » « La peinture est une chose de l'esprit » écrit Léonard de Vinci)
Sa piété est sincère : loin d'être menacée par l'accroissement incessant de ses connaissances, en particulier dans le domaine des mathématiques, elle s'augmente  avec le temps. Il connaît tôt sa valeur, juge son talent en le comparant à celui des autres, et surtout des Italiens. Il se produit en Europe, alors, un immense « remuement de compréhension » du monde.
Il ne cesse de s'observer, en artiste, mais aussi en humaniste, sans complaisance. Ce qu'il voit, c'est un un homme tout entier singulier. Il voit encore et toujours les métamorphoses de son reflet. Il se traque, sans souci autre que celui de se « reproduire ». Dürer exerce ce qu'on pourrait appeler son « droit de circonspection ».

Vers 1505, il se dessine nu, vraiment nu, et encore menacé, attaqué par le temps, mortel. Le miroir est certainement trop petit pour qu'il puisse s'y considérer du haut jusqu'en bas, alors il présente ce qu'il perçoit : le voici incomplet (plume, brosse, lavis et rehauts de craie). Du buste musculeux, sec, de la verge courte et vigoureuse comme une racine, et des testicules, se dégage une impression de vraie force. Cet athlète vieillissant ne se ménage pas. La part d'ombre qui l'environne est égale à celle de la lumière qui le saisit, les deux ensemble révèlent les traits d'un visage inquiet, que la grâce a quitté. Cet homme est résolu à poursuivre un chemin, dont il n'ignore pas l'issue.




















Nous retrouverons Dürer prochainement.

Le thème de l'autoportrait, et, plus précisément, de l'éternel et permanent « retour sur soi »,  m'a inspiré un poème de mirliton, qui ne figurera certes pas dans une anthologie consacrée à la poésie du XXIe siècle, mais qui aurait sa place, au reste fort digne, dans une résurrection de l'Almanach Verts Maux : 

Est-ce soi que l'on voit ?
Et ce « soi », est-ce moi ?
Est-ce moi que je vois ?
Et ce « moi », est-ce soi ?
Est-ce toi que je vois ?
Et ce « toi », est-ce moi ?


Soi, moi, toi : en tout trois  ;
Trois en un, tous en moi,
Toi, soi, moi : tout cela !
Et sous le même toit !
Moi à tu et à toi
Avec un même soi !

Est-ce à soi que je dois
De tant tenir à moi ?
Et ce moi, quel qu'il soit,
Qu'est-il en soi, ce moi ?

Est-ce bien moi, ce « soi » ?
Qui est ce toi en moi ?
Et puis, ce quant-à-soi,
Que cèle-t-il de moi ?

Que dit-il donc de moi ?
Eh bien, de toi à moi,
Et du vers à la soie : 
- Tu es une merde dans un bain de soi ! (1)

1) « Vous êtes de la merde dans un bas de soie », Napoléon à Talleyrand, conseil des ministres, château des Tuileries, 28 janvier 1809.

Dominique A ne cesse de nous séduire. Il vient de produire un superbe disque, dont j'extrais cette chanson, mêlée d'énigme et de mélancolie. Elle ne me semble pas hors-sujet.



dimanche 21 mai 2017

Catholique, apostolique et romain… et denisien


Dix minutes de la France d'avant, dix minutes qui semblent venir d'un autre monde, d'une exoplanète, dix minutes pendant lesquelles un personnage raisonnablement délirant, culturellement accompli, maître de lui-même comme de son univers, offre à la délicieuse Denise Glaser le spectacle de son extravagance très contrôlée, de sa provocante supériorité. Tout cela paraît si loin : qui pourrait-on mettre à la place de la belle Denise, et qui à la place de Salvador Dali ? Quelle chaîne de télévision pourrait concevoir une telle émision, consentir seulement à sa diffusion ?
Quand j'étais un adolescent, j'aimais beaucoup Denise Glaser. À présent je ne suis plus un adolescent, j'aime toujours autant Denise. Elle incarne l'élégance des femmes françaises, leur esprit de curiosité, leur subtile audace. Denise fut écartée des plateaux de télévision par une coalition banale d'imbéciles et de pleutres. Elle est morte oubliée, après quelques années de mélancolie tranquille. Moi aussi, je suis mélancolique, et moi aussi je mourrai. C'était mieux avant, et moi aussi j'étais mieux avant.
Au reste, j'ai toujours été mieux avant.




Si le lien ne fonctionne pas, allez à cette adresse, elle vous conduit à dix minutes de jouissance égoïste :

http://www.ina.fr/video/I04197090

Sur Denise Glaser : Denise     Deux femmes

mercredi 18 mai 2016

Des ombres sur la scène

Dans l'article précédent, Un peu de désir dans l'eau froide, j'évoquais la belle figure de Jean-Luc Boutté. Voici un court portrait, qui témoigne justement de cette beauté, à tous les sens du mot. Entendez, par exemple, ce qu'il dit de son chien, un teckel, qui l'a « inspiré ». J'ai eu une chienne teckel, et même deux : elles se comportaient avec moi comme se comportent les mères ; j'étais leur fils, elles me « gourmandaient », veillaient sur moi. Les animaux en général devraient nous inspirer, alors que nous ne savons que les soumettre et les massacrer.



Dans l'extrait ci-dessus, on voit aussi le « jeune premier » Richard Fontana, mort prématurément : délicatesse et virilité des traits, un vrai prince de Racine ! Et l'on croise encore Françoise Seigner, qui eût pu jouer un sémaphore en demeurant immobile ! Elle fut la digne fille de son père, qu'il faut avoir vu dans Le Bourgeois gentilhomme pour croire que les miracles sont possibles.
Vous réclamiez cette version du Bourgeois ? la voici (enjoy !) :



Et, pour le plaisir, le vôtre autant que le mien (car le plaisir est un moment intense d'égoïsme partagé), voici peut-être ce qu'une troupe telle que celle de la Comédie française réussit mieux que tout, un genre qui convient parfaitement à sa mécanique de précision : Doit-on le dire ?, du grand, du très grand Eugène Labiche, lequel reconnut et encouragea le génie de Georges Feydeau, beau jeune homme triste, qui s'adonnait à tous les plaisirs sans paraître s'en réjouir.
Feydeau et l'autre grand du boulevard, musical celui-ci, Jacques Offenbach, furent tous deux plutôt neurasthéniques. Ils ne se plurent vraiment que dans le bel exercice et la volonté charmante de nous faire rire. Pour le reste, ils s'attendaient au pire, ce qui est infiniment respectable.
Alors, heureux ?


dimanche 17 avril 2016

Sacha, disent-elles


Il m'accompagne depuis l'enfance. Ses films, son allure, sa diction, toute sa séduction, tout ce qui le constituait, tout m'a toujours paru si différent de ce qu'offraient les autres, et si aimable, que je ne lui ai jamais cherché de rival. J'ai accepté d'emblée l'idée qu'il était unique et admirable.
On disait autrefois qu'il était prétentieux, vaniteux, et, aujourd'hui, que ses « mots » sont d'un autre âge, sa misogynie démodée, son goût de la dorure et de la plume blanche dépassé. On lui reprocha d'avoir de l'esprit, on lui fit grief d'aimer la France, les arts, la grandeur, le panache, la vie belle, le passé prestigieux, les grands artistes, l'intelligence. Enfin, il y eut, pour son malheur, ces « quatre années d'occupation »… Jean Cocteau et Sacha Guitry sont les deux enchanteurs du XXe siècle. Tous deux ont substitué leur fantaisie à la réalité.  
Comme cinéaste, sans le dire, sans théoriser jamais ses intentions, il a produit des œuvres très audacieuses, qui annonçaient même la Nouvelle vague. 
Il aimait les décors, l'artisanat cinématographique, toute la machinerie presque militaire d'un film. Et, par dessus tout, il aimait les acteurs. Nul mieux que lui n'a rendu hommage au peuple du cinéma.
Pour s'en convaincre, il suffit de suivre les premières images de Si Versailles m'était conté.
Sacha Guitry fut un seigneur. 


Si Versailles m'était conté par Production-On-Demand


On consultera   L'Histoire attendra  Quant à soi(e)  Sacha n'opposa aucune résistance…    Émilie dans la tempête     C'est difficile !     

dimanche 13 mars 2016

Sacha n'opposa aucune résistance…














Sacha Guitry à la mairie du VIIe arrondissement de Paris, après son arrestation, le 23 août 1944 : il n'opposa aucune « résistance ».


À la Libération, Sacha Guitry se retrouva bien seul. Parmi ceux qu'il avait aidés, secourus, assistés, sauvés parfois, ils ne furent pas si nombreux à se manifester en sa faveur, à l'exception notable de l'excellent Tristan Bernard, qui avait de la mémoire, lui !
Le 23 août 1944, vers 10 h du matin, Guitry est arrêté à son domicile, un hôtel particulier situé 18, avenue Élysée Reclus, hérité de son père, Lucien. Il avait transformé ce lieu en un superbe musée privé, un vaste cabinet où il exposait ses « curiosités », des lettres autographes, des tableaux, des meubles, des objets singuliers. Il avait le secret espoir que cette maison devînt, après sa mort, un vrai musée ouvert à tous. Il ne fut pas exaucé.
« J’ai eu quatre épouses, dit-il à Lana Marconi, sa cinquième, une jeune femme d'origine roumaine, vous serez ma seule veuve. ». Veuve de Sacha, elle le fut en effet, mais, pour des raisons sans doute multiples, elle ne conserva pas le bâtiment, qui fut démoli, et remplacé par un immeuble d'une banale laideur. Tout ce qu'il contenait fut dispersé. Sacha Guitry menait un grand train de vie, et avait un constant besoin d'argent. J'ai connu sa dernière infirmière, qui soignait également la maréchale Pétain (coïncidence !). Elle m'a rapporté qu'elle ne parvenait que rarement à se faire payer ses émoluments, mais elle lui prodiguait volontiers les soins qu'exigeait son état de santé, car elle l'admirait. Cette femme était d'ailleurs très intéressante. Déjà âgée, elle s'asseyait sur un banc, dans une rue passante du VIIe, observant le spectacle, sur ses genoux son minuscule chien teckel, aveugle de naissance, qu'elle avait sauvé d'une mort certaine en l'adoptant. Sa discussion était remarquable.

Ce 23 août, donc, il est surpris au lit par des résistants, auxquels il n'oppose, comme à l'accoutumée, aucune… résistance. C'est donc contraint et forcé qu'il consent à… collaborer. Il se retrouve dans la rue, encadré, bousculé par de farouches gaillards, des héros peut-être, ou des rebelles de la dernière heure, accompagné manu militari jusqu'à la mairie du VIIe arrondissement : « Mon pyjama se compose d'un pantalon jaune citron et d'une chemise à larges fleurs multicolores. Je suis coiffé d'un panama exorbitant, et quant à mes pieds, qui sont nus, ils sont chaussés de mules de crocodile vert jade. ».
Il s'était marié tant de fois, qu'il pouvait croire (ou craindre) qu'une « personne du sexe », séduite un soir, le contraignît à l'épouser. Mais l'affaire est encore plus grave. On l'accuse de tous les maux : antisémitisme, intelligence avec l'ennemi, membre de la secte des adorateurs du soleil caché, pétainisme, réfutateur désinvolte de la loi de Newton, ennemi déclaré de la marée montante, etc.
Il sera libéré, bien sûr, et blanchi de toutes ces vaines accusations. Que pouvait-on vraiment lui reprocher ? D'avoir été naïf, aveugle, étranger à son temps, définitivement exilé dans un pays intérieur.Il n'était pas seulement d'une autre époque, il était à lui seul une autre époque.

 http://aii.ensad.fr/projet.php?id=267

http://www.ina.fr/video/3469057001034

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Pour Sacha : L'Histoire attendra   Quant à soi(e)  C'est difficile ! (suite)

 

jeudi 10 mars 2016

On se souvient d'un visage, et l'on est vivant




















Quelque chose existe chez les hommes qui, me semble-t-il, n'existe pas chez les femmes ou tout au moins pas avec la même intensité, ni avec la même précision. Ce quelque chose se forme, se cristallise (référence Stendhal), lorsque deux garçons, après s'être reconnus puis séparés des autres, de tous les autres et du groupe plus restreint auquel ils appartiennent, s'élisent mutuellement : c'est ainsi que chacun des deux se désigne à l'autre comme « son unique et sa propriété » (référence Max Stirner)

Nous nous sommes rencontrés par hasard. Tout nous séparait, l'éducation, le milieu, « l'origine et la destination ». Une chose nous rapprochait : l'exclusion volontaire, l'isolement orgueilleux brisé régulièrement par des manifestations de morgue et des démonstrations de supériorité. Le lien entre nous se forma rapidement. Nous étions lui et moi les composants d'un précipité chimique, et, ensemble, nous allions former un nouveau corps, simple la plupart du temps, composé quelquefois.
Nous ne nous quitterons pas. Nous appartenons à un ordre différent, qui nous maintient hors d'atteinte des lois ordinaires. Ce qui nous unit fonde une attention permanente, un soin de soi, un souci de plaire et d'étonner, une émulation de l'apparence, un entretien du lustre de surface. Nous sommes l'un à l'autre une attraction renouvelée.
Se séparer simplement, après les cours, est un acte déchirant, dont nous différons le moment par une succession d'allers-retours vers le même, et nous allons ainsi, par les rues, compliquant un peu les itinéraires, de sa porte cochère à la mienne, inventant à chaque fois un alibi d'accompagnement. Nous constatons ainsi que notre rencontre fut à la fois miraculeuse et attendue. Et tout le reste est contingence.

Les séparations longues nous sont autant d'épreuves, et nous appréhendons les vacances, qui diviseront cette créature à deux têtes, que nous formons et qui se développe harmonieusement. Notre adolescence ignore les exigences subalternes du temps et de la mondanité. Nous ne voulons pas déjeuner ni dîner : à quoi bon s'asseoir à une table si nous n'y sommes pas côte à côte. À quoi bon participer à une dispute, si nous ne pouvons présenter à nos contradicteurs un front commun d'arrogance et d'ironie blessante ?

Si je sais qu'il m'attend en un lieu précis, pour m'y rendre, j'emprunterai les chemins les plus escarpés s'ils me mènent plus vite à lui. Avant l'âge du permis de conduire, il volera une voiture pour me rejoindre là où je me morfonds. Comme il avait, le jour d'avant, dérobé la capeline d'un sergent de ville, on retrouvera celle-ci à l'arrière du véhicule ! Entre nous, il n'y a pas vraiment d'interdit, mais des précautions, des curiosités, des tentations. Nous progressons dans la nuit des sentiments, où nous sommes aveugles et audacieux. Nos lettres n'épuisent pas le désir d'épanchement, et nous aimons nous y surprendre par des formules, des références de lectures précieuse et rares. J'apprends à me battre, je pratique assidument le judo. Il est faible, je le défendrai contre les assaillants. Une chose encore le place au-dessus de toute mêlée : il est intellectuellement surdoué. Pour le mettre à l'épreuve, j'invente des écritures codées : il en découvre les clefs, en reconstitue les grilles. Pendant l'année du baccalauréat, exclu du lycée au dernier trimestre, il se présente en candidat libre. Je ne le vois pas réviser. Il passe, ouvre un livre de cours, qu'il referme vite, m'interroge vaguement, se moque de mon inquiétude, et repart, drapé dans une cape noire vers les filles, qui l'attendent et l'entraînent  Il est reçu avec la mention bien et des notes remarquables en mathématiques, en français, en philosophie…

Il refuse d'entrer à l'université. Il part dans le sud de la France, couche dans les bergeries isolées, s'agglomère à une communauté. Je le vois par intermittence. J'apprends qu'il est en prison pour un vol commis dans une épicerie. Un soir, on frappe : c'est lui. Il tient un livre à la main, une édition rare des écrits d'Arthur Cravan, « poète et boxeur », que nous admirons tous deux : « Pour toi ! ». Il est épuisé. Il s'endort contre moi. J'ai le souvenir de sa peau encore lisse malgré l'errance et l'inconfort, de sa poitrine plate, de sa longue mèche brune qui lui fait un rideau de pluie sombre, de son odeur de jeune homme redevenu inquiet, vaincu par le sommeil.

Le lendemain, il repartira. Quelque temps après, j'apprendrai sa mort, que l'on dit accidentelle. Il voulait changer de vie, conduire des engins sur des chantiers exotiques. Lassé des errances, il redevenait épris d'exactitude, et s'avançait vers l'horizon toujours renouvelé des ingénieurs.
J'ai très peu d'amis. En ai-je eu d'autres que lui ?



mercredi 24 février 2016

Vous reprendrez bien un peu de crépuscule…




« Dieu se sert de tout, même d’un manchon, même d’une ombrelle ; même de cette ombre que fait une robe de femme passant sur la terre. »
Abbé Mugnier

Et Satan aussi, se sert de tout.
Andrzej Zulawski est mort le 17 février. Malade depuis quelque temps, il vivait très à l'écart, en Pologne. Ses films suscitèrent des mouvements divers, comme on dit à l'Assemblée nationale quand on veut évoquer le brouhaha. Cet homme devenu vieux (75 ans) avait été fort beau, dans le genre ténébreux, compliqué, retenu. D'une immense et solide culture, doué de cette ironie teintée de désespoir affleurant propre aux intellectuels polonais et tchèques, toujours hésitant entre la joie et la dépression, il ne pouvait s'exprimer que sur le mode de la tension (de l'hystérie parfois, irritante), de l'oppression des sentiments exacerbés. De ce point de vue, sa plus belle réussite fut L'important c'est d'aimer.
Je dois avouer un désolant paradoxe, qui me signale parfaitement : lorsque je vis ce film pour la première fois, je ne voulus pas même le considérer. J'étais un jeune homme arrogant, prétentieux, une manière de con à jabot. J'avais dans la tête des principes esthétiques, et je passais volontairement à côté de choses aimables en feignant d'en ignorer l'intérêt. Et je théorisais tout cela, me donnant des airs d'intellectuel à effet de moulinets. Je différais ainsi le moment où je devrais reconnaître qu'il était temps de me débarrasser de mes médiocres prévenances auprès d'un soldeur de néant.
Je revis, plus tard, L'important c'est d'aimer et j'acceptai la joie qu'il me procura, et je voulus la retrouver, cette joie, cette acceptation de l'étrangeté qui, au fond, me constitue depuis toujours, avec ce refus enfantin du réel brut, qui m'accable quand il ne me blesse pas.
Le temps a passé. Le cinéma français m'est devenu presque toujours insupportable. D'ailleurs, ce cinéma français « mainstream », aussi bien celui qu'on destine au  « grand public » que celui qu'on réserve à la nouvelle bourgeoisie (dé)pensante, c'est de plus en plus de la télévision sur grand écran. C'est du cinéma pour petite gauche libérale-démocrate, sans tabou, jouisseuse dans des proportions acceptables : ses dieux Lares se nomment Desplechin et Ozon (comme on dit Roux et Combaluzier),  des réalisateurs « intellos », coqueluches de festival, primés, décorés, périmés.
 
Andrzej Zulawski, au contraire, c'est du brutal ! Son cinéma sent la sueur et le foutre, et le sang séché. Quand on y lance un appel, on entend, en retour, l'écho d'un rire hypercritique. C'est du martyr, du chemin de croix, de l'ascension au Golgota « c'est à dire la place du crâne (Charles Péguy) ».
Le Mal est relatif, puisqu'il met en relation des êtres, qui étaient destinés à se trouver pour se perdre sans doute, et pour s'accomplir aussi. Et le Mal est absolu, il résout définitivement les contradictions humaines, il leur offre une issue fatale et simple, au contraire du Bien, qui rend toute chose complexe, et nous enseigne l'hésitation. Le mal nous entraîne, le Bien nous retient. La Mal nous est naturel, il nous sollicite à notre insu, nous surprend, nous suit, nous fait un siège patient. Le Bien, c'est l'anti-nature.
Les personnages, dans L'Important, sont très éloignés des stéréotypes du présent cinémoche français. Nul monolithe ne les hante. Certes, et heureusement, ce n'est pas un film « politique », il ne regarde pas la société française avec le souci absurde et vain de la changer ! Son sujet est ailleurs, il est politique dans la seule mesure où il traite des humains, des humains extrêmes, prisonniers de l'emprise infernale qui les étouffe progressivement. Un film romantique, bien sûr, mais romantique de l'Est, romantique façon slave, avec quelque chose d'acéré, des sentiments comme du barbelé. Les êtres qui s'y croisent, s'épuisent dans l'ultime frottement de leurs corps déjà las et de leurs âmes épuisées. Il y a un véritable enjeu, des fluctuations spirituelles : rien ne se passe comme dans ces atroces téléfilms de télécinéma, qui sèment leurs misérables stéréotypes, observent leurs insupportables personnages indignes de porter un quelconque sentiment un peu complexe, d'éprouver des contradictions.
Romy Schneider, sans fard (sans maquillage) le visage nu, offert, défait, cherche un homme dans les ruines d'humanité où prospère la canaille. Elle en trouvera un beau specimen. Mais trop tard, ou, si l'on préfère, juste à temps, car, juste à temps c'est précisément trop tard !






Ajouté jeudi, 26 février
Je viens de trouver ceci, dans une corbeille à papier, il s'agit d'une déclaration officielle. L'état de décomposition avancé dans lequel se trouve le ministère de la Culture sous le « gouvernorat » de François Hollande, ne sera certes pas freiné par la dernière détentrice du maroquin. Faut-il ajouter quelque chose à ce communiqué sans doute écrit entre deux portes par un « conseiller » négligent. Il faut le lire pour le croire. Il paraît que Jean Jaurès, très  brillant intellectuel, homme de la complexité, de l'analyse, fut de ce parti, et M. Blum…

Hommage d’Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication, à Andrzej Zulawski

Publié le 17.02.2016 à 16h30
Communiqué de presse

Andrzej Zulawski était un cinéaste polonais de talent mais aussi un grand ami de la France.
Original et novateur pour son époque, formé aux côtés d’Andrzej Wajda, c’est avec des acteurs et des producteurs français, qu’il tournera ses films les plus marquants, d’une force impressionnante : L’important c’est d’aimer, Possession, La femme publique, Mes nuits sont plus belles que vos jours
L’univers d’Andrzej Zulawski, en cinéaste mais aussi en écrivain, était à la fois éclatant et très sombre, déchiré et déchirant.
J’adresse mes plus sincères condoléances à sa famille et à ses proches.

(Que peut bien signifier « L’univers d’Andrzej Zulawski, en cinéaste mais aussi en écrivain » ? Quel est ce jargon de vaniteux incompétent ?)


Je ne crois pas que Zulawski soit son genre, mais je veux signaler ici que Ludovic Maubreuil vient de rouvrir son indispensable blogue, consacré au cinéma. Après une courte pause, il livre une analyse excitante d'intelligence (sur le cinéma américain, cette fois), et toujours depuis l'angle de la plus grande surprise, un genre dont il a le secret : C'est par ici  

Sur Romy, sur les choses du trouble et du sentiment, on lira Les héros dans le placard, ou le complexe de Cendrillon 

L'amour est un acte asocial

mardi 19 janvier 2016

Roland Jaccard, deux colts et une Marie





















Un livre de Roland Jaccard est annoncé en librairie. Je ne l'ai pas encore lu, mais, par avance, je me réjouis de la prochaine et somptueuse démonstration de mauvais esprit revendiquée par l'ami Roland. Naguère, il fut, au journal Le Monde, le moins pédant, le plus sagace, le plus « viennois » des chroniqueurs freudiens. Son ironie à double tranchant -qui lui fait donc à tout moment courir le risque de se blesser lui-même-, perce tous les blindages de la sérénité moralisatrice. Il est une manière de cow boy raffiné qui rentrerait à son ranch, le visage et le pantalon de cuir élégamment couverts d'une poussière fine, enfin las des chevaux, résolu à ne se consacrer désormais qu'au bien-être de sa maîtresse et à l'entretien de son colt (et le contraire). Avec cela, ce brillant esprit se montre un ami
assez aimable pour vous laisser croire qu'il prend plaisir à votre conversation.

Pour cette occasion, Roland a réalisé un film de promotion. Il y est à la fois Cecil B. de Mille et Clint Eastwood. Par surcroît et en homme de goût, il y a convoqué quelques-uns de ses plus affolants fantasmes en porte jarretelles ! 





Auparavant, avait paru « Une liaison dangereuse », excellent titre choisi par Marie Céhère et lui-même. pour attirer le chaland sur le récit subtil de leur aventure initialement numérisée. Ils flottaient tous deux dans l'espace infini 2.0, où l'on peut feindre d'espérer que s'abolit le chagrin d'être né.




















Marie, ange déçu en perfecto, créature boudeuse et cérébrale tout à a fois, comme évadée du monde présent, visiblement irritée par la bêtise ambiante, croise l'abscisse jaccardienne et interrompt ainsi sa course vers l'infini. En se coupant, la droite de Marie et la courbe de Roland augmentent la réalité d'une science admirable : la géométrie amoureuse. Il en résulte un excitant échange de courriels, où l'on voit progresser le phénomène de l'attraction puis de la fusion de deux atomes « saisis par l'ébauche » puis par le dessein.

Enfin, puisque je suis en pleine célébration Gainsbourgienne, je leur dédie cette chanson :


SERGE GAINSBOURG - Elisa par l0ve_0n_the_beat

Pour Gainsbourg, Bardot et tout le toutim, on ira ici et à toutes les adresses indiquées.

lundi 4 janvier 2016

Mes (a)vœux

Où en étais-je ? à la fin? au commencement ? J'en étais là, assurément, quand l'année nouvelle est arrivée. Alors voilà : à toutes celles, à tous ceux qui passent par ici, qui s'y arrêtent -qu'ils laissent une trace, ou qu'ils confient au vent numérisé le soin d'effacer leurs pas- je présente mes vœux. Je leur souhaite de connaître encore et régulièrement le bonheur d'être au monde et la douleur d'être né. Il y a entre ces deux pôles des zones de turbulence, qui nous sont peut-être indispensables.
Il faudrait posséder assez de grâce pour se retirer élégamment du jeu…

C'est pour vous ! Duo épatant, que je ne connaissais pas,  Françoise Hardy souveraine, Michel Delpech encore jeune, dont la voix convient parfaitement à cette sorte de blues sur le mode suave.



C'est pour vous ! Trouvé par hasard cette brillante interprétation, par une jeune femme, que sert admirablement l'orchestre.


Mes (A)vœux 4 : à Albertine, Alice, Anna, Anne, Carine, Cécile, Corinne, Dsata, Émilie, Esther, Florence, Lielia, Maryse, Nadia, Suzanne,Tanya

Mes (a)vœux

 

Mes (A)vœux 5 : à Pat Caza (Crasses et voluptés), René Claude (pour 15 minutes d'amour), Couleurs d'aencre (Jean-Jacques), Roland Jaccard, Jean-de-la-lune, Jérôme Leroy (Feu sur le quartier général !), La Crevaison (M. Jo), Lorenzo (tramezzinimag), Thierrry Marignac (antifixion), Ludovic Maubreuil (cinematique), Pierre, Mr PM (Quand les cons sont braves), Nuageneuf (Jean-Michel), Nicolas Ravière, Rusnasledie, Saint Loup, Sébastien Paul Lucien, Tim, Vincent Devaux (Lettres de Moscou), George WF Weaver (Lexomaniaque)

Mes (A)vœux 3 : Le béguin pour Gabin

Mes (A)vœux

(A)vœux 2

mercredi 2 avril 2014

L'argent fait-il le bonheur des pauvres ?





Une personne très pertinente a attiré mon attention sur un article paru dans le site RAGEMAG. J'ai été étonné de ne pas me trouver en désaccord fondamental avec le contenu de cet entretien. Ronnie Moas, analyste financier très écouté de Wall Street, connaît parfaitement son affaire. Il s'agit peut-être moins d'une question de moralité que de proportion. 
L'extrême misère n'est peut-être pas le résultat de l'extrême enrichissement, mais celle-là ne se soucie guère de celui-ci. 
Et si, un jour, les employés européens d'Apple, se satisfaisaient des salaires misérables, que leur accorderont leurs patrons Indiens. 


En voici un extrait : 


Quand et comment êtes-vous parvenu à l’idée que la morale et l’éthique d’une firme étaient des choses à considérer avant de faire un investissement ?
C’est quelque chose qui me travaille depuis longtemps maintenant. Mon blog a pris quelques années avant d’arriver à maturité, et j’ai moi-même atteint la goutte qui a fait déborder le vase il y a quelques mois. C’en était trop. Quelqu’un, ici, devait parler des comportements dégoûtants de notre société, des exemples extrêmes du capitalisme. Apple a 150 milliards de dollars en banque en cash, et au même moment, ils paient leurs employés en Asie deux à trois dollars de l’heure. S’ils tentaient de faire ça aux États-Unis, ils finiraient en prison. Ils ne peuvent pas s’en sortir comme cela aux États-Unis, du coup ils vont dans des endroits où ils peuvent se comporter de la sorte.
Le PDG d’Amazon vaut à lui seul 27 milliards de dollars et ses employés dans les entrepôts américains ou européens sont payés 7 à 10 dollars de l’heure. Vous ne pouvez pas vivre avec un tel salaire aux États-Unis. Prenez Yahoo ensuite : le directeur de l’exploitation a été licencié il y a quinze mois et ils lui ont donné 109 millions de dollars. L’industrie du tabac n’est pas en reste : 5 millions de personnes meurent tous les ans à cause du tabac et cela reste un produit légal. Nous avons chaque année 3 millions de personnes qui meurent de faim chaque année et personne ne fait rien.
Nous sommes partis en guerre quand 3000 personnes sont mortes lors des horribles attentats du 11 septembre contre le World Trade Center. Depuis, 50 millions de personnes sont mortes à cause du tabac, 40 millions d’enfants sont morts de faim et personne n’en parle. Je veux comprendre jusqu’où tout cela ira, à quel moment nous allons nous réveiller et commencer à traiter les autres comme des êtres humains. Je ne devrais pas pouvoir être payé cent fois la somme qu’est payée la personne travaillant de l’autre côté de la rue au McDonald’s. Je ne vaux pas cent fois cette personne.



La totalité de l'affaire… RAGEMAG | Ronnie Moas : « Quelqu'un à Wall Street devait parler des conséquences du capitalisme. »







vendredi 21 février 2014

Le jeune homme est mort





















Ci-dessus : Jean Babilée, dans le ballet Balance à Trois, de J.-M. Damase et Tom Kéogh, créé par sa compagnie, en 1955.

Jean Babilée vient de mourir (1923-2014). Né un 3 février, il est parti un 30 janvier : cet homme presque sévère en apparence était de l'hiver.
Il appartient, depuis mon enfance, à mon panthéon. Je l'ai admiré dès que je l'ai vu, je n'ai cessé de lui accorder l'importance artistique et morale qu'il mérite amplement. On a très peu parlé de ce danseur accompli, qui incarnait l'audace et la technique, et qui libérait sur scène une énergie toujours élégante. Quand on le voit dans Le Jeune homme et la mort, il me semble qu'apparaît évidemment ce qu'on nomme, parfois un peu facilement, la « modernité ». Dans son apparence, d'abord : c'est un garçon d'aujourd'hui, un français charmant, un parisien, sensible, tendre presque, avec ce qu'il faut de belle colère inassouvie.
On le rencontrait dans la rue, même à un âge avancé, et c'est ce jeune homme que l'on voyait d'abord. Mais je vous épargne mon bavardage, et je vous invite plutôt à le retrouver : 





À propos de « Le Jeune homme et la mort », on lira Jeune homme, qu'est-ce que tu crains ?
Sur Noureev et la danse : Pas de deuxPas de côtéLe don d'Avedon
Sur Lifar, les Ballets russes, Jean Cocteau : L'Histoire attendra L'enchanteur du XXe siècle (1)L'enchanteur du XXe siècle (2)Lifar aux enchères -3-

samedi 12 octobre 2013

Jeune homme, qu'est-ce que tu crains ?





Zizi Jeanmaire et Rudolf Noureev dansent Le jeune homme et la mort




On nomme ce genre « mimodrame » : imaginée par Jean Cocteau, l'histoire rapporte le suicide d'un homme encore jeune, pour cause de tragédie d'amour. La musique, à l'origine, est de Jean-Sébastien Bach (il s'agit de La Passacaille), adaptée par Respighi. Ce rituel dépouillé, cruel a été crée à l'Opéra de Paris en 1946 : Roland Petit en était le chorégraphe, Wakhévich le décorateur, Jean Babilée et Nathalie Philippart les deux danseurs. 
Voici, rapporté par Cocteau lui-même, à propos de ce spectacle, le récit de sa genèse et ce que lui inspira tout ce qui le précéda et le suivit (c'est assez long, bien sûr, mais vous n'en voudrez pas à Cocteau de prendre un peu de votre temps) :

 « Notre machine se démembre chaque jour davantage et chaque matin l’homme s’éveille avec une nouvelle entrave. Je le constate. Mes nuits, je les dormais d’une traite. Maintenant, je m’éveille. Je me dégoûte. Je me lève. Je me mets au travail. C’est le seul moyen qui me rende possible d’oublier mes laideurs et d’être beau sur ma table. Ce visage de l’écriture étant, somme toute, mon vrai visage. L’autre, une ombre qui s’efface. Vite, que je construise mes traits d’encre pour remplacer ceux qui s’en vont. C’est ce visage que je m’efforce d’affirmer et d’embellir avec le spectacle d’un ballet, donné hier soir, 25 juin 1946, au théâtre des Champs-Élysées. Je me suis senti beau par les danseurs, par le décor, par la musique, et, comme cette réussite soulève des chicanes qui débordent la satisfaction d’auteur, je me propose de les mettre à l’étude. De longue date, je cherchais à employer, autrement que pour la cinématographique, le mystère du synchronisme accidentel. Car une musique se trouve non seulement des réponses dans chaque individu, mais encore dans une œuvre plastique avec laquelle on la confronte, si cette œuvre est du même registre. Non seulement ce synchronisme est air de famille qui épouse l’aspect général de l’action, mais encore – et c’est là que réside le mystère – il souligne ses détails à la grande surprise de ceux qui en estimaient l’emploi sacrilège. Je connaissais cette bizarrerie par l’expérience des films, où n’importe quelle musique un peu haute intègre les gestes et les passions des personnages. Restait à prouver qu’une danse, réglée sur des rythmes favorables au chorégraphe, pouvait se passer d’eux et prendre des forces dans un climat musical nouveau.
          « Rien n’est plus contraire au jeu de l’art que le pléonasme des gestes qui représentent des notes. Le contrepoint, le savant déséquilibre d’où naissent les échanges, ne peut se produire quand l’équilibre de tout repos engendre l’inertie. C’est d’une organisation délicate de déséquilibres que l’équilibre tire son charme. Un visage parfait le démontre lorsqu’on le dédouble et qu’on le reforme de ses deux côtés gauches. Il devient grotesque. Les architectes le savaient jadis et l’on constate, en Grèce à Versailles, à Venise, à Amsterdam, de quelles lignes asymétriques est faite la beauté presque humaine.
      « On connaît la platitude, l’ennui mortel de nos immeubles où l’homme se renonce. Il y a environ un    mois, à un déjeuner avec Christian Bérard et Boris Kochno, dépositaire des méthodes de Serge de Diaghilev, j’envisageai comme possible une scène de danse où les artistes étudieraient sur des rythmes de jazz, où ces rythmes seraient considérés comme de simples instruments de travail et céderaient ensuite la place à quelque grande œuvre de Mozart, de Schubert ou de Bach. Dès le lendemain, nous nous employâmes à rendre ce projet définitif. La scène serait le prétexte d’un dialogue gesticulé entre Mlle Philippart et M. Babilée chez lequel je retrouve bien des ressorts de Waslav Nijinski. Je décidai de ne mettre la main à la pâte que dans la mesure où je raconterai minutieusement au décorateur, au costumier, au chorégraphe, aux interprètes, ce que j’attendais d’eux. J’arrêtai mon choix sur Wakhévitch, décorateur, parce qu’il est décorateur de films et que je désirais ce relief où le cinématographe puise son rêve, sur Mme Karinska, costumière, aidée par Bérard, parce qu’ils connaissent mieux que tous l’optique des planches, sur Roland Petit, chorégraphe, parce qu’il m’écouterait et me traduirait dans cette langue de la danse que je parle assez bien, mais dont la syntaxe me manque.
       «La scène représente un atelier de peinture fort misérable. Cet atelier est une figure de triangle. Une des faces serait la rampe. La pointe ferme le décor. Un madrier presque central, un peu sur la droite, monte du plancher, forme potence et soutient une poutre qui barre le plafond du côté jardin au côté cour. A la potence est attachée une corde à nœud coulant, et, à la poutre, entre potence et le mur gauche, la ferraille d’une lampe enveloppée d’un vieux journal. Contre le mur de droite, d’un crépi sale constellé de dates de rendez-vous, de dessins faits par moi, un lit de fer à couverture rouge et à linge qui traîne par terre. Contre le mur de gauche, un lavabo du même style. Au premier plan à gauche, une porte et la rampe, une table et des chaises de paille. D’autres chaises font un désordre. L’une d’elles se trouve sous le nœud coulant près de la porte. Un châssis vitré découvre un ciel d enuit parisienne dans le plafond en pente raide. Le tout, par l’éclairage dur, les ombres portées, le splendide, le sordide, le noble, l’ignoble, aura l’allure du monde de Baudelaire.
       «Avant le lever du rideau, l’orchestre attaque la Passacaille de J.-S. Bach, orchestrée par Respighi. Le rideau se lève. Le Jeune Peintre est couché sur son lit, à la renverse, un pied levé le long du mur. Sa tête et l’un de ses bras pendent sur la couverture rouge. Il fume. Il ne porte ni chemise ni chaussette, mais seulement un bracelet-montre, des savants et une combinaison, ditebleu de chauffe, d’un bleu marine où des taches multicolores évoquent le costume d’Arlequin. La première phase (car l’immobilité joue, sur cette fugue solennelle, un rôle aussi actif que l’agitation) nous présente l’angoisse de ce Jeune Peintre, son énervement, son abattement, sa montre qu’il regarde, ses manches de long en large, ses haltes sous la corde qu’il a nouée à la poutre, son oreille qui hésite entre le tic tac de l’heure et le silence de l’escalier. Pantomime dont l’excès provoque la danse. (Un des motifs étant ce geste magnifique, circulaire et aérien d’un homme qui consulte son bracelet-montre). La porte s’ouvre. Entre une jeune fille brune, élégante, sportive, sans chapeau, en petite robe jaune pâle, très courte (le jaune Gradiva) et gants noirs. Dès la porte qu’elle referme, elle trépigne sa mauvaise humeur sur les pointes. Le Jeune Homme s’élance vers elle qui le repousse et marche à longues enjambées à travers la chambre. Il la suit. Elle renverse des chaises. La deuxième phase sera la danse du Peintre et de cette fille qui l’insulte, le violente, hausse les épaules, donne des coups de pied. La scène monte jusqu’à la danse, c’est-à-dire jusqu’au déroulement des corps qui s’accrochent et se décrochent, d’une cigarette qu’on crache et qu’on écrase, d’une fille qui, du talon, frappe trois fois de suite un pauvre type agenouillé qui tombe, pirouette sur lui-même lenteur d’une fumée lourde, bref, des foudres décomposées de la colère. Cela déplace nos héros jusqu’à l’extrémité gauche de la chambre, d’où le jeune malheureux désigne la corde d’un bras tendu. Et voici que la demoiselle le cajole, le mène à un siège, l’y plante à cheval, grimpe sur la chaise de la poutre, consolide le nœud coulant et revient lui tourner la tête vers son gibet. La révolte du Jeune Homme, son accès de rage, sa course après la Jeune Fille et la porte qui claque, terminent la deuxième phase. 
          « La troisième phase présente le Jeune Homme aplati contre la porte. Sa danse vient de son paroxysme. L’une après l’autre, il fait tourner en l’air les chaises à bout de bras et les casse contre les murailles. Il cherche à trainer les tables vers la potence, trébuche, tombe, se relève, renverse cette table avec son dos. La souffrance lui arrache des cris que nous voyons sans les entendre. La souffrance le dirige en ligne droite jusqu’à son supplice. Il le contemple. Il s’y hausse. Il se le passe autour du cou. C’est alors que M. Babilée invente une astuce admirable. Comment se pend-il ? Je me le demande. Il se pend. Il pend. Ses jambes pendent. Ses bras pendent. Ses cheveux pendent. Ses épaules pendent. Ce spectacle d’une sombre poésie, accompagné par la magnificence des cuivres de Bach, était si beau, que la salle acclama. 
       « La quatrième phase commence. La lumière change. La chambre s’envole, ne laisse intacts que le triangle du plancher, les meubles, la carcasse du gibet, le pendu et la lampe. Ce qui reste est en plein ciel nocturne, au centre d’une houle construite de cheminées, de mansardes, de réclames lumineuses, de gouttières, de toits. Au loin, les lettres de Citroën s’allument à tour de rôle sur la tour Eiffel. Par le toit, la Mort arrive. C’est une jeune femme blanche, en robe de bal, juchées sur les hauts patins. Un capuchon rouge enveloppe sa petite tête de squelette. Elle a de longs gants rouges, des bracelets et un collier de diamants. Sa traîne de tulle pénètre après elle sur le théâtre. Sa main droite, levée, désigne le vide. Elle avance vers la rampe. Elle bifurque, traverse la scène, fait halte à l’extrême droite et claque des doigts. Lentement, le Jeune Homme dégage sa tête du nœud coulant, glisse le long de la poutre, atterrit. La Mort ôte son masque de squelette et son capuchon. C’est la jeune fille jaune. Elle met le masque au Jeune Homme immobile. Il tourne autour d’elle, elle marche quelques pas, stoppe. Alors la Mort étend les mains. Il semble que ce geste pousse le Jeune Homme à tête de mort. Le cortège des deux danseurs s’engage sur les toitures.
      « Hier, la troupe du ballet venait de rentrer, la veille, de Suisse. Il fallut du matin au soir assembler les pièces éparses de notre entreprise, superposer nos danses et l’orchestre de soixante-quatre musiciens, terminer les robes chez Mme Karinska, convaincre Mlle Philipart de marcher sur des socques, y clouer des courroies, peindre la salopette de M. Babilée, monter le décor de la chambre et celui des toitures, équiper les réclames électriques, faire les éclairages. Bref à 7 heures du soir, tandis que les machinistes déblayaient le plateau, nous nous trouvâmes en face d’une perspective de catastrophe. La chorégraphie s’arrêtait à la pendaison du Jeune Homme. Roland Petit n’avait rien voulu indiquer de la scène finale sans ma présence. Les artistes mouraient de fatigue. Je leur proposai de les asseoir dans la salle et de leur mimer les rôles. Ce que nous fûmes.
      « Je rentrai au Palais-Royal. Je dînai. À 10 heures j’étais au théâtre où la foule ne trouvait plus de places, où le contrôle, débordé, refusait les personnes qui avaient les leurs. Henri Sauget venait de partir, furieux. Il emportait sa partition d’orchestre. Il refusait que les Forains se jouassent. La salle était comble et bien nerveuse. Le jeune Homme et la Mort passait en troisième. Le décor des toitures présente une difficulté dont un spectacle de ballets n’a pas l’habitude. Les machinistes continuaient la manœuvre, Boris ordonna d’éteindre la salle. L’orchestre attaqua. Dès les premières qu’un calme extraordinaire se répandait partout. L’ombre des coulisses, pleines de courses, d’ordres criés, d’habitudes fébriles (car il faut costumer la Mort en une minute), était moins hagarde qu’on ne pouvait le craindre. Soudain, je vis Boris, la figure à l’envers. Il me chuchota : « Il n’y a pas assez de musique ! ». C’était le danger de notre tentative. Nous criâmes aux artistes de hâter le rythme. Ils ne nous entendaient plus.
      « Le miracle est que Boris se trompait, que la musique était assez longue et que nos interprètes quittèrent la scène sur les derniers accords. Je leur avais recommandé de ne pas saluer au rappel et de poursuivre leur course de somnambules. Ils ne descendirent des praticables qu’au troisième rideau. Et c’est au quatrième que nous comprîmes que la salle sortait d’une hypnose. Je me retrouvai sur la scène, entraîné par mes danseurs, en face de cette salle brusquement réveillée et qui nous réveillait de son tumulte. J’insiste bien sur le fait que si je raconte ce succès, il ne s’agit pas d’une satisfaction que j’en éprouve, mais de cette figure que toute poète, jeune ou vieux, beau ou laid, tâche de substituer à la sienne et charge de l’embellir. Ajouterai-je qu’une minute de contact entre une salle et une œuvre supprime momentanément l’espace qui nous sépare d’autrui ? Ce phénomène, qui regroupe les électricités les plus contradictoires au bout de quelque pointe, nous permet de vivre dans un monde où le cérémonial de la politesse arrive seul à nous donner le change sur l’écœurante solitude de l’être humain.
      « Un ballet possède, en outre, ce privilège, de parler toutes les langues et de supprimer la barrière entre nous et ceux qui parlent celles que nous ne parlons pas. Ce soir on me transporte de ma campagne dans ces coulisses où je surveillerai la deuxième représentation. Je me propose d’écrire, au retour, si le contact cesse ou s’il continue. Je rentre du théâtre des Champs-Élysées. Notre ballet a retrouvé le même accueil. Peut-être nos danseurs avaient-ils moins de fougue, mais ils exécutaient dans leurs danses avec une précision plus grande. Du reste, la beauté du spectacle saute la rampe, quoi qu’il advienne, et l’atmosphère générale est une figure de moi, de ma fable, de mes mythes, une paraphrase involontaire du Sang d’un poèteSeulement, d’invisible, cette atmosphère est devenue visible. C’est ce qui se passe pour La belle et la bête. Sans doute ai-je moins de maladresse à manier mon arme, moins de hâte dans le tir. Toujours est-il que j’y récolte ce que je ne parviens pas à récolter jadis par l’entremise d’œuvres plus dignes d’émouvoir. Je suppose que ces œuvres agissent en silence et rendent, sans qu’il le sache, le public plus apte à comprendre ce qui en sort. C’est ainsi que nombre de gens que j’avais changé des passages dans Les Parents terribles, en 1946, alors que la pièce est la même qu’en 1939, qu’eux ont changé, mais qu’ils mettent leur changement sur le compte d’un remaniement du texte.
      « Ce soir, l’orchestre était en avance. Il tombait donc sur d’autres gesticulations. La chambre s’envola en retard, laissant M. Babilée pendu à sa poutre. Cela produisit une beauté nouvelle. L’entrée de la Mort en devint encore plus surprenante. Le Jeune Homme et la Mort, est-ce un ballet ? Non. C’est un mimodrame où la pantomime exagère son style jusqu’à celui de la danse. C’est une pièce muette où je m’efforce de communiquer aux gestes le relief des mots et des cris. C’est la parole traduite dans le langage corporel. Ce sont des monologues et des dialogues qui usent des mêmes vocables que la peinture, la sculpture et la musique.
      « Quand cesserai-je, à propos de cette œuvre ou d’une autre, de lire l’éloge de ma lucidité ? Qu’imaginent nos critiques ? J’ai la tête confuse et l’instinct vif. Voilà mon usine. On y travaille la nuit, toutes lampes éteintes. C’est à tâtons que je m’y débrouille comme je peux. Qu’ils prennent l’obsession du travail, la hantise du travail, c’est-à-dire d’un travail qui ne se soucie plus une seconde de ce qu’il fabrique, pour de la lucidité, pour le contrôle de cette usine par un œil auquel rien n’échappe, cela prouve une erreur de base, un très grave divorce entre la critique et le poète. Car il ne naîtrait que du sec de cet œil du maître. D’où viendrait le drame ? D’où le songe ? D’où cette ombre qu’ils estiment être la magie ?
      « Il n’y a ni magie, ni œil du maître. Seulement beaucoup d’amour et de beaucoup de travail. Sur ce point de l’âme ils trébuchent, accoutumés qu’ils sont, d’une part au métronome de Voltaire, d’autre part à la baguette de coudrier de Rousseau. Peut-être l’obscur équilibre entre ces extrêmes est-il la conquête de l’esprit moderne et faudrait-il que les critiques en explorant la zone, en visitant la mine, en admissent l’inconnu. 
(extrait de Jean Cocteau, Arguments chorégraphiques, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard)             

samedi 5 octobre 2013

Invitation au château

En matière de décoration d'intérieur, on est Garcia ou l'on est Starck, mais l'on ne saurait être l'un et l'autre, ni, certes, tantôt l'un et tantôt l'autre, et non pas l'un ou l'autre et les deux à la fois ! Quant à moi, je suis Garcia. M. Starck m'ennuie : je trouve que son travail a nui au Meurice, rue de Rivoli.
Mais Jacques Garcia ne me lasse nullement. Il aime l'or et les tentures en lourd velours rouge sombre, il a le goût excessif, et s'arrête au moment où commence le mauvais goût. Il faut absolument rendre visite au château du Champs de Bataille (XVIIe et XVIIIe siècles), dont il est devenu le propriétaire en 1992 : à force de volonté, d'acquisitions, d'investissements, il a donné à ce lieu non pas une nouvelle vie, mais une autre vie : le mobilier, les diverses collections qui le peuplent, révèlent justement l'esprit de curiosité et la patience du personnage. Ses jardins sont désormais classés.
Garcia a cette formule, qui tient de la profession de foi : « Je ne possède ni yacht, ni Rolls, tout ce que je gagne, je l'investis dans mon château, et je le montre au public. ». Il jouit des choses et accorde à ses contemporains le droit d'en jouir également.



Sur la décoration et surtout sur Mario Praz, on lira Le décor d'une vie -2-

lundi 10 juin 2013

Où en sommes-nous ?






















« N'avions-nous pas, en tant que nation, trop pris l'habitude de nous contenter de connaissances incomplètes et d'idées insuffisamment lucides ? Notre système de gouvernement se fondait sur la participation des masses. Or, ce peuple auquel on remettait ainsi ses propres destinées et qui n'était pas, je crois, incapable, en lui-même, de choisir les voies droites, qu'avons-nous fait pour lui fournir ce minimum de renseignements nets et sûrs, sans lesquels aucune conduite rationnelle n'est possible ? Rien en vérité. Telle fut, certainement, la grande faiblesse de notre système, prétendument démocratique, tel fut le pire crime de nos prétendus démocrates »
Marc Bloch, extrait de L'Étrange défaite

Marc Bloch (1886-1944), historien et patriote français, a fondé avec Lucien Fevbre, Les Annales d'histoire, qui bouleversa l'étude et l'analyse scientifique des faits historiques. Combattant de la Première guerre, juif, refusant de quitter son pays, il s'engage dans la Résistance.
Arrêté, emprisonné au fort Montluc, il meurt fusillé, avec quelques compagnons, le 16 juin 1944. On sait qu'il eut le temps de crier « Vive la France ! ». Ce cri n'a certes pas un écho nationaliste, mais il est distinctement une forme d'ultime appel au sursaut d'une nation qui fut grande et mérita qu'on mourût pour elle. Car enfin, pourquoi sont-ils morts, ces femmes, ces hommes traînés dans des cellules humides, soumis à d'atroces tortures, puis sortis à la lumière pour y recevoir les balles d'un peloton, quand ils n'avaient pas succombé sous les coups ?
Voilà où j'en suis ce soir.
Demain sera un autre jour.

Document : Marc Bloch en uniforme, pendant la Première guerre mondiale.

jeudi 2 mai 2013

Figuration

Gérard Depardieu fut l'élève du grand Jean-Laurent Cochet. Il lui en a gardé une affection fidèle et une admiration justifiée. Cochet est le représentant d'une forme de théâtre, qu'on a dit, naguère, dépassée, alors qu'elle est le théâtre de l'éternité. Jean-Laurent Cochet est le serviteur de son art.
Et quelle réponse, quelle gifle à ce « figurant » de Torreton !

dimanche 25 novembre 2012

Explication de texte

Quelques minutes d'un très grand divertissement. Sur le plateau d'une émission « littéraire », Lucchini, soudainement, s'empare du micro et prend le pouvoir. Le très falot animateur, dont j'ignorerai le nom jusqu'à la fin des temps, est  soufflé, comme on le dit d'une bougie devenue inutile, et moi aussi ; je m'efface, je vous laisse, voici Lucchini dans ses œuvres :

lundi 20 août 2012

Didier Goux n'habite pas ici



Au vrai, je le connais peu, et mal. Je lui rends visite trop rarement ; pourtant, il me paraît qu'il conduit une « entreprise d'écriture numérisée » fort ambitieuse et de belle facture. Il se pourrait - mais il faut tout de même étudier la chose plus attentivement - qu'il fût un authentique écrivain et que son « œuvre » constituât la première tentative proprement littéraire, usant du support numérique (outre son blogue, il tient son Journal). Je m'avance beaucoup, certes, et je plaide la vaste ignorance de l'ensemble de son travail. Il est de la race des grognons, des atrabilaires, des ironistes, des « diaristes » fatigués du monde, des êtres et des choses en apparence, mais qui leur gardent malgré tout plus qu'un semblant d'intérêt. Il aime les animaux ; il a pour eux, ces être souvent aimables que nous terrorisons, des mots d'une belle compassion. Avec cela, il manie contre lui-même l'ironie féroce des hommes lucides. Et c'est une vraie plume !
Nos deux univers sont très différents, et le romantique vieillissant que je suis ne se satisferait pas totalement de son paysage de laboureur, raffiné certes, mais alourdi de prosaïsme. Il a écrit deux ou trois articles remarquables sur Nathalie Sarraute (que je persiste à trouver admirable, et très éloignée du naufrage du Nouveau roman), ainsi qu'une irrésistible réflexion sur le thème « rester jeune ou se faire vieux ». Il semble, par ailleurs, hanté par la menace que ferait peser l'Islam sur la France : cela lui inspire des textes discutables, mais très efficaces. Bref, je vous conseille d'aller lire le blogue de Didier Goux, afin de vous faire votre propre jugement (Didier Goux habite ici). En revanche, si j'en crois une photographie de son salon, je trouve à ce Goux un goût, dans la décoration intérieure et, surtout, dans le choix du mobilier, détestable.
Voici un exemplaire de son style et de son inspiration, L'homme passé par profil et perte :
« Depuis hier, lorsque je suis devant mon écran levalloisien, je semble être devenu brusquement étranger à moi-même. C'est-à-dire à ce blog. Si je puis encore créer de nouveaux billets – la preuve –, je ne parviens plus à écrire de commentaires sous eux, pour cause de perte de profil. Quelqu'un a-t-il déjà songé à ce que peut avoir de dramatique et de dérisoire le fait de perdre son profil ? On a glosé à l'envi sur les hommes qui se retrouvent privés de leur ombre, on a bien dû, même, en faire des livres ; mais un profil ? En dehors du côté désagréable, dépossédant, du phénomène, on sent vaguement qu'il y a là quelque chose qui ne va pas : si j'ai effectivement perdu un profil (soit ! je pense être capable de m'accoutumer à cela), il devrait bien me rester le second. Et il me vient des envies de saisir cet ordinateur par ses côtés verticaux, de le secouer un peu, tout en lui présentant ma joue gauche et ma joue droite alternativement :
« Enfin, regarde-moi, Robert (cet ordinateur amnésique se prénomme Robert : je viens de le baptiser à l'instant pour tenter de l'attendrir, de l'humaniser un peu) : je suis toujours le même, quoique amputé d'un profil ! C'est bien moi, ton seigneur et ton servant ! Fais un effort, bon sang de bois ! »
Mais non, rien ; impavide, l'œil borgne et stupide, il n'a même pas un éclair de curiosité pour ma face changée, pour le demi-moi que je lui présente, avec pourtant beaucoup d'humilité et de bon vouloir.
Je ferais peut-être mieux de rentrer à la maison : mon second profil, celui qui est encore opérant, doit bien y traîner quelque part… ».

J'ai également découvert Le Merle Moqueur, d'une certaine Suzanne : son humanité toute « française » ne m'a pas laissé indifférent.

Illustration prise dans le blogue de Didier Goux, qui se dit joliment « écrivain en bâtiment ».

lundi 18 juin 2012

L'avenir d'une guerre

Au vrai, l'appel dit du 18 juin n'a pas été enregistré, faute de techniciens disponibles à la BBC, tous s'affairant autour de Winston Churchill, qui s'apprêtait à prononcer un discours. Nous ne possédons que son texte écrit. De Gaulle enregistra vraiment un appel le 22 juin, et ses services de « propagande » imprimèrent une affiche fameuse, qui couvrirent d'abord les murs de Londres, au mois d'août suivant. C'est ainsi que s'est constitué l'esprit de la Résistance.
L'appel du 22 juin parut dans les colonnes du « Petit Provencal » et de « Marseille Matin ». 
Le 18 juin, le Général prononça ces mots, que très peu de français entendirent : 
“Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement.
Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s'est mis en rapport avec l'ennemi pour cesser le combat.
Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne, de l'ennemi.
Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd'hui.
Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non !
Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire.
Car la France n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limites l'immense industrie des Etats-Unis.
Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n'empêchent pas qu'il y a, dans l'univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.
Moi, Général de Gaulle, actuellement à Londres, j'invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j'invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d'armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, à se mettre en rapport avec moi.
Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas.
Demain, comme aujourd'hui, je parlerai à la Radio de Londres. ”

Et le texte enregistré le 22 juin :