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dimanche 15 juillet 2012

Nos absences




Il est des nuits où je m’absente
Discrètement, secrètement,
Mon image seule est présente,
Elle a mon front, mes vêtements.
C’est mon sosie dans cette glace,
C’est mon double de cinéma. 
À ce reflet qui me remplace,
Tu jurerais que je suis là.

Mais je survole en deltaplane 
Les sommets bleus des Pyrénées, 
En Andorre la catalane 
Je laisse aller ma destinée.
Je foule aux pieds un champ de seigle 
Ou bien, peut-être, un champ de blé, 
Dans les airs, j’ai croisé des aigles 
Et je croyais leur ressembler.

Le vent d’été, parfois, m’entraîne  
Trop loin, c’est un risque à courir.
Dans le tumulte des arènes, 
Je suis tout ce qui doit mourir,
Je suis la pauvre haridelle
Au ventre ouvert par le taureau,
Je suis le taureau qui chancelle,
Je suis la peur du torero.

Jour de semaine ou bien dimanche,
Tout frissonnant dans le dégel,
Je suis au bord de la mer blanche,
Dans la nuit blanche d’Arkangelsk.
J’interpelle des marins ivres 
Autant d’alcool que de sommeil.
Cet éclat blême sur le givre
Est-ce la lune ou le soleil ?

Le jour pâle attriste les meubles, 
Et voilà, c’est déjà demain. 
Le gel persiste aux yeux aveugles 
De mon chien, qui cherche ma main.
Et toi, tu dors dans le silence 
Où, sans moi, tu sais recouvrer 
Ce calme visage d’enfance 
Qui m attendrit, jusqu’à pleurer.

Il est des nuits où je m’absente
Discrètement, secrètement,
Mon image seule est présente,
Elle a mon front, mes vêtements.
C’est mon sosie dans cette glace,
C’est mon double de cinéma. 
À ce reflet qui me remplace 
Tu jurerais que je suis là.

(Jean Roger Caussimon, Nuit d'absence)

Ce poème de Caussimon me paraît être un fort beau texte, d'une inspiration baudelairienne. 
Léo Ferré l'a mis en musique. Son interprétation est tout de même noyée dans les violons, qui pèsent, certes, leur poids de cérémonie mélancolique. Je vous la laisse apprécier et la fait suivre par celle de Jean-Louis Murat, très dénudée, puissante. Je n'ai pas assez souvent vanté les mérites de Murat, personnage courageux et artiste très doué. Il est d'Auvergne, terre de granit et de mystère.

samedi 14 juillet 2012

Chanteur populaire

En mars 2004, Hervé Villard donne une série de concerts au théâtre de Dix Heures, à Pigalle. Dans le même temps, un nouveau disque de lui, « Cris du cœur » fait sensation ; les textes, splendides, et parfois méconnus, sont signés Louis Aragon, Bertolt Brecht, Bernard Dimey, Marguerite Duras, Jacques Prévert… On ne s'attendait pas à cela de la part d'un chanteur « populaire », qu'on vouait aux tournées provinciales voire campagnardes, destinées à un public de mémères à cheveux bleus et de chefs de gare délaissés. Son public ne l'a pas abandonné : par surcroît, il ne fut ni troublé ni même étonné par ce choix de chansons. Au contraire, il lui fit un accueil triomphal. Et il s'augmenta de quelques suiveurs d'opinion. Un mois auparavant, un soir d'hiver, il présentait son nouveau répertoire dans l'amphithéâtre Richelieu, à la Sorbonne ! Concert gratuit et quelque peu confidentiel, qui lui valut une ovation !


Je n'ai pas eu l'occasion de saluer l'arrivée parmi nous, au tableau des abonnés, de Nicolas Raviere, jeune homme bien fait de sa personne, qui fait tanguer les mots à la manière des matelots de Jean Genet. Ce garçon a quelque chose de sulpicien, les clous qu'il s'enfonce dans la chair, les flèches qu'il paraît se (nous) décocher, composent d'étranges figures de martyrs obstinés : 
NICOLAS RAVIERE : Carnets Aviaires
Pour Nicolas, qui ressemble un peu à la Jeanne d'Arc (Renée Falconetti) de Carl Theodor Dreyer, et pour vous toutes et tous, ces fleurs du « mâle », dont la précieuse écriture sert admirablement l'esprit 
féodal, Le Condamné à mort, de Jean Genet :




Rappelons que le scénario du film de Dreyer fut également l'œuvre de Joseph Delteil, styliste sans pareil :
« O petite nébuleuse rose encore prise dans la légère matière, déjà chair et encore éther, amas de vie toute tremblotante dans tes glaires, masse d'hydrogène ivre de condensation, doux grammes de plasma ravis à l'impondérable Substance, structure venue du fond des Siècles, lignes émanées du grand Tout, ô enfant d'homme, ô fleur
de son péché, ô signe de son immortalité !
Oui, corps encore corselet, chair encore incarnadine, enfant encore enfantelette, mais déjà créature pourvue de son noyau, départagée entre l'Esprit et la Matière, accessible de toutes parts à l'Assimilation, âme sanguinolente et déjà femme éternelle, ô Être déjà et déjà Vie !
Hé quoi ! nul encore n'a songé à considérer Jeanne dans sa source de chair ! Nul n'a compris que Jeanne, c'est par excellence l'Enfant, et que l'Enfant, c'est de l'humain à l'état pur ! Hypnotisés par une armure de fer, ils ont omis l'essentiel : l'éclosion simultanée, le parallèle agrandissement de l'âme et du corps dans le moule de la nature. Or, les plus fortes, les plus sûres racines de l'homme plongent dans les mollesveines de bébé.Pour moi, c'est dans ton berceau, Jeanne, qu'il me plait de rechercher les signes de ta vie ; c'est dans ta naturelle enfance que je place le sens et la base et la raison de ta surnaturelle grandeur !


(Joseph Delteil, « Jeanne d'Arc »)

dimanche 12 septembre 2010

Hardiment sentimentale


«Beaucoup de mes amis sont venus des nuages
Avec soleil et pluie comme simples bagages
Ils ont fait la saison des amitiés sincères
La plus belle saison des quatre de la terre»
[…]

mercredi 17 mars 2010

Le cortège de Jean 1

Ce n'est pas si facile d'oser écrire une telle chanson (L'Embellie), quand on est un homme ! On pourrait y voir de la mièvrerie, un abandon sentimental. Le quotidien Libération, très apprécié des nouveaux libertaires, courant après tous les mouvements de la mode à la manière des otaries sur une piste de cirque, a parlé de «crooner rouge» à propos de Ferrat. Suivait un article que, pour ma part, j'ai trouvé calamiteux. Ferrat ne «croonait» nullement, il ne fut d'aucune façon le Franck Sinatra du Parti communiste, même s'il a chanté, un peu trop à mon goût, le Programme commun sur fond de violons. Le premier crooner français s'appelait Jean Sablon, le second Charles Aznavour. Alors que Ferrat a inauguré l'irruption du monde moderne et de la vie quotidienne dans la chanson de charme. À ses débuts, il n'était plus vraiment «rive gauche» et pas du tout yéyé. Sa voix, à la fois grave et douce, modulait admirablement le lyrisme de son propos, et sa lèvre inférieure semblait une tendre blessure. Je vois bien que son public formait le peuple de France, qui se reconnaissait dans cet élégant garçon maigre, à la voix de velours et à l'accent parisien.
Vous trouverez ci-dessous une sélection d'airs, de mots, de visages qui, je le crois, vous «enchanteront». Ils font un cortège baroque à Jean Ferrat. Vous verrez, à la fin, le très beau visage de Natalia Medvedeva, poétesse, écrivain, chanteuse, fascinante figure russe, qui m'évoque un peu la fameuse Nico (voir article Nico, une allemande dans la Factory). Née en 1958, décédée en 2003, elle avait épousé Edouard Limonov, voyagé aux Etats-Unis, s'était installée à Paris. Violente, excessive, déterminée, animée d'une audace vraie, elle se moquait de nos petites frilosités de français raisonneurs.
Nadia voudra-t-elle bien nous traduire ses propos ?
Note : la suite des chansons se trouve dans l'article Le cortège de Jean 2