À Charleville, dans le beau pays d'Ardenne, le nom de Patti Smith est prononcé avec respect. Patti a toujours manifesté une grande admiration pour Arthur Rimbaud. Elle a donné plusieurs documents, dont un dessin, au musée Rimbaud de la ville (que le jeune Arthur qualifiait de « supérieurement idiote entre toutes ». La cité est magnifique : la place ducale est, selon moi, plus accomplie que la place des Vosges à Paris ). Il y a quelque temps, elle a fait l'acquisition d'une maison, sans grand charme d'ailleurs, située à Roche, une sorte de lieu-dit dans la campagne éloignée de Charleville. Aux yeux de Patti, qui souhaitait depuis longtemps acheter un bien dans cette région, cette bâtisse possède une qualité majeure : elle a appartenu à la mère du poète, une femme d'aspect revêche, abandonnée par son mari, crainte et profondément respectée par ce voyou d'Arthur, enfant colérique et imprécateur pour l'éternité des jours.
Jeune, Patti Smith avait un corps flexible d'adolescent. Elle fit la connaissance du photographe Robert Mapplethorpe en 1966. Leur couple fut de l'espèce fusionnelle, augmentée de l'effet « Enfants terribles » de Jean Cocteau : la relation est comme une île ; l'océan qui la cerne, pourtant immense, n'est qu'un décor ignoré. Il se peut que le monde existe, mais il n'aura jamais la consistance, la saveur, l'intensité, la grâce du désir qui nous fonde …
Robert Mapplethorpe et Patti Smith au Chelsea hôtel, en 1969, par Norman Seeff
De 1969 à 1974, ils occupèrent souvent une chambre du fameux Chelsea hôtel, à Manhattan, où vivait à l'année, pour des loyers dérisoires, toute l'Amérique de la bohème. Ils se séparèrent amoureusement en 1974, mais demeurèrent très liés. Mapplethorpe, mort du sida en 1989, laisse une œuvre passionnante, profondément marquée par son origine catholique et par l'admirable exploration charnelle, sensuelle, la transgression vraie, violemment poétique, la foudroyante inconvenance qu'autorise cette sublime religion des corps et des cœurs « intelligents ».
Dans un récent entretien qu'elle accorda au journal La Croix, Patti fit part de son admiration pour Simone Weil, la jeune philosophe, que nous avons évoquée ici.
Portrait de Patti Smith, sur un balcon du Chelsea hôtel, 7 mai1971, par David Gahr/Getty Images
Patti Smith chante Because the night :
Because the night belongs to lovers
Because the night belongs to lust
Because the night belongs to lovers
Because the night belongs to us
Sur Jean Cocteau : L'enchanteur du XXe siècle (1)
L'enchanteur du XXe siècle (2)
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mardi 2 janvier 2018
mardi 18 août 2009
Marques du maillot

À la plage, avec Émilie.
Elle est de méditerranée comme on est d'un département, d'un quartier, peut-être même d'un pays. Elle connaît et laisse éclater les mêmes orages brutaux, qui s'apaisent rapidement. Sa colère est neptunienne, son ironie, un grain de sel sur une plaie. Elle s'alanguit volontiers, elle s'allonge, elle paraît dormir sur sa petite patrie de sable ; or, elle veille, elle épie. Ses voisins la croient assoupie, la belle aux yeux de braise, dont les seins d'obus ne cessent d'attirer leurs regards fuyants et ceux, courroucés, de leurs épouses. Mais il n'y a pire méditerranéenne que l'Émilie qui dort, ni plus voluptueuse enfant des eaux marines…
Il faut être couché pour voir le ciel (Paul Morand)
Il y a deux sortes d’amateurs de plage, deux types de baigneurs. Le contemplatif, jouisseur et voluptueux, qui vit et comprend la plage avec tous ses sens, parce qu’il l’a dans la peau, et qu’il est né au bord de la mer, et l’autre, qui lui rend visite, mais garde ses distances. Il en a un peu peur sans doute, il ne connait pas son langage. Alors souvent, il se contente de lire sur la plage, il la feuillette en somme, du bout des doigts, et parait insensible, distrait, indifférent. Il s’économise, engrange pour l’hiver. Ce malheureux ignore tout de la subtile lenteur, il méconnait la grandeur et l’extravagance de la vraie paresse et ne sait rien du fol abandon de tout le corps à l’azur. Petit joueur, tueur de sieste, fermé au ciel.
Quand on aime la plage pour ce qu’elle est, quand on n’y vient pas pour lire, on a besoin de presque rien. D’abord il faut trouver sa place, en première ligne, si possible, au plus près de l’eau. Si l’on peut choisir ses voisins, c’est parfait, sinon, il faut laisser faire le hasard. Avec une minutie de fin gourmet, on installe son campement : parasol, bouteille d’eau, serviette dans le sens du soleil pour un hâle parfait, et de son sac, on fait un oreiller. Assis face à la mer, on se perd d’abord dans le bleu immense et intense, droit devant, jamais le même, parfois turquoise, parfois marine et l’on attend d’avoir plus chaud pour se jeter à l’eau et éprouver, ce bonheur, cette volupté, cette légèreté du corps enfin libéré de la terre et de ses entraves. Dans les ondulations et les reflets de la mer, on nage comme on rêve, l’esprit et le corps unis, petite boule de jubilation flottant entre le ciel et l’eau dans la rondeur du monde. Un plongeon et on fait volte-face ! Alors, laissant l’horizon derrière soi, depuis la mer, on regarde la rive, on s’offre un autre point de vue, celui d’un départ imaginaire, amarres rompues. La plage grouillante et bouillante est en face comme un jardin multicolore, tandis que des courants plus frais enveloppent les jambes et nous traversent. On frissonne de ce mystère, mais on se laisse aller à la caresse du flot. Quand on s’aventure un peu plus loin, là où la couleur hésite entre le vert des forêts alpines et le bleu d’un ciel nocturne, on respire à pleines narines ces odeurs indicibles qui semblent remonter des profondeurs, d’algues, de sel, de vents, d’horizon et que la plage ignore. On est dans la transparence ondoyante de la mer qui nous tient, nous retient et nous appelle. On sait qu’on vient de là, que chaque bain est un baptême enivrant, une renaissance, un retour à l’essentiel. Le soleil s’en mêle et fait tomber ses rayons en pétales étincelants autour de nous. Dans l’eau, ses flèches sont encore plus brûlantes sur la peau et elles percent les vagues pour éclairer le bleu profond. On peut se regarder en mouvement, voir les déformations que l’eau imprime au corps, les cuisses deviennent nageoires, les pieds se palment, on est une créature de la mer. Curieux spectacle que ce corps en apesanteur, que la mer masse et bouscule sans qu’on s’en aperçoive ! On éprouve le besoin de changer de position, pour mieux sentir le bouillonnement de l’eau, sa sensualité limpide, sa fraternité. La mer, tendre magicienne qui sculpte le corps des femmes, satine leur peau, et laisse ainsi sur elles la trace émouvante et salée de son passage ! Quand on sort de l’eau, quand on revient vers les humains, on s’éprouve semblable aux dieux, un peu essoufflé, mais régénéré, revigoré, plein d’une énergie neuve. On reprend sa place et, les cheveux mouillés, plaqués en arrière, luisants comme ceux d’une star du muet, le profil épuré, le corps tout verni d’eau, dans l’euphorie iodée de l’après bain, un peu alangui, on se poste là pour assister à la comédie humaine qui se joue sous nos yeux sans interruption.
Un couple, dont la couleur de peau indique assez que les vacances commencent à peine, investit quelques mètres carrés : lui, les tempes argentées, une barbiche, grise aussi, de petites lunettes d’intellectuel et l’air sérieux, s’absorbe dans la lecture d’un magazine. Elle, sous un grand chapeau de paille vient d’ôter sa robe imprimée «ethnique» qu’elle plie avec soin. Elle bronze «seins nus». C’est un signe. En effet, depuis quelques années déjà, la tendance se confirme : il n’y a plus que les soixante-huitardes pour perpétuer cette tradition. Pendant la guerre froide, ces guerrières pointaient les ogives de leurs missiles vers le ciel, puis le mur de Berlin est tombé. Les hormones en déroute, elles se sont résignées à la défaite qu’elles ne cherchent même pas à masquer. Des bobos parisiens, un couple «feue CAMIF» ? Après que l’on a pu lire le titre du magazine qu’il tient entre les mains, on n’a plus de doute, on est rassuré en somme. Il s’agit du « Nouvel Observateur ».
L’esprit est en éveil, des conversations nous parviennent, des phrases se détachent, en relief, le regard circule puis s’attarde. Un geste insolite, une situation amusante retiennent l’attention. Cet homme qui gonfle, avec un pied, imperturbable, raide, dans une attitude militaire, en fixant la mer, le bateau de sa fille. Il pompe et pompe encore, sans s’apercevoir que c’est dans le vide, que la baudruche reste à plat, ratatinée. L’épouse et l’enfant, assises et occupées à manger des cookies n’ont rien vu et sont restées indifférentes, laissant Sisyphe à son rocher !
Toute l’Europe se vautre au Sud. Un homme et une femme s’expriment dans une langue rugueuse qui évoque, grosso modo, un pays nordique. Ceux-là ont choisi d’allier les joies balnéaires à celles du vin. En plein soleil, ils se servent du rosé dans des gobelets de plastique blanc. Au bout d’un moment, la bouteille vide, on les verra, rouges et congestionnés, défier les lois immuables de la mer et du soleil et se mettre à l’eau. Aussi, lorsqu’ils réintègreront indemnes, leurs serviettes, on conclura, encore un peu effaré, à la légendaire robustesse des Vikings…
Puis, la tête pleine de la rumeur des langues, des gestes et des images, rassasié du spectacle, il est temps de s’approprier complètement la plage, de s’y fondre, d’y abdiquer toute réflexion. C’est l’heure de l’adoration. On va s’offrir au soleil, mais à mi-ombre, s’endormir dans les senteurs du monoï, et dans un même mouvement, se délivrer du genre humain et faire corps avec lui, tenter le sublime. Il s’agit, à l‘heure où le soleil est plus bas dans le ciel et qu’il change sa brûlure en caresse, de goûter le temps suspendu, l’apesanteur, cette lévitation délicieuse qui nous fait vaincre la durée. Alors, on entend chanter Rimbaud : «Des humains suffrages, des communs élans, là tu te dégages et voles selon».
Il faut quelques secondes avant de trouver la position idéale sur le dos. On bouge doucement tout le corps dans un mouvement de reptation, animal, félin, jusqu’à ce que corps et sable s’emboîtent parfaitement. Il faut se lover. On regarde le ciel longtemps, on entre sous la voûte de son mystère. Le vertige de la contemplation oblige à fermer les yeux, mais le bleu est là, sous les paupières où des ombres remuent, s’estompent, puis disparaissent. On est prêt pour le voyage. Les bruits nous parviennent toujours, on ne cessera pas de les entendre, car la sieste sur la plage est une sieste en suspension, en équilibre entre veille et sommeil. Les voix, les conversations s’unissent au chant des vagues en une mélopée ouatée, cotonneuse, qui loin de gêner, viennent nous bercer l’âme. Le corps se détend et s’oublie. Comme aboli. On est la vague, on est la voix, on change de consistance, on est tout ensemble air, eau, feu, on vole, on nage, on brûle. On ne pense plus à rien et plus rien ne nous pense. Et chaque fois que l’on ouvre les yeux, c’est le ciel, et seulement le ciel que l’on reçoit et caresse, corps engourdi, esprit mi-clos.
On devient sur le sable le poème de la mer et le bateau ivre, les yeux noyés de bleu intense, prisonnier volontaire dans la sorcellerie sensuelle des noces de la mer et du ciel. Notre âme d’indomptable enfant cherche l’infini et trouve l’éternité dans ces instants volés. Et à nouveau, on croit entendre chuchoter Rimbaud :
Puisque de vous seules,
Braises de satin,
Le Devoir s’exhale
Sans qu’on dise : enfin.
Émilie
Photographie : La plage vers les années 1950 avec la corde et Dédé dans sa barque. L'un des documents anciens
de Patrick Emo, à voir sur l'excellent site : http://www.les-petites-dalles.org/Photos%20anciennes
Et cette chanson éternelle, par Jean Ferrat (lequel n'a pas toujours chanté Le programme commun de la gauche unie sur fond de violons…)
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