mardi 2 février 2010

Nico, une allemande dans la Factory

Christa Päffgen est née en 1938, en Allemagne. Son père servit dans la Wermacht, et ne revint pas du front russe. Très tôt remarquée par les photographes et les agences, qui recherchent de nouveaux visages, elle perce sans difficulté dans les milieux de la mode et du cinéma. Mais c'est en Amérique, derrière Andy Warhol, qu'elle connaît la célébrité : sa voix grave, inquiétante, comme sortie d'un monde délabré, sème une fascinante désolation dans les années joyeuses de la pop music et des hippies. Elle apparaît, enregistre un disque, disparaît, donne des concerts. Toutes les rumeurs la suivent ou la précèdent ; on la dit très malade, en détention, atteinte de folie, ravagée par la drogue, en cure de désintoxication… Elle revient toujours.
Le 18 juillet 1988, on apprend qu'elle est décédée des suites d'une hémorragie cérébrale, à Ibizza, où elle résidait. Ce n'est pas une rumeur.
En 1995, un ami journaliste me convie à la projection d'un film de Susanne Ofteringer, intitulé «Nico Icon». Il règne une curieuse atmosphère dans le cinéma de la rue Troyon, à Paris : on nous dit que la police pourrait intervenir afin d'interdire la projection, à la demande d'Alain Delon. À ce moment précis, je ne comprends pas ce que Delon vient faire dans cette petite cérémonie professionnelle. La police ne viendra pas, et je saurai pour quelle raison le «Samouraï» était évoqué avec crainte. Longtemps, je demeurerai sous hypnose, vraiment bouleversé par ce film… Et je compris toute la différence entre la violence du romantisme allemand et la charmante légèreté française.

Marianne Faithfull, qui connaissait bien Nico,lui a dédié la chanson Song for Nico, dans son album Kissin'time, dont voici les paroles :

Born in 1938
A good year for the Reich.
She could not participate
She didn't have the right.
For she was fatherless in the Fatherland.

Now it's 1966
Andrew's up to all his tricks.
And when Brian Jones is near
Nico doesn't feel so queer;
She's in the shit, though she's innocent —

Yesterday is gone,
There's just today — No tomorrow.
Yesterday is gone,
There's just today — No more ...

Now it's Andy Warhol's time
Mystic 60's on a dime.
Though she kinda likes Lou Reed —
She doesn't really have the need.
Already in the shit, though she's innocent.

And now she doesn't know
What it is she wants
And where she wants to go
And will Delon be still a cunt.
Yes, she's in the shit, though she is innocent.

Yesterday is gone
There's just today
No tomorrow.
Yesterday is gone
There's just today
No more.

Yesterday is gone
There's just today
No tomorrow.
Yesterday is gone
There's just today
No more.

Da da da da da…


Partenaire d'Alain Delon dans le film La motocyclette (1968), de Jack Cardiff, d'après la nouvelle d'André Pieyre de Mandiargues, la Faithfull développa immédiatement un rejet violent de Delon. Elle ne supportait pas sa présence. On ne s'étonnera donc pas qu'elle le traite de «cunt»… On notera également que les noms de Brian Jones, d'Andy Warhol, de Lou Reed apparaissent ; trois hommes qui jouèrent un rôle important dans la vie de Nico. Le film est une curiosité, un objet mal identifié mais beau : les corps vêtus de cuir noir chevauchent des motos, cherchent une identité. Nous nous souvenons, à cette occasion, que la jolie Marianne F. descend, par sa mère (authentique baronne autrichienne), du comte Léopold Von Sacher-Masoch, auteur de La Vénus à la fourrure


Christian Aaron, né Päffgen en 1962, puis devenu, pour l'état civil, Boulogne, est le fils de Nico et de … ?
Il ressemble, à s'y méprendre, à un grand acteur français, Alain Delon, qui eut en effet une brève liaison avec Nico, mannequin réputé, connue pour des petits rôles au cinéma, et pour sa beauté nordique, qui produisait alors un grand effet dans les rues de Paris et de New York. Petit enfant, il dormait dans les locaux de la fameuse Factory, laboratoire d'idées, atelier de création, territoire gouverné par Andy Warhol. Enfin, Nico le confia à la propre mère d'Alain Delon, Edith Boulogne (du nom de son second mari), qui l'adopta et s'efforça de l'éloigner définitivement de la chanteuse. Au sortir de l'adolescence, Ary voulut rencontrer celui qu'on lui désignait comme étant son père, et chercha à se faire reconnaître officiellement par lui. Ce fut en vain !
Il me paraît que le beau visage de ce garçon, qui aime et admire sa mère, trahit un grand désarroi (voir entretien avec Thierry Ardisson à l'adresse : http://boutique.ina.fr/video/ardisson/tout-le-monde-en-parle/I08234297/interview-verite-de-ari-boulogne.fr.html).



NICO ICON 1/4
envoyé par
Marianne Faithfull - Song For Nico

7 commentaires:

Corinne a dit…

Certains papillons sont attirés par la lumière mais n'y survivent pas.

Patrick Mandon a dit…

Oui, Corinne, mais dans le cas de Nico, il y eut une passion troublante, peut-être révélatrice d'une «blessure allemande». Nico n'a eu de cesse de se nuire, de se mutiler, de se perdre. Elle a observé la mort, puis l'a fréquentée, jusqu'à vouloir la retrouver. Je vous ai parlé de ce film, dont la figure centrale m'a longtemps hantée.
Mon papier est maladroit et trop long, mais il voulait saluer cette femme, devenue ombre avant son heure. Enfin, il y a son fils…
Je crois que je reviendrai à Nico, plus tard.

Tanya Roessler a dit…

I am crazy about Nico!
Merci Patrick

Corinne a dit…

Il semble qu'elle ait été hantée par l'image du père, le témoignage de la tante est troublant, sa personnalité aussi, à la fois froide et mystique, c'est elle qui sans doute a dû entretenir la mémoire du père chez la fille. C'est peut-être cette ombre qu'elle cherchait à atteindre.

Patrick Mandon a dit…

Tanya, dearest Lady T, I do understand your fascination. Did you see the film «Nico Icon» ? I'm fascinated by Nico, . Nice to see you !
Corinne, ne pensez-vous pas que Nico, animée d'une terrible détermination, d'une sorte de froide et «folle» persévérance, ait perçu en elle la faille née de la défaite morale de l'Allemagne, qu'elle ait éprouvé le grand malaise d'une nation coupable ? Je me suis posé cette question (parmi d'autres). Ne voulut-elle pas élargir cette faille ?
Je n'exagère pas si je dis que j'étais sous hypnose, après la projection du film.
Comment dire, sans exagération, sans boursouflure, mon impression ? Nico m'est apparue comme la «fiancée de la mort», une femme à la recherche du vertige. Et puis, bien sûr, l'existence de ce fils, les circonstances de sa naissance, sa beauté même, sa quête…

Corinne a dit…

Aux fiancées de la mort, je préfère les amoureux de la vie !
Je m'envole demain pour Ravenne, je pense déjà au plaisir que j'aurai à vous retrouver, vous, et aussi tous les amoureux de ce blog, à mon retour ou peut-être de là-bas, si c'est possible.
A très bientôt.

Patrick Mandon a dit…

Partez donc à Ravenne, puis «ravennez» bien vite, car, déjà, vous nous manquez.
Voici, à votre attention, le premier couplet de la chanson «Puisque vous partez en voyage» (paroles de Jean Nohain, musique de Mireille, vers 1935), dont nous enchantèrent d'abord Jean Sablon, enfin Françoise Hardy et Dutronc plus récemment.

{Parlé} :
Savez-vous que c'est la première fois que nous nous séparons depuis que c'est arrivé ?
Remarquez que ça ne fait que quinze jours !...
Evidemment quinze jours ce n'est pas très long...
mais songez tout de même à ce que ça fait d'heures !...
(Chanté) :
Puisque vous partez en voyage
Puisque nous nous quittons ce soir
Mon cœur fait son apprentissage
Je veux sourire avec courage
Voyez j'ai posé vos bagages,
Marche avant, côté du couloir
Et pour les grands signaux d'usage
J'ai préparé mon grand mouchoir
Dans un instant le train démarre
Je resterai seul sur le quai
Et je vous verrai de la gare
Me dire adieu là-bas avec votre bouquet
Promettez-moi d'être bien sage
De penser à moi tous les jours
Et revenez dans notre cage
Où je guette votre retour.

(Parlé :)
Voilà, je vous ai trouvé une bonne place dans un compartiment
où il y a une grosse dame et un vieux curé avec une barbe blanche. Et puis je vous ai acheté deux livres... Le premier, c'est la vie des saintes...
Et l'autre, c'est l'exemple de bienheureuse Ernestine... Cela vous plaît ?
[…]

Le second couplet pourrait vous paraître déplacé, tant il dévoile les sentiments de celui qui reste pour celle qui part. Il vous compromettrait inutilement et ruinerait ma réputation de gentleman. Je vous le laisse donc découvrir et fredonner…

À Ravenne, vous allez retrouver la fin somptueuse de l'empire romain d'Occident et les traces brillantes et byzantines de l'Empire romain d'Orient. Hélas, chère Cheveux d'encre, vous allez par la même occasion baigner dans le christianisme ! À défaut d'une crise de (la) foi, vous pourriez bien déclencher une crise d'urticaire…
Il nous serait une joie de recevoir un ou deux messages de vous depuis Ravenne.