mercredi 30 juin 2010

Frère de nuit 2

Jérôme Leroy évoquait l'un des poèmes de Carco qu'il préfère : Il pleut ; le voici, mis en musique et interprété par Valérie Ambroise, pendant une séance du Petit conservatoire de Mireille :



Par Fréhel, la femme dont on descendit le cercueil par la façade de son immeuble, ce poème de Carco, mis en musique par Jacques Larmanjat, Chanson tendre :



Enfin, ce texte, toujours de Carco, sur des notes de de Jacques Larmanjat, chanté par Monique Morelli : Le doux Caboulot.
Et je me permets de reproduire le commentaire si pertinent d'un certain piquedard, trouvé dans le fil accompagnant ces images, chez Youtube :

«Pour en goûter véritablement la saveur et peut-être pour bien comprendre cette chanson, il faut avoir lu une des oeurvres de francis carco comme par exemple "montmartre à vingt ans". c'est du reste dans ce livre qu'il évoque avec une tendre nostalgie les circonstances et l'atmosphère qui lui ont inspiré "ces simples petits vers"(sic). À propos, ce n'est point "le doux caboulot/ fleuri sous les branches" mais bien "le doux caboulot/ perdu sous les branches".»



J'insiste, un peu lourdement : tout cela est d'une affolante simplicité. Du grand art !

mardi 29 juin 2010

Frère de nuit

Écrire ! Écrire des vers, de la prose, filtrer les sentiments qui nous traversent, les contraindre à la loi de la simplicité, de la précision, de la règle légère…
Il y a longtemps que je l'aime, ce Francis-là ; frère sentimental, confident des mélancolies, pourvoyeur en fantaisie. Le temps me manque pour vous en dire plus ; alors, je vous adresse ces quelques vers, et le poème d'affection de Louis Aragon, mis en musique par Jean Ferrat. Se présente ici une farandole de talents admirables, d'une simplicité biblique, si difficile à atteindre.


L'ombre

Quand je t'attendais, dans ce bar,
La nuit, parmi des buveurs ivres
Qui ricanaient pour avoir l'air de rire,
Il me semblait que tu arrivais tard
Et que quelqu'un te suivait dans la rue.
Je te voyais te retourner avant d'entrer.
Tu avais peur. Tu refermais la porte.
Et ton ombre restait dehors:
C'était elle qui te suivait.

Ton ombre est toujours dans la rue
Près du bar où je t'ai si souvent attendue,
Mais tu es morte
Et ton ombre, depuis, est toujours à la porte.
Quand je m'en vais, c'est à présent moi qu'elle suit
Craintivement, comme une bête.
Si je m'arrête, elle s'arrête.
Si je lui parle, elle s'enfuit.

Ton ombre est couleur de la pluie,
De mes regrets, du temps qui passe.
Elle disparaît et s'efface
Mais envahit tout, à la nuit.

[…]
Francis Carco (extrait)


L’averse

Un arbre tremble sous le vent
Les volets claquent.
Comme il a plu, l’eau fait des flaques.

Des feuilles volent sous le vent
Qui les disperse.
Et, brusquement, il pleut à verse.

Le jour décroît.
Sur l’horizon qui diminue
je vois la silhouette nue
D’un clocher mince avec sa croix.

Dans le silence,
J’entends la cloche d’un couvent.
Elle s’élève, elle s’élance
Et puis retombe avec le vent.

Un arbre que le vent traverse
Geint doucement
Comme une floue et molle averse
Qui s’enfle et tombe à tout moment.


Francis Carco

dimanche 27 juin 2010

Émilie dans la tempête 5 et fin (provisoire ?)

Voici un garçon qui se retourne sur toutes les femmes, s'engouffre dans leurs sillages, papillonne, vole de l'une à l'autre, se pose sur l'épaule de celle-ci alors qu'il observe le mouvement des hanches de celle-là et découvre la chute de reins d'une troisième. Il est insatiable, il désire toujours une ombre nouvelle, s'enfuit après chacun de ses tendres forfaits, se lasse après qu'il a enlacé… Il n'aime que plaire, mais jamais à la même, et encore séduire, et plusieurs à la fois.




Mais ce même charmant garçon, «traînant tous les cœurs après lui», adoré des coquettes, volage au plus haut point, a croisé Émilie, la brune aux yeux de braise. Sous l'effet du sentiment-sorcier qui vous fait d'un prédateur de l'amour un cocker fidèle et dévoué, il n'entend, ne voit, ne désire plus que la méditerranéenne volcanique.
La preuve :



Film : Un soir de réveillon, 1933.
Réalisé par Karl Anton ; avec Henry Garat, Arletty, Meg Lemonnier, Dranem

Émilie dans la tempête 4

Enfin, relativement au sentiment amoureux, il y a ceci : Godard filmant le visage de Karina. Il y a un jukebox, un militaire triste et sa fiancée, attendrie, un garçon et une fille qui jouent au flipper (”it's more fun to compete ! "). On y voit même Jean Ferrat.
En ce temps-là, Godard était notre Musset.
Ce seul et bref extrait est poétiquement supérieur à la masse constituée de la quasi-totalité des films français produits depuis une dizaine d'années. Godard ensorcela la banalité.

Jean-Luc Godard, Vivre sa vie, 1962.



Et encore Jean Ferrat, parce que l'amour, de près comme de loin, c'est compliqué !



Et voici Serge, ”Sergio", l'italien, le séducteur, le coureur de jupon. Il revient à la maison ; il a perdu son beau poil lisse, son apparence et ses manières de fanfaron, il a l'air las. Mais elle n'est plus là !



Enfin, un grand disparu et une diva en majesté : duo baroque, brillant.



How can I go on
From day to day
Who can make me strong in every way
Where can I be safe
Where can I belong
In this great big world of sadness
How can I forget
Those beautiful dreams that we shared
They're lost and they're no where to be found

Émilie dans la tempête 3

Avant la séparation, le chagrin, le ressentiment, la profonde blessure narcissique, il y a la formation du sentiment amoureux et son gisement inépuisable de doute et de certitude.
Voici quelques beaux moments.



Si je mourais là-bas sur le front de l'armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s'éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l'armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

Et puis ce souvenir éclaté dans l'espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l'étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l'espace
Comme font les fruits d'or autour de Baratier

Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l'onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L'amant serait plus fort dans ton corps écarté

Lou si je meurs là-bas souvenir qu'on oublie
- Souviens-t'en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d'amour et d'éclatante ardeur -
Mon sang c'est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

Ô mon unique amour et ma grande folie

La nuit descend
On y pressent
Un long destin de sang


Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou, janvier 1915.


Marie, de Guillaume Apollinaire, chanté par Léo Ferré :




Marie, de Guillaume Apollinaire, dit par Guillaume Apollinaire :




Qu'en avez-vous fait ?

Vous aviez mon coeur
Moi, j'avais le vôtre :
Un coeur pour un coeur,
Bonheur pour bonheur !

Le vôtre est rendu,
Je n'en ai plus d'autre ;
Le vôtre est rendu,
Le mien est perdu !

La feuille et la fleur
Et le fruit lui-même,
La feuille et la fleur,
L'encens, la couleur,

Qu'en avez-vous fait,
Mon maître suprême ?
Qu'en avez-vous fait,
De ce doux bienfait ?

Comme un pauvre enfant
Quitté par sa mère,
Comme un pauvre enfant
Que rien ne défend,

Vous me laissez là
Dans ma vie amère,
Vous me laissez là,
Et Dieu voit cela !

Savez-vous qu'un jour
L'homme est seul au monde ?
Savez-vous qu'un jour
Il revoit l'Amour ?

Vous appellerez,
Sans qu'on vous réponde
Vous appellerez,
Et vous songerez!…

Vous viendrez rêvant
Sonner à ma porte,
Ami comme avant,
Vous viendrez rêvant,

Et l'on vous dira :
« Personne !… elle est morte. »
On vous le dira,
Mais, qui vous plaindra ?


Marceline Desbordes- Valmore, Élégies, 1825

Émilie dans la tempête 2

What we know…



samedi 26 juin 2010

Émilie dans la tempête

À Émilie, je dédie ce moment de pur bonheur. Et je lui souhaite de croiser un tel homme, qui lui fera une semblable déclaration : sa sincérité est absolue au moment où il livre son aveu. Certes, on peut lui reprocher la succession des objets de sa sincérité : aujourd'hui celle-ci, demain cette autre. Mais, dans le feu de l'action, il n'y a pas plus franc que cet homme-là : il la convoite, elle est mariée, il le lui rappelle, elle ne l'avait pas oublié. Elle cèdera parce qu'il lui en a donné l'envie. Elle sait qu'il est un amant, qu'il ne sera pas un mari, même pas un compagnon. Il lui suffit de voir qu'il est un enchanteur. Elle consent donc à être enchantée.
L'affaire ne durera pas éternellement, certes, mais elle en conservera un souvenir attendri. Un homme dont on se souvient avec attendrissement ne peut pas être complètement mauvais.





Faisons un rêve (1936)
Écrit, réalisé par Sacha Guitry
Avec Jacqueline Delubac, Raimu, Arletty, Michel Simon, Marguerite Moreno, Andrée Guize et Sacha Guitry