Ce n'est certes pas ici que j'évoquerai le sarkozyste “problème des roms”. En revanche, je dirai, une fois de plus, la grâce violente des Tziganes. Il y eut un temps où un journaliste, Joseph Kessel -excusez du peu !- présentait des artistes venus de la lointaine Russie, authentique Tziganes, artistes incomparables. Ils enchantaient les soirées parisiennes, dans les rares cabarets russes qui valaient la peine d'être fréquentés. Jef les fit monter sur la scène de l'Olympia, où ils reçurent un triomphe. La voix de Valia m'avait bouleversé ; j'étais encore un petit garçon, mais j'aimais déjà les étrangères… Kessel est mort depuis longtemps. À présent, nous avons des journalistes retraités, qui digèrent difficilement ; pour cette raison, ils prennent leur bile pour un mode de raisonnement et d'information !
(Pour d'autres chansons tziganes, voirici, là,ici)
Note : Teresa Dimitrievitch, fille de Valia et par conséquent nièce d’Aliocha, tenait naguère une sorte de restaurant, rue de la Jonquière, un coin un peu reculé de l'élégant XVIIe arrondissement de Paris, sans charme, mais essentiel à mes yeux, comme tous les lieux d'initiation. C'est en effet dans la piscine dite alors de la Jonquière que j'appris à nager. L'établissement de Teresa donnait sur la steppe, où s'enfuyaient les voleurs de poules…
Note encore : on oublie que, dans la vieille Russie, les Tziganes jouaient un rôle capital dans le divertissement. Ils tenaient les meilleurs cabarets de Moscou et de Saint-Petersbourg, et les plus habiles parmi leurs musiciens se faisaient payer des fortunes pour aller égayer, à domicile, les soirées des aristocrates. Ils s'installèrent à Paris, après la Révolution ; la diaspora russe et les parisiens en général s'amusaient follement à Raspoutine, décoré, je crois, par Erté. Voilà une éternité que je n'y suis pas allé. Il est certain que l'ambiance n'est plus la même.
Ne sois pas fâché, ne sois pas jaloux , Valia Dimitrievitch et Volodia Poliakof
Entendez Serge, dit L'élégant du boulevard, conter et chanter le désenchantement prolétarien et son rêve alcoolisé. C'est beau comme du Baudelaire encanaillé.
«(1952) À Paris, nous atterrissons rue Saint-André- des-Arts, de nouveau à l'hôtel, dans une chambre minuscule au cinquième étage. Le lit est trop petit pour un couple. Au mur, d'affreuses pivoines rouges sur fond vert inspirent Lulu : c'est là qu'est née la chanson L'Alcool […]»
Lise Lévitzky, Lise et Lulu, First Document
Mes illusions donnent sur la cour Des horizons j'en ai pas lourd Quand j'ai bossé toute la journée Il m'reste plus pour rêver Qu'les fleurs horribles de ma chambre
Mes illusions donnent sur la cour J'ai mis une croix sur mes amours Les p'tites pépés pour les toucher Faut d'abord les allonger Sinon c'est froid comme en décembre
Quand le soir venu j'm'en reviens du chantier Après mille peines et le corps harrassé J'ai le regard morne et les mains dégueulasses D'quoi inciter les belles à faire la grimace Bien sûr y'a les filles de joie sur le retour Celles qui mâchent le chewing-gum pendant l'amour Mais que trouverais-je dans leur coeur meurtri Sinon qu'indifférence et mélancolie Dans mes frusques couleur de muraille Je joue les épouvantails
Mais nom de Dieu dans mon âme Brûlait pourtant cette flamme Où s'éclairaient mes amours Et mes brèves fiançailles Comme autant de feux de paille Aujour'hui je fais mon chemin solitaire Toutes mes ambitions se sont faites la paire J'me suis laissé envahir par les orties Par les ronces de cette chienne de vie
Mes illusions donnent sur la cour Mais dans les troquets du faubourg J'ai des ardoises de rêveries Et le sens d'ironie J'me laisse aller à la tendresse
J'oublie ma chambre au fond d'la cour Le train de banlieue au petit jour Et dans les vapeurs de l'alcool J'vois mes châteaux espagnols Mes haras et toutes mes duchesses
A moi les p'tites pépés les poupées jolies Laissez venir à moi les petites souris Je claque tout ce que je veux au baccara Je tape sur le ventre des Maharajas A moi les boîtes de nuit sud-américaines Où l'on danse la tête vide et les mains pleines A moi ces mignonnes au regard qui chavire Qu'il faut agiter avant de s'en servir Dans mes pieds-de-poule mes prince-de-galles En douce j'me rince la dalle
Et nom de Dieu dans mon âme V'là qu'j' ressens cette flamme Où s'éclairaient mes amours Et mes brèves fiançailles Où se consumaient mes amours Comme autant de feux de paille Et quand les troquets ont éteint leurs néons Qu'il n'reste plus un abreuvoir à l'horizon Ainsi j'me laisse bercer par le calva Et le dieu des ivrognes guide mes pas
Pour Pierre, cette dernière douceur, L'herbe tendre, chantée en duo par Lulu Gainsbourg et Michel Simon, ce dernier avec sa voix de palais et de lèvres, qui paraissait sortir de son regard. Lulu et Michel Simon avaient en commun d'être des érotomanes, avec un encanaillement plus accentué chez Michel Simon. Il possédait mille objet précieux ou de bazar, dont certains eussent fait rougir les dames qui nous rendent visite en ces lieux. L'ensemble fut mis en vente à Drouot, dans une salle dont l'entrée, interdite aux moins de dix-huit ans, était rendue opaque par deux grands rideaux noirs. Il y eut de très nombreuses visiteuses, rougissantes mais ravies !
Pour clore la présente séquence consacrée à Gainsbourg, et pour faire la nique à M. Jo, voici, unis à la scène (comme à la ville) Philippe Clay et Lulu Gainsbourg dans une pièce très rare, que vous ne connaissiez peut-être pas : L'assassinat de Franz Léhar, paroles et musiques de Lulu himself. C'est extrait de l'émission Demandez le programme (1964), réalisée par Maurice Château. Alors, on est pris de vertige : c'était bien la peine que la télévision commence aussi haut, si c'était pour finir aussi bas !
Un jour que je m'en allais par Le pont des Arts Dans mes pensées, ma rêverie Je me surpris À croiser un Homme-orchestre un Peu assassin Il travaillait du piccolo Et du chapeau Des flûtes, des coudes, du cor Et, mieux encore, De l'orgue oui Mais, comme on dit, De barbarie Ce qui sortait de ses instruments C'était sanglant […]
(Chaleureux remerciements à un certain myfairjoker, qui a pris le soin de mettre en ligne ce morceau de roi, par ces deux princes.)