Le sommeil des hommes est différent de celui des femmes, semble-t-il. Nous partons, elles restent. Notre endormissement est une évasion, une rupture : les femmes viennent du réveil, les hommes du sommeil (*), c'est à dire de leur enfance. Ils aspirent à se soustraire, à s'évanouir ; ils confient peut-être au mystérieux empire qui gouverne leurs nuits le soin de les rapatrier.
Et Bardot, bien sûr, qui répand son empire imaginaire dans mon esprit faible et souvent misérable.
(*) On ne verra ici aucune allusion à l'horreur « psychomotrice » qu'un margoulin, analyste pour téléréalité, a « conceptualisée » sous le titre (la marque !) « Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus ».
Un livre de Roland Jaccard est annoncé en librairie. Je ne l'ai pas encore lu, mais, par avance, je me réjouis de la prochaine et somptueuse démonstration de mauvais esprit revendiquée par l'ami Roland. Naguère, il fut, au journal Le Monde, le moins pédant, le plus sagace, le plus « viennois » des chroniqueurs freudiens. Son ironie à double tranchant -qui lui fait donc à tout moment courir le risque de se blesser lui-même-, perce tous les blindages de la sérénité moralisatrice. Il est une manière de cow boy raffiné qui rentrerait à son ranch, le visage et le pantalon de cuir élégamment couverts d'une poussière fine, enfin las des chevaux, résolu à ne se consacrer désormais qu'au bien-être de sa maîtresse et à l'entretien de son colt (et le contraire). Avec cela, ce brillant esprit se montre un ami
assez aimable pour vous laisser croire qu'il prend plaisir à votre conversation.
Pour cette occasion, Roland a réalisé un film de promotion. Il y est à la fois Cecil B. de Mille et Clint Eastwood. Par surcroît et en homme de goût, il y a convoqué quelques-uns de ses plus affolants fantasmes en porte jarretelles !
Auparavant, avait paru « Une liaison dangereuse », excellent titre choisi par Marie Céhère et lui-même. pour attirer le chaland sur le récit subtil de leur aventure initialement numérisée. Ils flottaient tous deux dans l'espace infini 2.0, où l'on peut feindre d'espérer que s'abolit le chagrin d'être né.
Marie, ange déçu en perfecto, créature boudeuse et cérébrale tout à a fois, comme évadée du monde présent, visiblement irritée par la bêtise ambiante, croise l'abscisse jaccardienne et interrompt ainsi sa course vers l'infini. En se coupant, la droite de Marie et la courbe de Roland augmentent la réalité d'une science admirable : la géométrie amoureuse. Il en résulte un excitant échange de courriels, où l'on voit progresser le phénomène de l'attraction puis de la fusion de deux atomes « saisis par l'ébauche » puis par le dessein.
Enfin, puisque je suis en pleine célébration Gainsbourgienne, je leur dédie cette chanson :
C'est à propos de l'article précédent Il fait chaud, c'est l'hiver. Pierre nous fait parvenir un commentaire, qui réveille ma curiosité. Je ne me souvenais plus du tout que Serge G. avait enregistré cette chanson, tirée d'un poème de Victor Hugo, une plainte retenue, étouffée, une supplique audacieuse et navrée, La Chanson de Maglia. Je reproduis ici les lignes, très pertinentes, qu'inspirèrent à Pierre à la fois le texte de Totor et l'interprétation de Gainsbourg :
« La chanson de Maglia me fait toujours penser à l'histoire de ces deux
là. Je ne vous apprendrais rien en disant que c'est un poème de Victor
Hugo que le beau Serge a magnifiquement mis en musique. Comme il y a
deux Gainsbourg, il y a deux Hugo. L'un aime les épopées, le fracas des
armes et l'histoire qui s'écrit avec des glaives ou de la poudre. C'est
le Cecil B de Mille de la poésie..! L'autre est homme tendre, attentif
aux douleurs de l'âme et qui se penche doucement sur le malheur
d'aimer. Ce poème ne pouvait que plaire au jeune Gainsbourg. Avec sa
musique très lente, très triste et sa voix de basse, il nous offre sur
un plateau d'argent les vers du père Hugo, et en prime sa propre peine.
Il arracherait des larmes à un agent de change ! ».
Voici la chanson :
Et quelques trésors, où l'on voit l'éducation classique du beau Serge, son goût très sûr en matière de musique, qui l'autorise à envelopper Musset et Hugo de sonorités neuves. Nuit d'octobre, d'après La Nuit d'octobre, d'Alfred de Musset :
Les Amours perdues, chanson figurant dans le 45 tours paru en 1961, avec les titres Les Femmes c'est du chinois, Personne, Les Oubliettes.
Et encore, Intoxicated Man, qui sonne très jazzy, ambiance noire chic.
Gainsbourg au piano solo ; ce n'est certes pas un virtuose, mais sous Serge geint et gît un vrai musicien. Chopin, Valse de l'adieu :
Célestine, toujours à propos de cet article, écrit :
« Les deux chansons de Gainsbourg dans lesquelles il atteint une sorte de
paroxysme de son art sont Je t'aime moi non plus, et Initials BB.
Elles sont comme l'anode et la cathode de la passion électrique qui les consuma.
Bardot
serait pour moi comme l'équivalent féminin de Brando. Leur beauté
animale et implacable ne souffre aucune remarque. Elle est parfaite.
Nous ne pouvons, pauvres mortels, que tortiller au mieux ce que la
nature nous a donné pour nous consoler de ne pas être eux. »
« […] beauté animale et implacable […] », Célestine a doublement raison : Bardot et Brando, les Capitals B du siècle dernier, incarnent la gloire maîtrisée, méprisée, le malaise et la rupture.
Voici Initials BB, pour Célestine, pour tous, pour le plaisir, pour le spectacle proprement incroyable des apparitions de Bardot :
Ils s'étaient croisés à plusieurs reprises, mais ils se sont vraiment rencontrés en octobre 1967. Le 10 décembre, Bardot et Gainsbourg se rendent au studio Barclay, avenue Hoche, à Paris, VIIIe arrondissement. Il s'était engagé à lui écrire « la plus belle des chansons d'amour » : elle est prête ! Dans les premiers moments, Gainsbourg, plus ému qu'il ne souhaiterait le montrer, manque d'assurance. Progressivement, Brigitte installe un climat tout à la fois rassurant et sensuel, qui transforme leur duo vocal en un enlacement musical.
Puis Brigitte s'éloigne, elle rejoint l'équipe de son prochain film, Shalako, dans la ville d'Almeria, en Espagne, où la retrouve son mari, Gunther Sachs. Europe 1, alors station très écoutée (aujourd'hui morne antenne de complaisance et de soumission au goût de la nouvelle bourgeoisie frileuse), s'en procure une copie (via Gainsbourg ?). Gunter s'énerve, Gunter prendrait très mal la diffusion sur les ondes et la mise en vente de la chanson torride. Gainsbourg, alors, place les bandes dans un coffre et jure qu'il n'enregistrera jamais ce texte avec quelqu'un d'autre. À la fin d'Initials BB, il laisse échapper un « Almeria » désolé, qui rend compte de son désarroi. Il dira : « Avec Brigitte, ce fut une opération sans anesthésie : elle me coupait le cœur avec les dents ! ».
Un an après cet épisode, il se retrouve dans un studio avec Jane Gainsbourough Birkin. Leur « Je t'aime moi non plus » se vendra à des millions d'exemplaires. Comme on lui demandait s'il avait simulé l'amour, Gainsbourg répondit : « Si nous avions réellement fait l'amour, un 45 tours n'y aurait pas suffi, nous aurions eu besoin d'un 33 tours. ».
La version femme-femme, par Cat Power et Karen Elson :
Un moment de pure « erotic fantasy », par Brigitte Fontaine et Arthur H :
Pour le plaisir, et par pure complaisance fétichiste, sans augmentation du prix, je vous livre cette scène autrefois censurée du film de Claude Autant- Lara, « En cas de malheur ». Devant Gabin, impavide, Bardot soulève sa jupe ; elle n'apparaît pas exactement nue, elle semble surgir d'une féérie du désir, les reins ceints d'un porte-jarretelles -admirable, indispensable pièce du trouble et du secret, mécanisme fluide, suspension dérobée au regard, révélée à l'amant seul, décorée de dentelle- et les jambes voilées de nylon. Et tout cet appareil de la tentation n'est mis en place que pour consacrer les deux globes de ses fesses, qui viennent tendrement s'écraser sur le bureau (néanmoins, Bardot incarnera une sensualité animale débarrassée de la bimbeloterie érotique des années cinquante).
Toute la nation française, sa belle parade d'invention et d'insolence, son goût très sûr, sa volupté d'être, sa civilisation de pur raffinement, sa théorie de l'évolution de la chair, son sens du péché et de l'absolution immédiate, tout cela s'était réfugié dans la personne de Brigitte Bardot. Il avait fallu mille ans pour produire un tel miracle, une absolue perfection. Des voyous surarmés, se réclamant d'un dieu d'égarement, achèveront peut-être de le détruire.
Il est donc mort.
Dépouillé de ses habits d'alien peroxydé, de ses colorations électriques, de ses métamorphoses, on l'avait aperçu, en 2012, fondu dans le décor des rues de New York, mince comme toujours, souriant, apaisé.
Il vivait à Manhattan, cet anglais accompli, qu'eut aimé follement Oscar
Wilde, et il hélait les taxis jaunes, tel un Ziggy Stardust démobilisé.
Sa dernière apparition publique eut pour cadre le New York Theater, pour la présentation de la pièce « Lazarus », écrite par lui-même et l'auteur irlandais Enda Walsh, et mise en scène par Ivo van Hove, un belge très audacieux. Cela se passait en décembre 2015.
Tout sera dit sur lui, je m'abstiendrai donc. Tout de même, ce conseil : guettez le ciel, il en tombera prochainement de la poussière d'étoile.
Une chanson écrite par Iggy Pop et David Bowie, « Tonight »
- Comment vous me trouvez ? - Je ne vous cherche pas. - Non, mais vous comprenez ce que je veux dire. - Justement, je n'entends rien à ce que vous dites. - Vous êtes sourde ? - Entendre, ici, c'est pour comprendre. - On ne comprend bien qu'avec le cœur ! - Je ne trouve pas. - Vous ne cherchez pas, non plus. - Qu'entendez-vous par là ? - Par là, justement, écoutez ce que j'entends :
- Alors ? - Alors quoi ? - Ben, da ya think I'm sexy ? - Pas du tout ! I don't think so. - Vous êtes sans cœur. - Je suis peut-être sans cœur, mais je ne suis pas sans corps. Je n'entends rien avec le cœur, surtout ce que réclame mon corps. - Je vous comprends. - Je ne vous en demande pas tant. - J'entends bien. - Alors, écoutez ça, et laissez-moi tranquille !
- Puisque vous avouez, Nana, que vous ne me voulez pas, je retourne me vouer à Lana :
- C'est cela, allez-donc vous vouer et vous faire voir !
- J'irai me faire voir par Kylie Minogue, et je m'imaginerai la tenant dans mes bras, dans le grand escalier de la Samaritaine. Mes cheveux seront teints en blond, on m'appellera le blond Samaritain, j'aurai le beau rôle dans un film majeur du XXIe siècle. Après, je formerai des vœux pour que Leos Carax trouve les moyens de nous donner un autre chef d'œuvre, et pour que Jean-Claude Brisseau sorte du purgatoire pour nous démontrer que le cinéma français est visible à l'œil nu. Et puis…
- … Et puis j'attendrai la fin, las et puissamment mélancolique, en rêvant à des singes fous qui patienteraient amoureusement dans une chambre nuptiale, ou quelque chose dans ce genre :
Où en étais-je ? à la fin? au commencement ? J'en étais là, assurément, quand l'année nouvelle est arrivée. Alors voilà : à toutes celles, à tous ceux qui passent par ici, qui s'y arrêtent -qu'ils laissent une trace, ou qu'ils confient au vent numérisé le soin d'effacer leurs pas- je présente mes vœux. Je leur souhaite de connaître encore et régulièrement le bonheur d'être au monde et la douleur d'être né. Il y a entre ces deux pôles des zones de turbulence, qui nous sont peut-être indispensables.
Il faudrait posséder assez de grâce pour se retirer élégamment du jeu…
C'est pour vous ! Duo épatant, que je ne connaissais pas, Françoise Hardy souveraine, Michel Delpech encore jeune, dont la voix convient parfaitement à cette sorte de blues sur le mode suave.
C'est pour vous ! Trouvé par hasard cette brillante interprétation, par une jeune femme, que sert admirablement l'orchestre.