Sur le blogue d'un ami très talentueux, polémiste vigoureux, une discussion s'est formée autour de la « bourgeoisie ». Elle m'a inspiré quelques réflexions.
Que de bêtises écrites sur le compte de la « bourgeoisie » ! Comme si cette condition sociale représentait la valeur systématiquement négative de la société entière ! Certains parlent d'« émancipation », et lient intimement ce processus (qui relève du chamanisme !) à la disparition, voire à l'éradication de cette fameuse « bourgeoisie ». Invocation militante, que tout cela ! On a supprimé la bourgeoisie ancienne, de manière radicale dans les régimes révolutionnaires, sans violence physique dans les démocraties contemporaines : une nouvelle hyper-classe, inculte, brutale, débarrassée des scrupules qui pouvaient, parfois, freiner nos « braves bourgeois » d'antan, a pris le pouvoir. Vous y avez perdu en qualité culturelle, vous n'y avez rien gagné en générosité sociale. Ce qui me frappe, dans les messages de quelques-uns, c'est cette fixation, obsessionnelle, des torts et des travers des hommes sur une seule classe. Il leur suffit presque d'imaginer la disparition (cruelle si possible, afin d'absoudre le genre humain par la bourrasque prolétarienne) des « bourgeois », pour croire possible l'avènement d'une société lavée de son pêché sinon originel du moins culturel. Chamanisme matérialiste que cela ! De l'incantation avec du « sens de l'Histoire » dedans ! La condition humaine, misérable, précaire, n'abolira pas le mystère de son établissement durable, ni elle ne mettra fin à l'implacable prédation qu'elle exerce sur le monde, par la réactivation de rites sacrificiels, qui relèvent tous de la pensée magique, sinon très obscure.
Encore ceci : la culture bourgeoise est bourgeoise tant qu'il y a la bourgeoisie ! Existe-t-elle encore, d'ailleurs, cette culture ? Sous quelle forme ? La nouvelle bourgeoisie ne se soucie pas de culture. Ce qu'on appelle « culture bourgeoise » est mort avec la bourgeoisie qui l'incarnait, avec ses défauts et ses qualités, bref, son caractère : indépendance, vertige sentimental, sens de l'absurde et des convenances, individualisme émancipateur, provocation, élégance… Il est vain, mensonger de prétendre que la culture dite bourgeoise peut se répandre, circuler sans la bourgeoisie. Notez bien que le talent est également réparti dans la littérature bourgeoise et dans la littérature populaire (le terme, contrairement à ce qu'on pourrait penser, est restrictif : il signale des écrivains authentiques, sensibles aux aspirations, à l'esthétique des simples gens, comme à leur bêtise bornée). Évidemment, il ne suffit pas de « faire peuple » pour être un écrivain du peuple, ou même un écrivain. Cela ferait de Dan Franck ou de Gérard Mordillat les égaux de l'immense Eugène Dabit, alors que, même réunis à l'accablant Jean Vautrin, ils ne dépassent pas la semelle de ses pauvres souliers !
Ces histoires de culture bourgeoise, c'est à manier avec précaution. On commence par éliminer la bourgeoisie, on finit par éradiquer la culture !
Document : en ce moment, se tient une exposition merveilleuse, au sens propre du mot. Elle présente des modèles du couturier Cristobal Balenciaga, entourés de quelques pièces de vêtement traditionnelles, qui ont enrichi son imagination et sa création. Je ne saurais assez vous recommander de vous y rendre. Je vous en parlerai plus longuement.
Le modèle présenté ici (don du baron Guy de Rothschild au musée de la mode) est une robe de cocktail, courte, de forme dite « Baby-doll » : dentelle noire, ruban en satin rose pâle, fond en crêpe de Chine noir. À l'intérieur, se trouve une ceinture-corset baleinée. Ses volants sont montés sur du crin synthétique. Elle se ferme par bouton-pression. Elle fut créée en 1965.
Photographie PM
Photographie PM













